L’enseignement catholique face aux programmes d’éducation affective et sexuelle
Les tensions que peut susciter, au sein de l'enseignement catholique, la mise en oeuvre des programmes scolaires d'éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité, sont révélatrices de l'ambition de ces derniers de promouvoir une morale laïque de la liberté à vivre sa sexualité. Dans ce débat, ce sont deux visions normatives de la vie affective qui se rencontrent.
Le 2 décembre 2025, le tribunal administratif de Paris, saisi par le Planning familial, Sidaction et SOS Homophobie, a condamné l’État français au versement d’un euro symbolique pour avoir tardé à organiser les séances d’éducation à la sexualité prévues par la loi du 4 juillet 2001. Le programme EVARS, désigné à juste titre comme « ambitieux » par l’Éducation nationale, doit être mis en application de façon obligatoire dès cette année scolaire 2025-26 pour tous les établissements publics et privés sous contrat avec l’État. Dans le même temps, sept associations conservatrices1soutiennent un recours devant les Nations unies dans l’espoir d’obtenir un moratoire sur ce programme, après avoir été déboutées par le Conseil d’État. Cette actualité procédurale montre l’importante divergence et la vivacité des opinions exprimées sur ce programme. L’enseignement catholique sous contrat peut ainsi devenir un lieu d’actualisation des tensions entre partisans et opposants à l’EVARS, et le point d’observation privilégié des enjeux de cette confrontation.
Le programme EVARS2 couvre toutes les classes de la maternelle à la terminale et s’ordonne autour de trois thèmes concentriques : « Se connaître, vivre et grandir avec son corps », « Rencontrer les autres et construire des relations, s’y épanouir », « Trouver sa place dans la société, y être libre et responsable ». Les objectifs poursuivis sont l’égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre les discriminations de personnes sur le fondement « de leur sexe, de leur identité de genre et de leur orientation sexuelle », l’éducation au consentement et la prévention des différentes formes de violences, notamment sexistes et sexuelles, le repérage de l’inceste. Ce programme se base sur les mêmes modalités que les programmes disciplinaires de l’Éducation nationale, soit une projection en système de compétences à acquérir pour les élèves. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce ne sont pas seulement des savoirs ou même des savoir-faire qui sont visés, mais bien des savoir-être : les compétences sont ainsi nommées « psychosociales » (CPS), « regroup(a)nt des compétences cognitives, émotionnelles et sociales qui permettent d’améliorer les relations à soi et aux autres ». L’ambition est d’apprendre à l’élève à connaître son corps et son fonctionnement, identifier ses désirs, savoir se protéger (des agressions comme des MST), respecter l’intégrité physique de l’autre et son consentement, fonder une société non discriminante à l’égard des façons de faire famille et de vivre sa sexualité, et prévenir les dangers liés à l’usage des réseaux sociaux et d’internet. Lié à un projet de santé publique, le programme touche au champ social, politique, pénal et, comme peu d’autres auparavant, à l’éthique. Se dessine alors une morale laïque de valorisation de la liberté individuelle à vivre sa sexualité, promue comme source de bonheur.
Une double réticence
On se souvient des réactions virulentes à l’encontre du projet de loi émanant de divers collectifs conservateurs, comme le Syndicat de la famille (ex-Manif pour tous) ou le réseau Parents vigilants, issu du parti Reconquête d’Éric Zemmour, qui brandissaient des contre-vérités, en affirmant par exemple que l’Éducation nationale comptait expliquer comment se masturber en maternelle ou encore inciter les élèves à changer de sexe. Ces premières campagnes de désinformation, accompagnées d’intimidation et de harcèlement à l’égard de certains enseignants, ont décliné pour laisser place à un débat plus rationnel, avec l’expression, légale cette fois, de réticences de la part de certains représentants de l’enseignement catholique sous contrat. Dans un communiqué de presse du 29 novembre 2024, Philippe Delorme, alors secrétaire général de l’enseignement catholique (le SGEC, dont le directeur est nommé par la Conférence des évêques de France) et Hélène Laubignat, présidente de l’Association des parents d’élèves de l’École libre, demandent à remanier le texte. Les demandes énoncées sont les mêmes : affirmer le principe de subsidiarité des familles (qui veut que la préséance sur les contenus éducatifs revienne aux parents), ne pas donner sur ces questions de contenus qui heurteraient les enfants au lieu de les protéger, et se garder de faire intervenir des associations qui tiendraient un discours militant sur la question des droits des personnes LGBTQI+, lié notamment à la pensée queer, désignée par ses opposants sous les termes « idéologie » ou « théorie du genre ». En somme, les familles estiment avoir le droit de garder le contrôle sur les informations que recevront leurs enfants au sujet de la sexualité. La réticence s’enracine ainsi doublement : dans une vision différente d’une part des rôles respectifs joués par la famille et par l’État, et, d’autre part, du paradigme de la sexualité.
