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Weldi, mon cher enfant de Mohamed Ben Atia © BAC Films
Weldi, mon cher enfant de Mohamed Ben Atia © BAC Films
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Mon cher enfant (Weldi). Un autre pont vers la Turquie

Mohammed Ben Attia plonge dans l’aventure intime que constitue pour cette cellule familiale la radicalisation d’un fils.

Dans un appartement quelconque d’un immeuble de classe moyenne banal de Tunis, des parents s’affairent la nuit autour de leur fils de dix-sept ans penché au-dessus des toilettes[1]. Sami souffre d’atroces migraines, causes de vomissements et de pertes de connaissance. La première scène nous plonge dans l’intimité de cette famille, de parents qui se démènent pour soigner leur fils.

Mille gestes et attentions traduisent, le lendemain encore, leur inquiétude. De médecin en psychiatre, l’impuissance des parents s’installe en même temps que le mystère. La première partie du film décrit, comme en sourdine, le malaise incompréhensible qui s’empare de cette famille et qui formera, petit à petit, un pli dans le récit dans lequel, en une ellipse, le fils disparaîtra. A peine le temps de réaliser, pour le spectateur, ce qui vient de se passer, que le film nous projette dans les réfractions de cette disparition dans le monde quitté et ainsi révélé.

Mohammed Ben Attia, qui réalise ici son deuxième long métrage après le très remarqué Hedi, un vent de liberté (2016, Ours d’argent du meilleur acteur, Prix du meilleur premier film à Berlin), fait le pari audacieux que le spectateur sera suffisamment attaché aux personnages quand surviendra la disparition pour se passer d’explications ; se passer des images de la radicalisation (imam, mosquée, endoctrinement, rien ne transparaît) comme de celles du départ. Il plonge dans l’aventure intime que constitue pour cette cellule familiale la radicalisation d’un fils. Tel est le sujet auquel le film se consacre en suivant, jusque dans leur chair, les souffrances du père et de la mère de Sami. Son départ éclaire d’une lumière crue ce foyer qu’il a quitté : l’absence d’horizon, la platitude du quotidien, le relatif repli sur soi du couple parental. Les sexagénaires remarquablement interprétés par des acteurs de haute volée (Mouna Mejri et Mohamed Dhrif), se voient forcés à un examen de leur vie dont ils se seraient sans doute passés. Riadh est cariste sur le port de Tunis pour quelques mois encore avant de partir à la retraite. Son épouse part trois jours chaque semaine à Maktar où elle enseigne l’arabe. Leur couple soudé par l’amour de leur fils se désagrègera instantanément sous l’effet de son départ. Le père, pris de crises d’urticaire, se gratte les bras frénétiquement. La mère ne tient plus debout. Comme logiquement, le père décide alors de partir en Syrie chercher son fils. La suite est à découvrir en salles. Mais rien ne distraira le film du parti pris initial, tenu jusqu’à la fin : s’intéresser aux souffrances de cette famille, sans jugement ni explication.

En effet, le sujet de ce film n’est pas la radicalisation du jeune homme, mais bien ses effets sur une famille. Ben Attia a choisi de filmer depuis le point de vue du père, Riadh. Ce petit homme a la souffrance digne, silencieuse, têtue. Le cinéaste trouve les petites choses sensibles qui nous font partager ses émotions. On songe au réalisme cru, sans apprêt, des frères Dardenne, qui ont d’ailleurs coproduit ce film sensible avec leur société de production, Les Films du Fleuve, sous l’impulsion de la productrice exécutive Delphine Tomson. En se focalisant sur le père, Ben Attia trouve un point de vue juste, inconfortable mais décisif dans nos sociétés avides d’explications : la position du témoin intelligent et empathique, aux côtés des plus faibles. Il refuse de juger cette génération de jeunes tunisiens qu’il a filmée déjà dans Hedi, abandonnés à leur désespoir, leur sentiment d’inutilité. Avec une mise en scène sobre, des plans séquences patients et précis, il construit une histoire forte ancrée dans les émotions d’êtres dont nous nous sentons immédiatement proches. Le départ de ce jeune garçon nous est à la fois incompréhensible dans ses ressorts rationnels et émotionnellement familier, parce qu’il est évoqué depuis « l’ici » où les jeunes se radicalisent : une Tunisie qui ressemble fort à la France ou la Belgique.

Dans le dossier de presse, Ben Attia explique que le film est né d’un témoignage, entendu à la radio, d’un père tunisien dont le fils était parti rejoindre les djihadistes : « J’ai compris très vite que ce qui m’intéressait n’était pas les raisons qui avaient poussé le fils au départ, mais plutôt le point de vue de ceux qui étaient restés, de ses parents qui n’avaient pas vu la chose venir, et d’associer leurs réactions à notre vécu, à notre quotidien. » Le film conserve de cette intention première une force d’interpellation rare au cinéma. Notre quotidien dans les pays de départ est interrogé, scruté, tout comme ce qu’il reste de nos sociétés fracturées par le départ de ces jeunes de chez nous.

