À propos de La Tour de glace, de Lucile Hadžihalilović
À partir d’un scénario qui flirte avec le film d’horreur sans y entrer pleinement, Lucile Hadžihalilović signe une œuvre tout en échos ou en reflets kaléidoscopiques.
Dans la continuité de ses fims précédents, Lucile Hadžihalilović réalise avec La Tour de glace une œuvre visuellement envoûtante, aux cadrages et aux éclairages très étudiés, au choix millimétré des accessoires, des décors et des costumes. Mais ce qui porte d’emblée ce film au rang de chef d’œuvre et sans doute de futur classique du cinéma, c’est l’imbrication de différents niveaux de lecture pour une même histoire.
Pour raconter la relation d’emprise vénéneuse exercée sur une adolescente par une femme captivante et blessée, le film superpose plusieurs rencontres en une seule. C’est d’abord la rencontre, située dans les années 1970 dans une ville de montagne, de Jeanne (Clara Pacini), orpheline en fugue de son foyer, et de Cristina Van der Berg (Marion Cotillard), actrice magnétique rongée par la solitude et les addictions. C’est en même temps, dans une mise en scène de l’univers merveilleux du conte d’Andersen La Reine des neiges, le baiser mortel de la froide et fascinante héroïne qui emporte l’enfant perdu au pays des glaces. C’est encore la rencontre sur un plateau de tournage d’une figurante égarée avec une diva tyrannique qui la manipule. En plus de tout cela s’exprime de façon quasi explicite la dimension psychanalytique de la relation, soit le désir pour la jeune fille d’un retour au giron maternel, lieu d’une sécurité affective recherchée mais aussi du danger fondamental d’être aspirée, de fusionner jusqu’au retour au néant.
Tous ces niveaux de lecture jouent conjointement, si bien que chaque élément de décor, chaque accessoire, chaque personnage est un signe qui peut être lu simultanément sur les différents niveaux, pour raconter au fond l’unique histoire d’une relation de séduction, d’emprise et de prédation entre les deux protagonistes, la métaphore se superposant au réel, le signifiant collant au signifié, l’étagement des strates venant renforcer l’intensité émotionnelle de l’intrigue. On reproche parfois au cinéma d’Hadžihalilović un manque de progression narrative, c’est que le sens s’y trouve dans la profondeur plus que dans la linéarité. Reste tout de même la quête initiatique d’une jeune fille qui parviendra à se libérer de la culpabilité de n’avoir su sauver sa mère.
Dans Vertigo, Alfred Hitchcock fait d’une intrigue policière d’imposture propre au film noir une allégorie sur les projections dans les relations amoureuses en même temps qu’une métaphore en abyme du cinéma hollywoodien. C’est le même type de création sémantique : à partir d’un scénario qui flirte avec le film d’horreur sans y entrer pleinement, la réalisatrice signe une œuvre tout en échos ou en reflets kaléidoscopiques, le cinéma s’exhibant comme lieu de symbolisation du monde et des fantasmes (les désirs comme les peurs), étalant ses artifices pour mieux révéler leur pouvoir de signification.
On apprécie particulièrement la centralité des personnages féminins, leur échange intense et dangereux révèle le caractère fondamental de ce qui peut se nouer dans les relations entre femmes (mère et fille, doubles, rivales, possibles amantes), bien indépendamment des protagonistes masculins. Revoyant les prises dans une salle de projection, l’actrice initiatrice et la jeune figurante volontiers voyeuse contrôlent l’image que le cinéma capture d’elles, un inédit appréciable.