Depuis cette rentrée, l’enseignement catholique sous contrat se trouve dans une situation d’équilibre délicat, entre l’application obligatoire des programmes et la conformité aux principes de ce que l’Église nomme « l’anthropologie chrétienne », qui tient sur la sexualité un discours normatif. Tout comme l’Église, l’éducation catholique n’a jamais prétendu éluder ces questions, bien au contraire. Elle se présente comme un lieu où grandir, sur les plans intellectuel, moral, spirituel, artistique, social, physique. C’est au nom de cette approche humaine globale que l’enseignement catholique a fait entrer l’éducation en matière de sexualité dans ses prérogatives, saisissant l’opportunité des programmes antérieurs de l’Éducation nationale, laissés pour lettres mortes dans beaucoup d’établissements. En effet, la loi Aubry de 2001 indiquait l’obligation pour les établissements de trois séances annuelles d’EARS (Éducation Affective, Relationnelle et Sexuelle). Par la suite, le SGEC a mis à disposition des enseignants du privé des notices informatives, afin de les guider dans le cadre d’une vision de la sexualité compatible avec les principes du catéchisme. Le texte de 2010 affirmait sans ambages des désaccords entre la pensée catholique et les modes de vie et opinions qui seraient répandus dans la société : « Les sujets de discorde avec la culture ambiante sont nombreux : respect absolu de la vie humaine naissante, indissolubilité du lien conjugal, non-dissociation de la sexualité et de la fécondité, affirmation de la différence sexuelle3 ». Les sujets d’opposition (contraception, avortement, divorce, genre) étaient rendus saillants, conférant au texte une rhétorique de résistance à un système global, adossée un passé idéal perdu : un temps de la non-mixité scolaire, de la différenciation nette entre les générations, du mariage indissoluble aux rôles sociaux partagés au sein du couple homme-femme, de la distinction claire entre espace privé et public ; avec ce constat d’un changement normatif de la société : « La libéralisation des mœurs a permis que des actes qualifiés d’“anormaux’’ soient peu à peu apparus comme possibles, puis “normaux’’ ».
En juillet 2025, soit au moment où l’EVARS devient obligatoire dans les établissements, les directives EARS (le sigle a été gardé par l’enseignement catholique) ont été mises à jour, par le fascicule « Comment grandir heureux ?4 ». Force est de constater que le registre a changé, le SGEC étant plus conscient de la nécessité de composer avec le monde tel qu’il est : « Un monde sociétal en mutation où les repères autour du corps, de la pudeur, de la sexualité, de la notion de famille sont interrogés. » Le SGEC y réaffirme néanmoins le principe de différenciation sexuelle et genrée. Car c’est sur cette idée que se fonde l’éthique de la relation, pensée dans une logique de complémentarité des individus, le corps étant à la fois un don divin et le lieu de la révélation d’une incomplétude fondamentale, indiquant le besoin de l’altérité. La liberté, comme le bonheur, est vue comme le fruit de la conjonction d’êtres complémentaires, et non d’une revendication individuelle qui serait extérieure à la relation. D’où la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité à ce jour, d’abdiquer l’idée d’une différence essentielle originelle entre l’homme et la femme, et du sexe comme une donnée biologique, un reçu immuable avec lequel il faut vivre. Alors que, par la circulaire Blanquer de 2021, l’Éducation nationale enjoint à « accueillir les questionnements et les besoins des jeunes transgenres », le SGEC invite plutôt à aider le jeune à « accepter son propre corps et à reconnaître ses dons spécifiques ». De la différence fondamentale entre homme et femme peut vite se déduire un partage essentialisé des tâches et des rôles sociaux. On pouvait lire en 2019 dans le texte de la congrégation catholique du Vatican à destination des établissements d’enseignement : « Chez la femme, la “capacité de l’autre” favorise une lecture plus réaliste et plus mûre des situations contingentes. » « La femme est en mesure de comprendre la réalité de façon unique. » Et, citant la Lettre aux femmes de Jean-Paul II : « Partout où existe la nécessité d’un travail de formation, on peut constater l’immense disponibilité́ des femmes qui se dépensent dans les relations humaines, spécialement en faveur des plus faibles et de ceux qui sont sans défense. Dans cette action, elles accomplissent une forme de maternité affective, culturelle et