Une partie vibrante du film a été tournée en Turquie, à Istanbul et à la frontière syrienne, sur les pas de Riadh. On y aperçoit l’étonnante gaîté des bars où la jeunesse stambouliote danse et boit, et le contraste fort juste avec les non-dits, les silences et le contrôle de la société au dehors. C’est également dans la partie turque que le film atteint un moment de grâce, dans cette séquence de rêve qui saisit de manière inattendue le père, dans la nuit qui précède son passage de la frontière syrienne. Rupture étonnante de ton dans un film qui colle au réel. Le père y poursuit son fils dans le labyrinthe d’un site ancien syrien, puis se trouve face à lui, cherche que lui dire pour le convaincre de rentrer, démuni, incapable de lui présenter un avenir, une perspective désirable. Cette stupéfaction et cet éclair de lucidité du père comprenant que non, il ne pourra pas ramener son fils et que cette lucidité ne soit que dans un rêve (qu’on dit souvent, trop facilement, désinhibant) : voilà la plus belle idée du film. Un moment de cinéma inoubliable qui construit une mémoire commune des expériences partageables du sens de la radicalisation.

Le rôle du cinéma est ici tout entier du coté de l’empathie et de la mise en scène de situations ordinaires où nous est offert de reconnaître ce que nous manquons dans le réel. Ainsi, ce film donne à ressentir les implications, pour une famille, du départ en Syrie de l’un des leurs. Son générique, où figure le nom de Çigdem Mater, qui a été arrêtée, le 16 novembre, dans la ville de Kas où elle séjournait pour un tournage (aujourd’hui en liberté surveillée), pointe du doigt cette réalité scandaleuse que nous aurions peut-être manquée : Osman Kavala, homme de paix, d’art et de dialogue, fondateur du fonds culturel Anadolu Kültür qui œuvre au dialogue entre toutes les composantes de la société turque, qui a un très grand nombre de manifestations culturelles, concerts, films, pièces de théâtre autour de la culture arménienne, et qui organisait récemment des aides aux réfugiés syriens, est incarcéré depuis un an et un mois, sans l’ombre d’un procès ni dossier d’accusation ! Les détentions arbitraires sont légion en Turquie aujourd’hui. Sans lui ou sans ses collaborateurs ce film n’aurait pas vu le jour ; pas plus que le court métrage d’animation Une chienne d’histoire de Serge Avédikian (Palme d’or du court métrage à Cannes en 2010), allégorie du génocide arménien, et tant d’autres (la chercheuse spécialiste du cinéma turque Sibil Çekmen, parle d’une centaine de films, parmi lesquels de nombreuses coproductions turco-arméniennes). La fiction du film s’allie à la réalité pour pointer du doigt l’injustice de ces détentions abusives de personnalités turques qui contribuent à produire ces œuvres mêmes qui nous permettent, aujourd’hui, de commencer à regarder ensemble et dans les pays de départ ce que « radicalisation » veut dire. Ces œuvres qui fournissent le terreau d’expériences partageables à partir duquel les explications peuvent devenir principes d’action et de transformation de nos sociétés. Ce film ne cherche pas les clés de la radicalisation mais exprime un souci profond pour les sociétés de départ des djihadistes, pour le désespoir que ce départ exprime et produit. La co-production Nomadis Images (Tunisie)-Tanit Films (France)-Les Films du Fleuve (Belgique) de ce film cosmopolite témoigne du fait qu’un autre chemin est possible, un autre trajet vers la Turquie : un pont de paix.

Remerciements à Sibil Çekmen, Muriel Domenach et Guillaume Perrier.

 

[1] Weldi, Tunisie/Belgique/France, 1h41. Réal. et scén. : Mohammed Ben Attia. Dir. photo : Frédéric Noirhomme. Mont. : Nadia Ben Rachid, Hafedh Laaridhi. Déc. : Olfa Attouchi. Mus. : Omar Aloulou. Prod. Dora Bouchoucha. Co-prod. : Nadia Cheikhrouha, Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne, Olivier Père. Prod. Assoc. : Philippe Logie. Prod. éxec. : Lina Chaabana Menzli, Cigdem Mater, Delphine Tomson. Cie. Prod. : Les Films du Fleuve, Tanit Films, Nomadis Images. Int. : Mouna Mejri, Imen Cherif, Mohamed Dhrif, Zakaria Ben Ayyed, Tarik Copti, Taylan Mintas.

Élise Domenach

Élise Domenach est maîtresse de conférences, habilitée à diriger des recherches, en études cinématographiques à l’École normale supérieure de Lyon. Elle a récemment dirigé L’écran de nos pensées. Stanley Cavell, la philosophie et le cinéma (ENS Éditions, 2021). Elle est également l’autrice de Le paradigme Fukushima au cinéma. Ce que voir veut dire (2011-2013), à paraître chez Mimesis en avril…