Le nativisme, une fracture démocratique française
Le succès actuel de l’extrême droite s’explique notamment par une transformation majeure du débat public : l’abandon de la question sociale au profit d’une conception de la citoyenneté exclusive, fondée sur l’antériorité et l’origine. Face à ce nativisme, il faut défendre le droit à l’altérité.
La politique contemporaine de la France est traversée par une fracture singulière, déchirée entre deux conceptions irréconciliables qui défient les anciennes divisions entre « progressistes » et « identitaires ». Cette césure cruciale oppose, d’un côté, ceux qui affirment haut et fort que « l’islam n’est pas compatible avec la République » et, de l’autre, ceux qui proclament que « l’islamophobie n’est pas compatible avec la démocratie ». Cette dichotomie met à nu une tension essentielle de la citoyenneté française, malgré les prétentions concurrentes des deux camps à la « tradition républicaine ».
De la question sociale à l’identité
Pour caractériser cette fracture, il faut recourir au concept de nativisme. Ce dernier postule que les citoyens dits « de souche » jouissent de droits supérieurs aux « nouveaux » citoyens qui accèdent à la citoyenneté. Il éclaire l’antagonisme entre deux conceptions de la citoyenneté. Le nativisme défend une citoyenneté exclusive, hiérarchisée, fondée sur l’antériorité et l’origine, s’opposant à une citoyenneté inclusive, ressortissant du principe d’égalité et de la diversité.
Nous voilà, nous, citoyens, plongés dans une désorientation profonde. Les clefs de lecture politique qui nous ont longtemps permis de déchiffrer la grammaire démocratique sont bouleversées. Certains n’hésitent plus à qualifier Marine Le Pen de « femme de gauche » et lui reprocher des positions trop modérées sur l’immigration, tandis que d’autres dénoncent une pseudo-alliance entre « islamistes » et « gauche » comme une menace plus grave pour la démocratie en France que l’extrême droite. Les repères politiques traditionnels semblent se dissoudre, rendant plus difficile que jamais l’identification des alliés et des adversaires avec et contre qui il faut travailler pour construire une société plus juste et équitable.
Ces mutations idéologiques, intriquées et complexes, concernent au premier chef la prééminence de la « question sociale ». Cette question, ontologiquement au cœur du pacte de solidarité et de citoyenneté1, est aujourd’hui oblitérée par les considérations identitaires. Cette régression constitue un défi majeur pour l’idéal démocratique, confondant l’universel politique et le particulier national, et renversant la tradition républicaine au profit d’une conception identitaire des « valeurs républicaines ».
Le nativisme, en tant qu’idéologie, a radicalement transformé le programme de la citoyenneté moderne. Il impose une vision homogénéisante, niant la diversité, réprimant la pluralité des voix et érodant les conditions démocratiques du désaccord. Désormais, confrontés à une pensée en bloc, il n’est plus possible d’échanger sur ce qui fonde, en nuance, nos désaccords sur les choix de société que nous avons à faire. Au lieu de cela, il nous faudrait choisir « notre » camp. L’usage politique des termes de wokisme2 et d’islamo-gauchisme discrédite toute critique raisonnée qui va jusqu’à énoncer que le combat contre les inégalités et le racisme serait devenu « anti-républicain ».
La question sociale, jadis pivot de la solidarité nationale, a donc été annihilée au bénéfice d’un discours identitaire exclusif. C’est à cette nouvelle architecture du débat que s’attache, par exemple, l’antienne d’une supposée « tyrannie des minorités », par laquelle la demande de plus de justice sociale de la part des groupes les plus vulnérables de notre société est assimilée à des revendications illégitimes qui dégraderaient notre collectif national. On retrouve ici la définition classique du nativisme donnée par John Higham, c’est-à-dire « une opposition envers une minorité interne qui est perçue comme une menace en raison de son étrangéité [foreignness] apparente3 ». Il ne s’agit en aucun cas de contester l’importance d’autres concepts, tels que le racisme ou la xénophobie, qui restent absolument pertinents d’un point de vue empirique. Mais il faut mesurer combien c’est la combinaison entre racisme, xénophobie et nativisme qui permet d’expliquer les aspects conflictuels et exclusifs que l’on retrouve aujourd’hui dans les débats publics et politiques sur le souci de l’identité culturelle de la nation.
Le droit à l’altérité
Pour appréhender ces transformations et y répondre adéquatement, il est impératif que soient réaffirmés sans équivoque les principes fondamentaux de la République : l’égalité et la liberté, avec notamment un droit qui ne se négocie pas, l’altérité. De ce droit résulte la diversité qui n’est que ce qui nous unit, en dépit de nos différences qui existent. Ces différences ne sont pas l’expression politique d’une fracture identitaire, mais simplement un fait, ancré dans notre histoire nationale.
La démocratie ne peut survivre sans ces principes et ces considérations. Il ne suffit pas de les invoquer superficiellement ou pour la forme, serait-elle constitutionnelle, pour être intégrés et défendus dans la trame réelle du tissu social. Cette exigence nécessite une prise de conscience collective et une mobilisation citoyenne capables de s’opposer aux tendances nativistes et de restaurer un véritable débat démocratique.
La démocratie française se trouve à un carrefour critique. Le choix est entre une République fidèle à ses idéaux d’égalité et de fraternité, ouverte à la diversité et respectueuse des différences, et une République qui se satisfait d’une conception désuète et exclusive de l’identité nationale. Le choix de l’avenir est celui du combat contre les inégalités, les discriminations et les racismes. Cela doit être une priorité constante et intransigeante, non seulement parce que ce combat est légitime, mais aussi parce qu’il est nécessaire à la cohésion sociale et au sens démocratique. Il en va de la solidité du lien social.
L’universalité républicaine ne doit pas être confondue avec l’uniformité ; le droit à l’altérité est l’atout d’une adhésion identitaire forte, car elle s’affirme ainsi dans une diversité harmonieuse grâce à une inclusion réelle, et d’une égalité de traitement, quelles que soient les origines, la religion ou l’histoire familiale et personnelle de chacun et chacune. Il en résulte alors une fierté d’appartenance qui impose des devoirs à tous. Le développement d’une démocratie délibérative qui permette à tous les citoyens de s’emparer de leur destin et où chaque voix est entendue doit aussi être au centre du projet républicain.
Ces mutations idéologiques exigent une réflexion profonde et érudite sur la nature de la citoyenneté et de la démocratie en France. C’est l’un des enjeux du moment et c’est d’ailleurs une demande exprimée par tous les citoyens, qu’ils soient Gilets jaunes, militants écologistes ou révoltés des quartiers populaires et des périphéries rurales. Il est crucial de déconstruire les discours nativistes et de promouvoir une vision de la société, fidèle aux idéaux républicains.
Cette tâche est complexe et exigeante, mais elle est désormais indispensable pour préserver la démocratie française face aux défis auxquels elle s’est exposée. La défense de la démocratie passe par une vigilance constante, un sursaut de lucidité et de conscience civique.
- 1. Voir Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1995.
- 2. Voir Alex Mahoudeau, La Panique woke. Anatomie d’une offensive réactionnaire, Paris, Textuel, coll. « Petite encyclopédie critique », 2023.
- 3. John Higham, Strangers in the Land: Patterns of American Nativism 1860-1925, New Brunswick, Rutgers University Press, 1955. Voir également Christophe Bertossi, Jan Willem Duyvendak et Aurélien Taché, Nativisme : ceux qui sont nés quelque part… et qui veulent en exclure les autres, Paris, Les Petits Matins, 2021.