spirituelle, d’une valeur vraiment inestimable pour les effets qu’elle a sur le développement de la personne et sur l’avenir de la société. » Cependant, c’est en se défendant de verser dans les stéréotypes que le SGEC veut rappeler la différence essentielle entre homme et femme, exercice d’équilibriste pointilleux : « Loin de tout sexisme ou stéréotype, cette approche refuse de réduire la personne à une seule de ses dimensions et s’enracine dans une conviction chrétienne essentielle : homme et femme sont créés à l’image de Dieu, égaux en dignité, différents et complémentaires. » Se propose ainsi l’idée qu’il existe une pluralité d’être-homme et d’être-femme, mais que cette donnée genrée est inaliénable. Ce partage hétéronormé semble écarter l’idée que la différence et l’altérité complémentaire se retrouvent au sein d’un couple homosexuel. À ce sujet, le discours catholique enjoint à ne pas stigmatiser les personnes, ce qui serait contraire à la charité chrétienne. Mais, dans le cadre strict du partage entre les sexes, ces individus sont jugés irresponsables d’un état anormal ; on pathétise et on pathologise5.
Contrairement à ce qu’une méconnaissance de la ligne théologique actuelle pourrait laisser penser, l’Église valorise la sexualité, pourvu que celle-ci soit placée dans le cadre du mariage et de la reproduction, conformément aux partis pris depuis l’encyclique « Humanae vitae » de 1968 édictant l’interdiction de la contraception et les catéchèses de Jean-Paul II sur l’amour conjugal. Le SGEC évoque à ce propos « la beauté de la sexualité humaine, qui participe de la dignité du corps humain ». Le problème n’est pas le silence de l’institution ou le fait que l’Église tiendrait sur la sexualité un discours totalement prohibitif, mais bien que la valorisation éthique de la sexualité interfère avec celle des programmes EVARS. En effet, si les programmes parlent de « compétences » plutôt que de valeurs morales, c’est bien une morale laïque qui est à l’œuvre dans le programme EVARS, plus que dans tout autre de l’Éducation nationale. Il s’agit de responsabiliser l’élève dans la pratique de sa sexualité : « La sexualité requiert un degré de maturité et de responsabilité auquel il s’agit de préparer les élèves. » On renoue ainsi avec la vision de Ferry de l’école comme lieu de l’éducation morale, indépendamment de toute appartenance religieuse. L’objectif est la connaissance et la reconnaissance des désirs individuels et l’expression du consentement pour faire advenir, dans l’idéal, des relations sexuelles bonnes sur les plans de l’éthique et du plaisir, et même du bonheur. Un bien-être collectif est ainsi visé à partir d’une émancipation individuelle dans le domaine de la sexualité, dans le respect catégorique du consentement. En troisième, il faudra ainsi « interroger les liens entre bonheur, émotions et sexualité » ; en seconde, il s’agira de « prendre soin de son corps et développer une image positive de soi ». En première, de « porter sur soi un regard bienveillant ». On retrouve dans ces termes une vision individualiste et libérale bien distincte de la vision paternaliste basée sur des normes sociales et morales de l’EARS, qui se dit de son côté promotrice « du beau, du bien et du vrai », et propose un cadre normé à la sexualité, vu comme garant de l’épanouissement des individus.
Contrairement à ce qu’une méconnaissance de la ligne théologique actuelle pourrait laisser penser, l’Église valorise la sexualité.
Les programmes EVARS et EARS ont pour point commun une conception globalisante de la sexualité comme racine anthropologique, et visent dès lors à une formation de l’ensemble de la personne. Le programme EVARS concernant la terminale veut ainsi pousser les élèves à « prendre conscience que la santé sexuelle englobe des dimensions du bien-être physique, affectif, mental et social, et ne consiste pas seulement en l’absence de maladie, de dysfonctionnement ou d’infirmité ». Tandis que l’EARS dit, dès 2010 : « Une sexualité réduite à la génitalité conduit à une vision fragmentée du corps. […] La sexualité inscrite dans l’affectivité et la relation va au contraire considérer la personne dans sa totalité, et faire de l’acte sexuel une relation et une rencontre entre deux personnes, qui engagent des gestes, leur parole et leur histoire. » EVARS et EARS, c’est ainsi la mise en regard de deux systèmes normatifs et, par-là, un possible tiraillement entre deux autorités pour l’enseignement au sein des établissements catholiques sous contrat.
