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Flux d'actualités

La nuit debout et le temps médiatique

avril 2016

#Divers

Dès le soir du 31 mars, les premiers tweets tombent : ils viennent d’un journaliste de l’hebdomadaire Politis installé place de la République à Paris. Au-dessus d’une photo de nuit où on devine la statue de la République et une petite foule à ses pieds, Erwan Manac’h écrit simplement : « Démonstration de démocratie à République », puis « Il s’est passé quelque chose ce soir ».

 Olivier Ortelpa

Il s’est en effet passé quelque chose au soir de la grande manifestation contre la loi Travail : l’installation de quelques centaines de personnes sur le lieu même où, depuis la manifestation monstre du 11 janvier 2015, une parole publique a pris coutume de s’exprimer.

Il s'est passé quelque chose, mais quoi ? Les premiers articles dans Le Monde et Le Parisien sont un peu hésitants : est-ce juste une « prolongation » de la manifestation ou assiste-t-on là à un nouvel avatar du mouvement des places qui, de Tahrir à la Puerta del Sol, donne un nouveau visage à la protestation urbaine ? Des représentants des Indignados espagnols ne tardent pas d’ailleurs à apporter leur soutien à ce qui débute à Paris.

Dès le lendemain, on parle de faire un jardin potager sur cette place entièrement minérale et l’organisation réclame des couvertures, des tentes et de quoi s’installer durablement.

Mais les effectifs rassemblés sont encore maigres et le mouvement n’a pas encore pris en région. 

Les premiers reporters à comprendre l’enjeu sont les pigistes de radios et de journaux nationaux : ils reconnaissent là des paroles d’exaspération recueillies dans des conflits sociaux récents. Mais ils y voient aussi un miroir de leur statut incertain « d’intellos précaires ». Une radio éphémère se crée, puis une TV Debout. Dans cet espace de démocratie directe, pourquoi confier sa parole à d’autres quand on peut la prendre soi-même ?

Pourtant, la presse a pris place à la République. Mais son travail n’est pas si simple : outre une méfiance raisonnée vis-à-vis des grands médias télévisés, le mouvement ne veut pas avoir de porte-parole. Et dès qu’une personne interviewée se présente comme tel, un communiqué rappelle qu’il n’en est rien. Pas de Geismar, ni de Cohn-Bendit : les charmes du JT de 20 heures se sont épuisés pour ceux qui lui préfèrent le Merci patron de François Ruffin.

Et la marche est encore plus haute pour des médias de l’immédiateté : quand il n’y a pas de charge de CRS, de casseurs de fin de nuit ou d’évacuation de la place, que dire ? Dans une société du spectaculaire, comment rendre l’exceptionnel du débat permanent, sinon pour s’en moquer ? 

Ce ne sont pourtant pas les paroles qui manquent. Mais la dramaturgie qui les accompagne ne convient pas à l’information continue. On ne peut pas les « pitcher », ni les résumer en bandeaux de quelques mots sous les duettistes présentateurs des journaux de BFM-TV ou d’iTélé. 

Le vrai débat ne se résume pas aux « clashs » des zappings télé. Pas plus que la parole politique ne se résume aux « petites phrases » et aux réactions rapides. 

Ce temps lent de la délibération redonne curieusement un avantage à la presse écrite : dans les premiers jours du mouvement, un article d’Annick Cojean ou de Raphaëlle Besse Desmoulières dans le Monde ont ainsi permis à tous ceux qui étaient éloignés de Paris de comprendre la diversité de ceux qui étaient « endormis » et se « réveillaient » enfin. 

Pas de porte-parole, des médias autogérés, une sortie délibérée hors de la course médiatique : le mouvement Nuit Debout n’est pas simplement un « ovni politique ». C’est également un « ovni médiatique » dont on saura dans quelques temps si, en ces temps de buzz, il a pu « redonner du temps au temps » et freiner la course des médias.

Emmanuel Laurentin