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« Pour toujours » et « À jamais ». Les cadenas d'amour

Les cadenas d’amour

Fin octobre 2012, à Saint-Pétersbourg, quelques gros cadenas grenat sont accrochés aux rambardes du pont dit des Baisers, qui porte bonheur aux amoureux qui le traversent en s’embrassant. Ces cadenas rouges en forme de cœur, bien costauds, semblent adaptés à la ferronnerie magistrale du lieu et au site, prêts à affronter les hivers de cette ville polaire où, selon Dostoïevski dans les Nuits blanches, les habitants voient revenir leur effrayante dépression latente à la vue d’un seul nuage menaçant leur soleil rasant. Ce soleil qui réchauffe l’âme avant le corps, qui restitue les clartés des façades et fait flamber le rouge du cadenas (« rouge », en russe, signifie « beau »). Deux prénoms sont écrits au cœur de ce cœur bien accroché : c’est un cadenas d’amour.

Je les ai d’abord vus à Côme, en juillet 2009, sur une jetée qui se termine en minuscule cercle, la rambarde brillait de loin sur le lac : autant de cadenas de toutes formes et de toutes couleurs scintillant au soleil. Les cadenas parlent : deux prénoms, une date, le plus souvent. Très rarement, un autre vœu se laisse deviner, réussir à un examen, ou un autre lien à sceller, père/fille. Des rubans, des morceaux de plastique peuvent aussi être noués sur la rambarde.

Le sens classique votif de ces cadenas semble se conjuguer avec une version métallisée de l’antique graffiti « Roméo aime Juliette ». Ce dernier, familier dans l’espace contemporain de nos promenades, se donne à lire gravé sur l’arbre, dessiné sur la paroi d’un vieux mur, d’un rocher, etc. Mais le cadenas d’amour est situé le plus souvent au cœur touristique d’une cité. Il est aussi plus précisément daté : son accroissement frénétique a envahi, à la fin du xxe siècle, les rambardes de bien des ponts historiques des grandes cités du monde, Moscou, Berlin, Bruxelles, Kiev, Vilnius, Vérone, Rome, Venise, Shanghai, Marrakech, Prague, etc., au point de parfois les recouvrir entièrement d’un tapis de fer, comme actuellement sur le pont de l’Évêché ou le pont des Arts à Paris. Cette pratique est-elle née à Pecs, en Hongrie ? En Allemagne, à Cologne ? En Italie, avec cette référence romanesque de Federico Moccia : dans Ho voglia di te (2006), une nuit, les deux héroïnes verrouillent le cadenas sur le ponte Milvio, près de Rome, jettent la clé dans l’eau du Tibre et s’embrassent ? En Chine ? À Taïwan, sur les rambardes d’une passerelle enjambant les rails de la gare de Taichung, la croyance circule que chaque train circulant sous le cadenas le charge en intensité positive pour l’amour verrouillé… le graffiti tourne à l’ex-voto profane. Mais laissons aux historiens tout ce travail de généalogie. Ici, le point de vue est celui de la phénoménologie baladeuse.

Accrocher son amour à un monument

Même le plus distrait des passants saura reconnaître, comme dans tout graffiti classique, le vieux rêve des jeunes amoureux, un rêve pluriel : celui d’abord de « crier au monde » leur amour naissant, de le signer dans l’espace public, de le publier dans le monde du dehors, avant la mairie ou l’église. Donc, de le verrouiller.

Le cadenas d’amour choisit les centres historiques : le fait qu’il y ait beaucoup plus de cadenas sur la rambarde du pont de l’Évêché côté chevet de Notre-Dame que de l’autre côté montre que le site précis et l’orientation des regards et des gestes sont l’objet d’un choix délibéré. Comme si l’esthétique consacrée d’un lieu touristique parce que historique permettait d’en frôler le coefficient de sacré, sans s’y compromettre, ni même trop le penser : pour la jeunesse baladeuse, majoritaire dans les premières années d’invention collective de cette pratique au tournant des xxe et xxie siècles, ce point est crucial : c’est un jeu, c’est une suite de gestes, c’est du rire, du théâtre nocturne, mais il y a autre chose, de presque tragique, qui sous-tend tout cela mais qui n’est pas posé, la condition masquée pour que ça marche. À savoir cette incertitude de fond qui s’accroît au fur et à mesure que le couple juvénile se forme, et qui touche au tragique du temps qui fuit comme l’eau verte là-dessous, et s’appuie sur toute une conviction populaire : plaisir d’amour ne dure qu’un instant ; chagrin d’amour, toute la vie… Incertitude à laquelle, ici, cette nuit, seule la beauté d’un site admirable semble s’opposer. D’où le second sens, proprement votif, du cadenas d’amour. Le geste du vœu, dans son sens le plus réduit et dense, le moins formalisé, le plus dénué de toute sémiologie explicite, est d’offrir quelque chose contre une promesse, en face d’une menace sourde, ou bien du trop-plein d’intensité positive, « on s’aime tellement, c’est intenable, ça fait peur, il faut faire quelque chose ».