Des tentatives de conciliations de part et d’autre
On conçoit que le programme EVARS, qui prétend tenir non seulement un discours sur la sexualité, mais encore sur l’éthique sexuelle, puisse avoir eu d’abord l’effet d’une collision avec ce que dispensait déjà l’EARS. Au rebours de « ABCD de l’égalité », un dispositif pédagogique de lutte contre les stéréotypes de genre mis en place à titre expérimental en 2013 et abandonné un an plus tard à cause des résistances rencontrées, l’EVARS a donné lieu à des efforts pour rallier les établissements catholiques et les milieux conservateurs à un programme jugé nécessaire. Le risque allait des oppositions jusqu’à d’éventuelles « fuites » de familles conservatrices vers l’enseignement hors contrat ; ce qui constituerait un échec pour la viabilité du projet d’enseignement unifié à l’échelle nationale. Après un temps de réactions assez critiques et des ajustements en réponse, le texte final de l’EVARS intègre des précautions : la mise en place des séances doit être collégiale et sous le pilotage du chef d’établissement, et le contenu est à arrimer à un projet d’école ou d’établissement, notion centrale pour l’Enseignement catholique. Concernant les craintes de discours militant, il est indiqué : « les intervenants extérieurs respectent la nature scolaire de cette éducation, sans jamais l’instrumentaliser », et le nombre d’associations agréées a été réduit. Concernant les contenus : « la sexualité requiert un degré de maturité et de responsabilité auquel il s’agit de préparer les élèves, progressivement, en respectant leur rythme de développement et en tenant compte des expériences auxquelles ils sont confrontés » avec des « propositions ouvertes et non prescriptives qu’il convient de compléter et d’ajuster en fonction du contexte de l’établissement et des besoins repérés ou exprimés des élèves. » Surtout : « Les parents d’élèves sont informés des objectifs d’apprentissage annuels de cette éducation. » (Informés, mais non consultés cependant). Les occurrences de l’identité de genre ont été réduites, sans être totalement supprimées. La notion n’est plus abordée au collège, mais à partir de la seconde, même si la distinction entre sexe et genre reste évoquée dès la classe de cinquième. Le principe du consentement, critiqué par certains porte-paroles d’associations conservatrices, est finalement conservé. Guillaume Prévost, nouveau secrétaire général du SGEC, déclare enfin lors de la conférence de rentrée de 2025 : « Le programme est bon, il y a plein de choses intéressantes […], on va y aller. » Mais si « plein de choses » sont intéressantes, tout ne l’est peut-être pas, ou de manière incomplète, car l’Enseignement catholique maintient de façon concomitante son propre projet, l’EARS.
Certains ont vu dans la parution du SGEC sur l’EARS un programme concurrent à celui de l’EVARS6. Nathalie Tretiakow, adjointe au secrétaire général, répond lors de la conférence de rentrée : « Non, le texte “Grandir heureux” n’a rien à voir avec un programme bis ! ». Selon les termes du chargé de mission Théo Leuillier dans le webinaire de juin dédié aux chefs d’établissements catholiques, l’EVARS est « une composante » de l’EARS, qui est « plus global, plus large »7. Il semble ainsi que le SGEC cherche à présent à fondre l’EVARS dans l’EARS, quitte à gommer les points de divergence les plus saillants, afin de poursuivre l’enseignement sur la sexualité selon la logique préalablement instaurée. On cherche à concilier le « bien » de l’EARS avec celui de l’EVARS, vu comme « une chance » pour l’enseignement catholique de faire la promotion de valeurs telles que la relation, le consentement, l’égale dignité de l’homme et de la femme, la lutte contre la pornographie et la prostitution, mais aussi un espace pour prévenir les crimes sexuels après les révélations de ceux commis au sein d’établissements de l’enseignement catholique et de l’Église. Mais cette perspective d’intégration permet aussi à l’Enseignement catholique de continuer à enseigner l’EARS selon ses perspectives propres, et l’autorise notamment à continuer de faire intervenir des « associations partenaires », potentiellement hors agrément de l’Éducation nationale, pour des temps d’intervention plus longs, qui doivent être officiellement détachées des trois séances annuelles EVARS obligatoires pour les élèves.
