La Syrie, la Turquie et les Kurdes : un premier bilan
Le retour de la violence en Syrie fait planer de lourdes menaces sur la communauté kurde, alors que la Turquie continue de pousser son avantage sur la scène syrienne. Le modèle décentralisé, qui aurait fait droit à la pluralité ethnique et religieuse du pays, est plus fragile que jamais.
La Syrie constitue un défi majeur, appelé à devenir le trou noir du soi-disant « Siècle de la Turquie » décrété par le régime d’Ankara. Depuis la chute du régime baasiste, une relation de fait, proche d’un rapport maître-esclave, s’est instaurée entre les deux voisins, bricolée autour d’une approche fondée sur la religion, la haine des Kurdes et des délusions sécuritaires.
Depuis 2011, Ankara est l’acteur principal et inflexible de la scène syrienne, mais aussi de l’impasse dans laquelle celle-ci s’enlise. Au cœur de sa posture se trouvent trois tropismes indissociablement liés : l’héritage unioniste (du Comité Union et Progrès, de sinistre mémoire), une obsession anti-kurde et le projet d’un islam salafiste. Au-delà de ces tropismes, il n’existe à Ankara aucune vision pérenne pour l’avenir de la Syrie, ni aucun gain stratégique, économique ou diplomatique tangible que la Turquie pourrait soutirer de son influence. Ce qui se dessine, en revanche, est une véritable « mission impossible » dans ce nouveau jihadistan, et un fardeau coûteux - à bien des égards, un second Chypre du Nord, qu’Ankara soutient à bout de bras après l’avoir envahi en 1974 et y avoir créé un « État ». Sur le terrain la situation demeure extrêmement volatile et chaotique. Tentons néanmoins d’établir un état des lieux de la fin du mois de janvier et d’en esquisser les conséquences possibles.
La perspective d’une annihilation
Avant toute chose, il ne serait pas exagéré d’affirmer que la guerre civile syrienne donne les signes d’une reprise après une accalmie d’environ un an. Il faut croire que la fatigue guerrière n’aura été qu’un répit illusoire, tant les fanatismes, le revanchisme et la rapine sont tenaces.
Le cessez-le-feu n’existe que sur le papier dans la mesure où le ministère syrien de la Défense n’exerce aucune autorité réelle sur les forces jihadistes, parées pour la conquête et avides de razzias. Seuls les États-Unis sont capables de le faire respecter, manu militari, position dont dorénavant ils se gardent.
Les forces armées kurdes sont mobilisées afin de regrouper la population civile kurde dans des zones sanctuarisées et de fortifier militairement Qamishli, Hasseké et Kobané. La prise de Qamishli, qui jouxte la région du Kurdistan irakien, apparaît difficile. Kobané, en revanche, entièrement encerclée par la Turquie au nord et à l’ouest, et par les jihadistes au sud et à l’est, ne pourrait être conquise qu’au prix d’une intervention aérienne turque massive, mais à un coût politique très élevé pour Ankara.
Depuis que la perspective d’une annihilation de la composante kurde du pays, sous l’effet de la poussée conjointe des jihadistes pilotés par l’état-major turc, a commencé à se profiler à l’horizon, de nombreuses voix se sont élevées, notamment au Sénat américain, en la personne du sénateur républicain Lindsey Graham. Proche du président Trump, ce dernier a pris l’initiative de parrainer une proposition de loi bipartisane, le Kurdish Rescue Act, visant à protéger les Kurdes de Syrie et prévoyant des sanctions à l’encontre des contrevenants. De même la France, présente sur le terrain, a mis son grain de sel pour trouver une voie médiane afin d’éviter une reprise de la guerre civile.
Il convient également de souligner la forte mobilisation kurde dans l’ensemble de la région, et en particulier celle de l’Administration régionale du Kurdistan irakien, parallèlement aux manifestations de solidarité organisées en Europe avec les Kurdes - vainqueurs de Daesh en 2015 - contre l’offensive de la Turquie et de ses supplétifs jihadistes.
Tous ces développements ont finalement fini par aboutir à un accord fragile, signé le 30 janvier entre Damas et Qamishli, et dont il faut suivre la mise en pratique de près, tellement les dispositions sont floues et loin de garantir une légitimité juridique aux poches territoriales kurdes. Espérons tout au moins que le bain de sang n’aura pas lieu.
