Gage Skidmore from Surprise, AZ, United States of America  Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0
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Le coup d’État des techno-libertariens

Avec Elon Musk à la tête d’un ministère de « l’efficacité gouvernementale », les États-Unis sont le théâtre d’un bouleversement idéologique. La contre-culture californienne des années 1960, après s’être convertie au libertarianisme, adopte désormais un darwinisme social aux teintes virilistes et racistes.


En mai 2019, nous publiions dans Esprit un dossier sur « L’idéologie de la Silicon Valley ». Il y a six ans, la montée fulgurante de la Big Tech et du capitalisme des plateformes laissait déjà présager certaines des révolutions en cours. Mais il nous semblait important d’indiquer aussi ses racines dans la contre-culture californienne des années 1960, telles que Fred Turner les a si bien mises en évidence dans ses travaux fondateurs1. Il est vrai que pendant longtemps, le microcosme de la Silicon Valley avait pris l’habitude de toiser d’un regard méfiant les centres du pouvoir étatique de la côte est. La culture des hackers brandissait des références libertariennes, à l’instar d’un David Clark, pionnier de l’« utopie Internet », qui n’hésitait pas à marteler en 1992 : « Nous rejetons les rois, les présidents et le vote. Nous croyons au consensus basique et au code ». Unie dans son aversion contre toute régulation par le haut, la contre-culture des codeurs a trouvé dans les investisseurs du libre marché un allié de circonstance, avant que ceux-ci n’avalent complètement ceux-là. Après deux décennies, la captation des gigantesques ressources générées par le numérique, et leur concentration dans la main de quelques mastodontes en position de quasi-monopole – les Gafam –, semble avoir toutefois atteint une nouvelle étape. Opposés en grande majorité à Donald Trump en 2017, les géants de la Big Tech sont désormais parmi ses principaux donateurs : que le patron de Tesla et SpaceX Elon Musk ait été nommé à la tête d’un super-ministère pour « l’efficacité gouvernementale », cela fait prendre la mesure du bouleversement idéologique dont les États-Unis ont été récemment le théâtre.

Les magnats de la Silicon Valley ont pris les devants, afin de justifier ce qui peut apparaître comme un retournement de veste minable. Dans une tribune publiée le 5 juillet 2024, deux des principaux investisseurs, les dirigeants du fonds de capital-risque Marc Andreessen et Ben Horowitz, ont opportunément rappelé que les start-up ont toujours prospéré à bonne distance de la politique. Ils ajoutent cependant que, « comme le dit la vieille blague soviétique, “vous ne vous intéressez peut-être pas à la politique, mais la politique s’intéresse à vous”2 ». Bien malgré elle – voici en substance le message d’Andreessen et de Horowitz –, la Silicon Valley a donc dû se salir les mains en mettant les pieds dans les arcanes politiques de Washington. Cette pudeur de rosière est bien sûr des plus cocasses, quand on sait combien les entreprises du numérique ont longtemps profité des largesses de l’État, depuis le développement de partenariats stratégiques avec le Pentagone et l’industrie de la défense – dans The Code3, Margaret O’Mara a retracé le rôle crucial qu’ont joué depuis les années 1950 les agences nationales dans l’essor de la Silicon Valley comme hub technologique – jusqu’à l’argent des contribuables, reversé par les communes californiennes pour développer des « villes intelligentes » ou pour remplacer les lignes de bus par des courses Uber subventionnées. Que les patrons des Gafam, pour pétris de culture libertarienne qu’ils soient, aient longtemps préféré donner leur soutien au Parti démocrate, traditionnellement favorable aux dépenses publiques, n’étonnera donc personne. Après tout, que le techno-solutionnisme des algorithmes soit présenté comme une alternative à l’État n’a jamais empêché de voir dans celui-ci des opportunités d’investissement. En ce sens, le credo pour un « moins d’État » a toujours été à géométrie variable.

Mais quand un ballet incessant de jets privés s’active à Mar-a-Lago, pour que les multimilliardaires de la Big Tech puissent prêter allégeance au nouveau locataire de la Maison Blanche, ces signes des temps interrogent. On peut bien sûr estimer que ce revirement idéologique ne relève que d’un opportunisme banal. Ainsi, Elon Musk a investi 119 millions de dollars dans la campagne électorale de Donald Trump, et trois semaines après la victoire de celui-ci, les actions de Tesla explosent, permettant à son PDG d’engranger 13 milliards de gains. Si son éternel rival Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a lui aussi récemment embrassé la cause trumpienne du Make America Great Again (MAGA), c’est qu’il ne pouvait être en reste. De peur de se voir couper les vivres, les propriétaires de réseaux sociaux se pressent aujourd’hui pour glorifier Trump en chantre de la liberté, eux qui menaçaient encore il y a peu de lui couper son mégaphone au nom de la lutte contre la désinformation, et n’hésitent pas à mettre fin au fact checking, afin de « restaurer la liberté d’expression ». On pourrait se consoler en se rappelant que l’opportuniste a la vertu de ses défauts : les entreprises de la Silicon Valley sont avant tout des entreprises visant à maximiser leurs dividendes en toutes circonstances, et leur orientation changera avec le prochain changement de majorité politique.