En se nommant « Grandir heureux », le texte de 2025 pour l’EARS remplace aussi l’éthique inhérente à l’EVARS, qui veut que le bonheur naisse de la liberté individuelle à vivre librement sa sexualité, par la sienne. Selon Théo Leuillier, l’EVARS ne peut « résumer à elle seule tout le projet d’éducation relationnelle, affective et sexuelle porté par l’Enseignement catholique. » Elle tiendrait un discours de « prévention », pour « lutter contre », quand l’EARS développe « une conscience du beau, du vrai ». Cet appauvrissement éthique de l’EVARS s’affirme dans « Grandir heureux » : « L’éducation sexuelle ne peut être réduite à une simple transmission d’informations, ni à une simple perspective sanitaire. » Ce discours réduit en fait l’EVARS à ce qu’il n’est pas, gomme l’aspect éthique et la vision anthropologique propre à ces programmes, pour mieux lui substituer, peut-être, ses propres vues.
On ajoutera que le séminaire en ligne d’une heure et quinze minutes prend soin de contourner quelques notions phares de l’EVARS : les mots « contraception », « IVG », « identité de genre », « homosexualité », « homophobie », « homoparentalité » ne sont pas prononcés. Sans doute s’agit-il de rester consensuel auprès des auditeurs et auditrices. Car, malgré la recherche pour parvenir à une synthèse vertueuse entre l’éthique catholique et celle promue par l’EVARS, certains points restent difficiles à traiter sous l’angle de l’« anthropologie chrétienne » : l’information sur la contraception (classe de quatrième) et l’IVG (troisième)8, différencier sexe, genre et orientation sexuelle et respecter leurs diversités (cinquième), la reconnaissance de l’homosexualité au même titre de légitimité que l’hétérosexualité (troisième, première), les différentes façons de faire famille (prévu dès quatre ans), les stéréotypes de genre (en CE1, sixième, seconde), la connaissance que l’identité de genre puisse ne pas correspondre au sexe biologique (seconde), l’information sur les lieux de prévention et de santé sexuelles (troisième, seconde et terminale), l’observation et analyse des violences sexistes, homophobes et transphobes en termes de système culturel oppressif, l’histoire de la lutte pour les droits des personnes LGBTQ+ (terminale). On remarquera que chacune de ces entrées a été présentée comme une information objective émanant des sciences humaines, pour éviter d’être désignée comme discours « idéologique » par ses opposants conservateurs.
Qu’en sera-t-il effectivement de l’application de l’EVARS dans les établissements catholiques sous contrat ? Une grande variété pourra se faire jour dans les résistances potentielles à ce programme. L’Enseignement catholique sous contrat, en effet, n’est pas une institution unifiée, le « caractère propre » défini par la loi Debré de 1959 portant sur chaque établissement scolaire privé en particulier. Les établissements sont localement placés sous l’autorité diocésaine ; surtout, chaque établissement est fidèle à une tradition singulière, qui peut être congrégative, et s’inscrit dans un héritage dont le projet d’établissement se veut garant : le SGEC indique ne donner que des éléments de « discernement » pour guider les actions, qui restent de la responsabilité de chaque établissement. Pour ne pas être en faute par rapport aux programmes, il faudra que les responsables des établissements catholiques sachent bien discerner ce qui relève de l’EVARS et de l’EARS, et ne délèguent pas les heures d’EVARS à des personnes ou des associations au discours militant… catholique conservateur, cette fois. Qui le vérifiera ? Depuis l’affaire Bétharram, l’augmentation des visites de contrôle des établissements privés par l’État a été annoncée. Le 30 septembre 2025, Bastien Lachaud, député LFI, demandait au gouvernement quelles seraient les modalités afférentes au contrôle de l’application de l’EVARS dans ces établissements ; sa question n’a pas reçu de réponse.
Si le programme rend obligatoire que les élèves soient informés sur les éléments objectifs de santé, d’histoire et de droit, il est possible qu’une certaine cacophonie s’instaure en revanche dans les établissements catholiques entre le discours de l’anthropologie chrétienne et celui de la morale laïque promue par l’EVARS. Faut-il dès lors laisser les élèves choisir, parmi les discours tenus, les références qui les construiront ?
