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La chambre d’échos

Tout un vocabulaire est né autour du Brexit, une constellation de mots pour qualifier l’inqualifiable : la sortie d’un pays membre de l’Union européenne.

Cela fait trois mois que les journaux britanniques et européens annoncent en grande pompe l’accord de retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. Le deal.

Les deux mots sont utilisés en France, mais n’ont pas les mêmes connotations. Dans « accord », on entend le consensus, l’apaisement, l’assentiment à des conditions permettant de retrouver l’harmonie. Le deal semble déchoir dès qu’on le prononce : il émane du mot des relents de négociations d’arrière-cour, d’inévitables compromissions.

Tout un vocabulaire est né autour du Brexit, une constellation de mots pour qualifier l’inqualifiable, ce qui n’était jamais arrivé : la sortie d’un pays membre de l’Union européenne. L’invention parfaite, c’est le terme même de Brexit, hommage à la malléabilité et à la concision de la langue anglaise (« sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne »). Mais il y a aussi le backstop, les Brexiters (ou Brexiteers) et les Remainers, le no deal, le Brexodus (les départs de citoyens européens du Royaume-Uni suite au Brexit), le people’s vote (renvoyant au second référendum)…

Le nouveau langage a ses nombreux exégètes qui, jour après jour, décryptent sur les ondes britanniques ce qu’ont dit les un-e-s et les autres, interprètent le moindre décalage, la plus petite indication montrant que tel membre du gouvernement a laissé échapper son désir de prolonger l’article 50, que tel backbencher conservateur (député qui ne fait pas partie du gouvernement) voudrait déposer un amendement avec un-e collègue travailliste, comme une information cruciale pouvant altérer le destin du pays. À la bataille de chiffres qui a caractérisé la campagne référendaire (combien coûte l’Union européenne au Royaume-Uni, combien d’immigrés arrivent tous les ans, combien la sortie rapportera au système de santé) a succédé une bataille de mots. Theresa May ne veut pas prononcer celui d’extension, ou de prolongation ; Jeremy Corbyn refuse mordicus, malgré la pression de son parti, de prononcer celui de « second referendum ».

Depuis la mi-novembre et le fameux deal, ces mots sont les mêmes. L’atmosphère politique est absurde. Chaque semaine, ou presque, on annonce un événement décisif (un vote sur l’accord, des amendements pour éviter un no deal, un vote de défiance contre le gouvernement), chaque semaine cet événement décisif ne fait que prolonger la situation existante. La Première ministre promet de retourner à Bruxelles pour obtenir de nouvelles garanties, les parlementaires s’acharnent à chercher des coalitions qu’ils ne trouvent pas, ou qui se délitent aussitôt leur objectif atteint (vote d’un amendement, de la confiance au gouvernement), les divisions au sein de chaque parti se creusent, les préparations pour un no deal s’intensifient, les journalistes annoncent les échéances successives tout en admettant dans le même temps que leurs résultats ne changeront rien.

Il y aura peut-être, la semaine prochaine ou d'ici la fin du mois, un nouveau vote décisif (meaningful vote) ; le terme résonne piteusement dans la chambre d’échos qu’est devenu le monde politique britannique. Des échos qui assomment et donnent envie d’une seule chose : sortir, fermer la porte et laisser ces braves gens entre eux.