Le cadenas d’amour est le signe, la signature de l’amour et constitue aussi une demande adressée à la beauté du lieu, ici au dos somptueux d’une église à laquelle on n’appartient pas forcément, en face de monuments dont on se fiche des valeurs qu’ils proclament. Il y a la nuit, les reflets de l’eau, la force enveloppante du site, dont le cadre est une des conditions pour que naisse l’idée, le désir collectif de milliers de jeunes couples promeneurs de marquer quelque chose dans ce lieu. Un lieu ancré en son propre centre, à cause de cet enracinement civilisationnel dont témoigne la grandiose typicité de l’architecture, mais aussi un lieu mondial, par l’attraction qu’il provoque ailleurs dans le monde.

Le cadenas d’amour fuit les zones sinistres choisies par les tagueurs, l’obscurité sous terre des tunnels de métro ou du Rer, le gris des toits plats des grands immeubles périphériques… Le cadenas d’amour déserte l’espace périurbain, riche de ces non-lieux contemporains si bien décrits par l’anthropologue Marc Augé1, ces zones de banlieue où se dilate l’esthétique typique de l’éternité de notre monde global – gazon, béton, bitume et plastique. Pourtant, que de passerelles d’autoroutes, d’échangeurs périphériques, grilles autour de zones d’aéroport, de rambardes de Rer, de Zac, de Zup, de grandes surfaces y encadrent nos circulations expresses et pourraient s’offrir à l’anse d’un cadenas. Sans doute, bientôt, quelques tagueurs esthètes et amoureux seront capables d’y trouver leur vieux fer, poussé sur un béton obscur, échappé de tout regard : verrouiller un cadenas d’amour dans le noir d’une rame de métro, trop bien. Sans doute, en fonction de cette logique culturelle que les contraires peuvent servir à une même expression, un lieu rare et solitaire au bord d’un abîme, sous la condition de l’accroche en fer d’une ébauche de rambarde, voit ou verra son cadenas fleurir quand les rambardes centrales seront devenues ringardes.

En attendant, trouver le cadenas, et ici le commerce a précédé les sociologues, y inscrire les initiales des deux prénoms, la date de la nuit, y dessiner un cœur, l’accrocher avec soin à une bonne place, bien située en face du site dont la beauté quasi sacrée prouve la vérité de l’amour, enfin, surtout jeter ensemble la clé dans l’eau, moment enivrant du « plus jamais » où elle disparaît, relèvent de la même logique que toute institution d’un fait humain : l’inscrire dans le temps, comme on peut le faire, avec des écrits, des signatures, des gestes, des répétitions. C’est le « plus jamais » de la clé dans l’eau, qui à mon avis garantit phénoménologiquement le « pour toujours » promis dans l’intensité du regard échangé, qui précède le baiser qui relie.

Accepter le risque de la durée

Le lien d’amour, tellement violent et en même temps tellement aléatoire, aime l’idée de l’acier, l’hypothèse d’un cœur bien trempé qui sait choisir « pour toujours » et « à jamais ». Il faut évidemment une industrie du fer et des cadenas, et aussi la possibilité historique de la balade comme moment typique de la rencontre amoureuse qui, après avoir « démarré », « marche » un peu. Il faut donc aussi une société où le lien de couple non encore institué par un mariage soit assez banal, et accepté comme licite pour que l’errance, jour et nuit, du jeune couple en train de s’inventer n’ait pas à se cacher… Ce sont eux, jeunes adolescents, qui font des kilomètres, main dans la main, dans l’espace de la ville… Ils s’arrêtent sur un beau pont, voient un cadenas et le déchiffrent. Et ils veulent y accrocher la nuit suivante le leur. Dans la nuit, plus forte ici que le grand jour d’un mariage institué, impensable pour eux à ce moment-là de leur histoire.