Les apports possibles de la tradition catholique
Malgré le fait qu’il ne faille pas réduire l’EVARS à ce qu’elle n’est pas, à savoir un discours uniquement préventif dépourvu d’une vision anthropologique et morale, on peut noter que la tradition chrétienne peut enrichir la vision laïque de la sexualité, ce que les institutions catholiques gagnent à faire aujourd’hui, sans se river à des normes sociales obsolètes propres à créer des clivages et de l’incompréhension, si ce n’est de la souffrance. La tradition chrétienne invite à vivre la relation comme une attention portée à la richesse de l’autre. Elle pousse à rencontrer l’altérité, à prendre conscience sans peur de sa différence et de sa complexité, comme un autre visage de la création, et à reconnaître que l’autre pourra m’apporter un enrichissement mutuel et fécond. Autrui est alors à envisager comme un mystère qui me dépasse et que je ne saurais posséder. Et l’horizon de la relation à l’autre s’entrevoit dans une logique de fécondité - pas uniquement à travers l’enfantement, mais aussi par la découverte partagée de soi et du monde, par la création commune, le partage d’un projet, familial mais aussi fraternel, social, intellectuel, artistique, etc. Cette éthique humaniste et optimiste peut alors venir renforcer l’éthique du respect promue par l’EVARS, en cherchant à (ré)humaniser la relation à l’autre, dans toutes les formes qu’elle pourra prendre. Elle s’applique de la personne croisée dans l’espace public à la relation amoureuse et à la sexualité, en passant par les fréquentations scolaires et les relations amicales et familiales. La fiche du SGEC sur l’EARS en 2010 disait ainsi : « L’éducation affective, relationnelle et sexuelle n’a de sens que dans un apprentissage plus large de la vie relationnelle. » « L’éducation au beau doit rendre attentif à toutes les formes de beauté en se libérant des normes imposées par la culture ambiante. Apprendre à découvrir la beauté de toute personne, quelle qu’elle soit, est un véritable enjeu éducatif qui interroge aussi le regard porté sur la maladie, le handicap, la vieillesse… Cela demande aux éducateurs de former la capacité à s’émerveiller, à contempler. » Quand l’EARS en 2025 met en avant l’idée d’une carence, ou de lacunes présentes dans le programme EVARS, pourtant très globalisant, c’est que le SGEC tente d’ajouter au propos ce qui lui manquerait selon lui : la dimension spirituelle. Il est frappant que « Comment grandir heureux ? » repose sur une idée que l’EVARS ne dit pas : l’aspiration fondamentale de l’individu à « aimer et être aimé », un besoin et un manque constitutifs qui invitent à espérer et à croire en la relation. Dès lors, le discours de l’EARS semble plus confiant en la capacité de la jeunesse à s’autonomiser de manière éthique.
Dans cette optique, nous croyons que le discours éducatif en la matière pourrait se montrer moins normatif que ce que contiennent les deux programmes sans perdre en efficacité sociale : en partageant la boussole morale qu’est l’amour, le regard se nimbe de confiance et de bienveillance quant au devenir des élèves, croit en leur capacité à devenir des individus autonomes, responsables et libres en cheminement avec leurs propres questionnements relationnels et éthiques.
- 1. À savoir : Juristes pour l’enfance, SOS Éducation, Mamans Louves, Famille et Liberté, Enfance et compagnie, le Syndicat de la Famille, le Centre européen pour le droit et la justice.
- 2. Le programme EVAR (éducation à la vie affective et relationnelle) pour le primaire et EVARS (éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité) pour le secondaire est consultable sur le site de l’Éducation nationale.
- 3. L’éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement. Texte promulgué par la Commission Permanente le 16 avril 2010.
- 4. Disponible sur le site du Secrétariat général de l'enseignement catholique.
- 5. Catéchisme de l’Église catholique, 1997, §2357 : « les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés […] Ils sont contraires à la loi naturelle. […] Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas. »Mais les personnes « doivent être accueilli[e]s avec respect, compassion et délicatesse » (§2358), tout en étant « appelées à la chasteté » (§2359).
- 6. « Éducation à la sexualité : L’enseignement catholique cherche-t-il à imposer “son” programme ? », 20 minutes, 4 septembre 2025) ; « EVARS vs EARS : un double discours de l’enseignement catholique ? », Le café pédagogique, 8 septembre ; « Éducation à la vie affective et sexuelle : dans les établissements catholiques privés, l’Evars dévoyée », Libération, 28 septembre.
- 7. Séminaire en ligne disponible sur le site du SGEC.
- 8. À noter que ces éléments sont déjà au programme de SVT des classes mentionnées, l’EVARS vient ici renforcer le programme actuel.