Les tentations survivalistes de certains fondateurs de start-up rejoignent d’étranges conceptions néoraciales.

Mais il y a d’autres raisons qui incitent à ne pas voir dans ces « boys » siliconés de simples flambeurs sans colonne vertébrale. Certains de ces multimilliardaires désormais aux commandes, que ce soit pour la gouvernance de plateformes ou de postes de responsabilité ministérielle, ont exposé des visions sociétales d’une inquiétante précision, et qu’on aurait tort de sous-estimer. De la contre-culture des débuts de l’utopie cyber et de sa communauté organisée de manière décentralisée et réticulaire, il ne reste plus qu’une simple figure rhétorique. Démanteler la bureaucratie, chasser les élites, « assécher le marécage » de l’administration centrale : tous ces mots d’ordre n’ont plus rien de l’égalitarisme en vigueur au sein de la communauté des codeurs. Derrière une demande de dérégulation généralisée se cache parfois la volonté de laisser enfin libre cours à une concurrence darwinienne non faussée, qui s’appliquerait non seulement aux entreprises, mais aussi aux humains. Face à un constat d’une planète aux ressources qui s’épuisent, les tentations survivalistes de certains fondateurs de start-up rejoignent d’étranges conceptions néoraciales. Il n’est pas anodin que plusieurs de ces figures qui expriment des propos teintés de suprémacisme blanc – Elon Musk, mais aussi David Sacks, un capital-risqueur désormais nommé au poste de « tsar de l’intelligence artificielle et de la cryptographie » à la Maison Blanche, ou encore Peter Thiel, le fondateur de Paypal – aient passé une partie de leur enfance en Afrique du Sud, durant le régime d’apartheid. Si Peter Thiel, qui a grandi dans une ville sud-africaine ayant ouvertement vénéré Adolf Hitler, se tient pour l’heure à distance de tout poste de responsabilité, ses idées n’ont pas moins infusé le mouvement MAGA. Prophète d’un libertarianisme radical, qu’il dit avoir découvert durant ses études de philosophie à l’université de Stanford, Thiel propage dans ses livres une vision apocalyptique de l’humanité, où la technologie devra apporter le salut à un petit cénacle d’êtres d’une intelligence supérieure. Parmi ses nombreux brûlots, son livre sur « le mythe de la diversité » détaille comment la recherche du multiculturalisme et de la promotion de la diversité a fini par faire péricliter l’Occident4.

Penser que ces idées réactionnaires restent confinées à quelques communautés numériques, peuplées pour l’essentiel d’hommes blancs en proie à un sentiment de déclassement, ce serait se tromper sur le fait qu’elles se sont désormais banalisées où que l’on regarde. Que la nouvelle présidence américaine ait réservé ses premières mesures à des sévères coups de boutoir contre les politiques d’inclusion et d’anti-discrimination, cela traduit à quel point ces idées constituent bien les maillons d’un projet idéologique plus vaste. Accélérationniste et transhumaniste en apparence, ce programme cache de moins en moins ses relents virilistes, racistes et transphobes. Il y a quelques années encore, la question pouvait se poser de quel accès donner à ces idées dans l’espace médiatique : à présent, mieux vaudrait reconnaître qu’elles sont partagées par ceux qui l’ont complètement remodelé selon leurs intérêts. En bons dealers de rêve, les promoteurs des plateformes ont su mettre en place des machines qui alimentent constamment nos désirs connectés. Reste à voir comment, à moyen terme, ils orienteront également – et cette fois du point de vue politique – nos colères ou nos assoupissements. La technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soi, mais à coup sûr, elle n’est jamais neutre.

  • 1. Voir l’entretien qu’il donna à Esprit : « Ne soyez pas malveillants. Utopies, frontières et brogrammers », Esprit, mai 2019.
  • 2. Marc Andreessen et Ben Horowitz, “The Little Tech agenda” [en ligne], Andreessen Horowitz, 5 juillet 2024.
  • 3. Margaret O’Mara, The Code: Silicon Valley and the Remaking of America, New York, Penguin Press, 2020.
  • 4. Voir David O. Sacks et Peter A. Thiel, The Diversity Myth: Multiculturalism and Political Intolerance on Campus, Oakland (CA), Independent Institute, 1995.