Mais pourquoi après les années 2000 sont-ils si nombreux à penser « nous aussi ! » et à s’organiser pour le faire ? Pourquoi ce succès insensé absolument non médiatisé officiellement ? L’imitation, démultipliée par les réseaux internet ? Relisons Tarde, pourquoi prend-elle à tel moment, et pas à tel autre ? Nul média technologique ne peut suffire à l’explication d’une invention collective d’une pratique particulière. La diffusion transnationale de la pratique des cadenas d’amour n’a pris que quelques années, jusqu’à cette explosion dans le paysage urbain des buissons de cadenas sur certaines rambardes.

Une hypothèse : à la fin du xxe siècle dans un espace laïcisé, la règle est à la fois de poser la rencontre amoureuse comme la condition du bonheur, et de poser sa durée comme pratiquement impossible. La trahison progressive de la « vérité » de l’amour avec la durée semble fatale pour des générations qui voient exploser les divorces des parents. Au nom de l’amour qui n’existe plus et du libre choix du nouvel amour. Le mariage qui permettait de sortir de l’impasse avec la signature d’une promesse, celle de résister au temps, n’apparaît plus à la jeune génération comme la fin de l’histoire dans le conte « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Mais ce mariage, tellement désiré actuellement par ceux qui s’en sentent exclus comme les couples homosexuels, n’est pas rêvé par l’adolescent contemporain comme il pouvait l’être par les amoureux de Molière. Il n’est même plus critiqué comme en Mai 68, il est simplement hors champ du film de la rencontre. Dans dix ans s’il le faut à cause de l’enfant et des impôts, et des parents… le jeune couple franchira ce dernier pas, peut-être.

Le mariage n’est plus le premier pas qui scelle l’union dans le temps en l’instituant. Il y a la rencontre, le baiser, et puis les premières balades main dans la main. « Coucher » ou pas n’est pas seulement un seuil, mais un sas qui n’a plus le sens de perdition de jadis pour la jeune fille : quand elle « cédait ». En fait, passer au stade crucial de la « balade main dans la main » dépend du choix « d’être ensemble » plus ou moins clair, plus ou moins affiché. Quand le jeune couple est bien formé, il se balade moins. C’est pendant les balades des premiers temps d’après la rencontre que se pose la question : on « est ensemble » ou pas ? L’incertitude est absolue, et les menaces de déliaison sont tellement plausibles.

Le mariage ne joue plus ici son rôle de signature contre le temps. Comment accepter le risque tragique de la durée, comment afficher, au moins cette nuit, en face du monde, le « pour toujours » et « à jamais » ? Si le mariage ne rassure plus, les fiançailles qui ont disparu manquent peut-être ? Les cadenas d’amour prolifèrent sur le déficit d’institution d’un lien de première confiance lorsque le couple juvénile se forme, et les fiançailles de jadis, tombées en désuétude bien plus que le mariage, et encore plus grotesques, pouvaient peut-être marquer cette phase « du début », où le besoin de sceller, verrouiller le lien qui se construit confine au vœu « pieux ». Les cadenas d’amour sont une manière de le prononcer, au centre de la cité, au cœur de l’espace public, mais comme à l’extérieur d’eux, dans leur dos et sous leur ombre monumentale, la nuit, entre ciel et eau.

  • *.

    Au cours d’un travail avec Marc Pataud à l’hôpital psychiatrique de Limoges entre 2003 et 2006, un jeune autiste m’a demandé : « Qu’est-ce qui est le plus long, toujours ou jamais ? » (voir mon article dans Marc Pataud, Toujours ou jamais, Montreuil, Lienart, 2009).

  • 1.

    Voir Marc Augé, Non-lieux, Paris, Le Seuil, coll. « La librairie du xxie siècle », 1992.

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue et ethnologue. Elle a travaillé sur la violence, les rapports entre les sexes, la dépendance (voir notamment Vertiges de l'ivresse. Alcool et lien social, Descartes et Cie, 2010 ; Du rêve de vengeance à la haine politique, Desclée de Brouwer, 1999). Tout en s'intéressant aux lieux de violence et de privation de liberté (camps de réfugiés en ex-Yougoslavie,…

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