Wadjda, de Haifaa Al Mansour
1h37, film saoudien de Haifaa Al Mansour, avec Reem Abdullah (la mère), Waad Mohammed (Wadjda), Ahd (la directrice), Abdullrahman Al Gohani (Abdallah), Sultan Al Assaf (le père). Sortie le 6 février 2013
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Cent dix-huit ans après la présentation, au Grand Café, à Paris, de La sortie des usines Lumière, voici Wadjda, le premier film tourné en Arabie Saoudite. Un pays – le saviez-vous ? moi, non – sans aucune salle de cinéma et qui, à cause du succès à l’étranger de ce premier film, envisagerait, paraît-il, d’en ouvrir. Plus incroyable encore, Wadjda est écrit et réalisé… par une femme. Enfin, comble du bonheur, c’est un film formidable qui réinvente le néoréalisme italien.
Rien d’étonnant, d’ailleurs, si l’on y réfléchit. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Italiens, abandonnant le cinéma mussolinien des téléphones blancs – c’est-à-dire le cinéma du paraître et du mensonge – veulent retrouver leurs racines et osent montrer leur misère. Ce premier film d’un pays resté sans films quand tous les autres en avaient obéit à la même nécessité : être au plus près de sa vérité, mais aussi rendre possible l’espoir.
Wadjda s’ouvre sur le gros plan insolite de pieds de petites filles que l’on entend psalmodier des versets du Coran. Révélateurs, ces pieds. La plupart sont bien alignés et très sages. Tous chaussés des mêmes petits souliers noirs. Mais, au milieu d’une rangée, en voilà deux qui s’agitent – et à contretemps encore. Ce sont deux baskets avec des étoiles blanches. Leur propriétaire est une gamine délurée de douze ans, qui se tait quand la directrice lui ordonne de chanter toute seule les deux premiers versets. « Si tu ne veux pas chanter, tu sors ». La pauvre Wadjda se retrouve en plein soleil, au risque de prendre une insolation.
De retour chez elle – sans insolation, ce qui tient du miracle – Wadjda met ses oreillettes, écoute de la pop et place de petits bracelets de sa fabrication dans une pochette. En repartant, elle croise son père qui rentre. Un père très gentil qui la serre dans ses bras. « Maman t’a attendu toute la semaine », lui crie-t-elle en repartant à l’école, son sandwich à la main. Surgit Abdallah, le petit voisin, son grand copain, tout de blanc vêtu. C’est comme ça, là-bas : les garçons sont en blanc et les filles en noir puisque, de nature, elles sont impures.
Abdallah vole son sandwich à Wadjda et se sauve. Elle pique un sprint et récupère le sandwich tandis qu’il en profite pour lui arracher son foulard et filer sur son vélo. « Tu verras quand moi aussi j’en aurai un », lui crie-t-elle. Car Wadjda n’a qu’un rêve : avoir un vélo pour faire la course avec Abdallah.
Un rêve qui, soudain, se matérialise : un vélo vert[1] sans passager semble voler au-dessus d’une palissade. Wadjda le dépasse à la course… pour s’apercevoir que le vélo, posé sur un camion, est livré à un marchand voisin qu’elle connaît bien. Voilà. Les cartes sont distribuées. La partie peut commencer.
Ce film ressemble à une épure. Tout est dit à travers quelques images magnifiques : la tendresse qui lie Wadjda et sa mère ; la difficulté pour celle-ci de se rendre à son travail alors qu’il semble aussi impossible pour une femme, dans cette banlieue aisée de Riyad, de conduire une voiture qu’à une gamine d’oser enfourcher une bicyclette ; sa souffrance, enfin, quand elle verra son mari, sous la pression d’une mère traditionnelle et abusive, prendre une seconde femme puisqu’elle ne semble pas pouvoir lui donner un fils.
Tout cela et bien d’autres choses sur la condition féminine transparaissent à travers l’histoire, simple comme un conte, d’une petite fille aussi entêtée que la Ponette de Jacques Doillon (Ponette, 1996). Wadjda s’aperçoit vite que la vente des petits bracelets qu’elle fabrique elle-même et le prix qu’elle fait payer à ses copines quelques menus services ne suffiront pas à payer son vélo. Mais voilà que l’école lance un concours dont le prix représente exactement le prix du vélo. Un concours de quoi ? De récitation coranique. Qu’à cela ne tienne, Wadjda l’insurgée va s’acheter un DVD : « Le Coran facile ». Elle gagnera le concours, bien sûr ? Oui, mais…
La fin est magnifique où l’on voit la mère de Wadjda renoncer à la belle robe rouge, avec laquelle elle espérait séduire à nouveau son mari, et acheter à sa fille le fameux vélo vert.
C’est à Comencini que l’on pense alors, lui qui a si bien parlé des enfants (L’incompris, Eugenio, Un enfant de Calabre…). Plus précisément aux Aventures de Pinocchio (1972). On se souvient que Comencini avait retourné la morale du conte de Collodi. C’était Pinocchio qui apprenait à vivre à son père, le vieux Gepetto. Ici, c’est Wadjda qui va devenir un soutien et un exemple pour sa mère.
Ce que l’on sent aussi, c’est l’importance que Haifaa Al Mansour donne au personnage d’Abdallah. Pas seulement parce qu’il dit à Wadjda que, plus tard, il veut l’épouser, mais par l’aide effective qu’il lui apporte. Il lui apprend à se tenir sur un vélo. Il l’accompagne quand elle recherche le chauffeur de sa mère qui, n’étant pas venu la chercher, l’a empêchée d’aller travailler. Le petit Abdallah n’hésite pas à faire chanter le chauffeur, travailleur immigré, en le menaçant de son « oncle moustachu », homme politique inquiétant, certes (les parents de Wadjda ne semblent pas avoir envie de voter pour lui), mais dont logiquement, plus tard, il ne devrait pas partager les idées.
A travers Abdallah, Haifaa Al Mansour semble dire dans son film ce qu’elle dit clairement dans une interview à propos de la vie en général et de la condition de la femme en particulier dans la société saoudienne : « Pour que ça change, il faudra que nous nous y mettions tous, hommes et femmes »[2].
Claude-Marie Trémois
[1] Née dans une famille qu’elle qualifie de « très libérale et très encourageante », la réalisatrice Haifaa Al Mansour raconte (propos tirés du dossier de presse) que lorsqu’elle était enfant, son père l’avait emmenée avec ses frères acheter des vélos. « J’en avais choisi un de couleur verte ». Plus tard, ses parents l’enverront étudier la littérature à l’université américaine du Caire, puis le cinéma en Australie, à Sydney.
[2] Interview de Bernard Loupias, Le Nouvel Observateur, 31 janvier 2013.