L’impossible modèle unitaire
Sur le plan politique, l’unique source d’inspiration de l’actuelle administration salafiste à Damas demeure le modèle turc, rigide et unitaire. Or la Syrie ressemble à une version miniature de la Turquie d’avant les épurations ethniques et confessionnelles du début du XXᵉ siècle. Il est hautement improbable qu’une administration à Damas puisse contrôler durablement une Syrie multireligieuse, multiconfessionnelle et multiethnique, sans recours à la violence. Et seuls des degrés extrêmes de violence pourraient imposer un État syrien centralisé et monolithique, autrement dit, un génocide, comparable à celui perpétré en Turquie à l’endroit des Arméniens au début du XXᵉ siècle.
Seuls des degrés extrêmes de violence pourraient imposer un État syrien centralisé et monolithique.
En effet, plus d’un tiers de la population se situe à des années-lumière de la vision salafiste-jihadiste du monde. Selon les estimations, sur environ 22 millions d’habitants, les Alaouites et les Kurdes compteraient chacun près de 2, 5 millions de personnes ; les Druzes environ 800 000 ; les chrétiens (Arméniens et Syriaques) quelque 500 000 ; quant à la population indifférente à la religion bien que difficile à quantifier est loin d’être négligeable. Les méthodes brutales observées depuis des mois à l’encontre des Alaouites et des Druzes, et dès lors annoncées à l’endroit les Kurdes, ne sauraient apporter la stabilité à la Syrie mais entraîneraient en revanche des déplacements massifs de population.
Concrètement, cela signifie que les œillades des responsables européens désorientés à l’attention de Damas et de son homme fort, Ahmed al-Shara - dans l’espoir de renvoyer les réfugiés présents sur le sol européen - ne produiront pas de résultat. Bien au contraire, un nombre croissant de Syriens fuira la domination conjointe de l’administration et des forces jihadistes de tout bord. La destination restera la même qu’au début des années 2010 : l’Europe, via la Turquie et la Grèce.
À mesure que la frontière terrestre syro-turque, longue de 909 km et déjà poreuse, perdra toute signification résiduelle, non seulement les réfugiés, mais aussi les jihadistes continueront d’aller et venir en Turquie, comme tout au long de la décennie précédente. Et à ceux qui forment déjà les rangs de la soi-disant armée syrienne, il faudrait rajouter ceux que le régime libère systématiquement des prisons Daesh jusque-là gardées par les forces kurdes, mais dont la garde vient d’être remise aux autorités damascènes.
Face à ce désordre en gestation plusieurs fenêtres d’opportunité existaient en Syrie. Mais elles ont été brutalement refermées par les maîtres du jeu : les États-Unis, les acteurs salafistes-jihadistes et la Turquie. L’une de ces occasions résidait dans le modèle fourni par l’entité autonome que les Kurdes, profitant de la déliquescence de l’État, ont mis en place en Syrie à partir de 2012. Dotée de tous les attributs d’une administration étatique, à l’exception de la frappe de monnaie, cette pratique politique, avec ses forces et ses faiblesses, aurait pu offrir un modèle décentralisé pour ce pays pluriel. De même, les Forces démocratiques syriennes, composées en grande partie d’Arabes mais dirigées par les Kurdes, et disposant de capacités militaires de niveau OTAN, auraient pu constituer l’épine dorsale d’une nouvelle armée nationale.
Face à la perspective d’un chaos iranien, les États-Unis ont choisi de traiter avec un État - la Turquie - qui réclamait depuis 2015 la dissolution des structures kurdes et la fin du soutien américain à celles-ci, plutôt qu’avec un acteur non-étatique, quels que soient les avantages que ce dernier présentait pour l’émergence d’une Syrie apaisée. Quant à la Turquie, qui rejette viscéralement toute idée de décentralisation, et aux factions salafistes-jihadistes, qui n’ont même pas effleuré de tels concepts, l’adoption du modèle proposé par les Kurdes n’a jamais été à l’ordre du jour. Un immense gâchis se profile à l’horizon.