Pour la création d’un Observatoire de l’autoritarisme, ouvert et permanent

Dans un contexte mondial de montée des autoritarismes, la situation politique italienne est à la fois singulière et significative de ce qui pourrait arriver plus largement en Europe. Un observatoire de l'autoritarisme a été créé en Italie,  à l’initiative de professeurs, d'éditeurs et d'étudiants, qui entendent documenter ces évolutions, et créer les conditions d'y résister. Nous publions leur manifeste, relayé et soutenu notamment par le philosophe Jean-Claude Monod, membre du comité de rédaction d'Esprit.


L’Observatoire de l’autoritarisme (Osservatorio Autoritarismo) est né à l’initiative de l’association culturelle et politique Libertà e Giustizia (Liberté et Justice) et de la maison d’édition Castelvecchi, en collaboration avec des professeurs et des étudiants de nombreuses universités italiennes, qui s’accordent sur la nécessité de créer des espaces d’analyse, de dialogue et de comparaison sur la transformation de la démocratie en Italie, dans un contexte européen et mondial. Ce qui suit est un communiqué pour la formation d’un collectif ouvert à l’adhésion, à partir de trois journées d’étude qui se tiendront à l’Université La Sapienza de Rome, à l’Université d’État de Milan et à l’Institut universitaire européen de Florence.

 

Jusqu’en 1924, écrit Piero Calamandrei, a prévalu « l’illusion généreuse d’une liberté qui se défendrait d’elle-même, comme une force de la nature ». Ce ne fut ni « de la lâcheté ou de la faiblesse », mais « de la désorientation et de l’erreur, de la part de gens honnêtes et civilisés » face à la montée d’une « anémie critique », d’une « écœurante uniformité de tous les journaux », d’une « rhétorique répugnante, arrogante et menteuse, se répandant par effet de contagion », qui avait « rendu insupportable aux personnes de bon goût jusqu’aux titres de certains journaux. »

Nous risquons aujourd’hui de tomber dans la même désorientation et la même erreur face à l’escalade constante qui érode l’espace démocratique de multiples façons : avec la criminalisation des conflits, le durcissement du langage, la réduction de la liberté d’expression et de manifestation ; avec une idéologie de la surveillance qui se voudrait omniprésente dans les écoles, les universités, les établissements publics et les lieux de travail ; avec une hypertrophie punitive qui introduit chaque jour de nouveaux crimes et délits, pour un total de 417 années de prison supplémentaires prononcées par la justice pénale, rien qu’au cours des deux premières années du gouvernement de l’actuelle majorité. Des mesures qui, du décret « Rave » au projet de loi « Ecovandals », du recours au « délit universel » à la diffusion du « Daspo urbain » et des « Zones rouges », aboutissent à un patchwork de réglementations inconstitutionnelles rassemblées dans le projet de loi dit « de sécurité ».

Nous sommes préoccupés par l’intolérance flagrante de l’exécutif à l’égard des limites que la Constitution impose à l’exercice du pouvoir ; par l’élaboration de réformes préjudiciables à la démocratie parlementaire, à la présidence de la République, à l’équilibre et à la séparation des pouvoirs, ainsi qu’à l’autonomie du pouvoir judiciaire ; par l’utilisation répétée de décrets d’urgence et de règlements exceptionnels comme pratique gouvernementale, au point de dépasser, avec l’introduction de 84 décrets-lois, la législature précédente, au cours de laquelle deux gouvernements (Conte-II et Draghi) avaient pourtant dû faire face à la crise pandémique.

Le passage d’un état d'urgence temporaire à un état d’exception structurel se fait sur la base d’une représentation médiatique qui crée des ennemis et des boucs émissaires parmi les moins protégés et met l’accent sur la perception du risque, justifiant et rendant logique une politique de réduction des droits et des espaces de convivialité.

C’est pourquoi nous avons décidé, en tant que citoyens, enseignants, juristes, intellectuels, travailleurs de l’information, de créer un espace ouvert et permanent de réflexion, d’analyse et de témoignage sur l’évolution vers des formes autoritaires en Italie, dans un contexte européen et international.

Nous envisageons une constellation de lieux physiques et virtuels de prise de parole, de collecte de documents et d'enregistrement historiographique des temps que nous vivons, qui nous interrogent et nous confient une responsabilité face aux manifestations de dégénérescence de l’autorité légitime.

C’est pourquoi nous avons décidé, en tant que citoyens, enseignants, juristes, intellectuels, travailleurs de l’information, de créer un espace ouvert et permanent de réflexion, d’analyse et de témoignage sur l’évolution vers des formes autoritaires en Italie, dans un contexte européen et international.

La première étape consistera en trois journées d’étude organisées par Liberté et Justice et les éditions Castelvecchi, en collaboration avec l’Université La Sapienza de Rome, l’Université d’État de Milan et l’Institut universitaire européen de Florence. Des universitaires et des experts italiens et internationaux proposeront des lectures capables de relier différentes sphères - historique, sociale, juridique, constitutionnelle, culturelle, médiatique - et d’identifier des formes de résistance culturelle face à la crise de l’État de droit.

Plus particulièrement, la journée de Rome se concentrera sur la crise de la démocratie représentative, les fondements normatifs de la post-démocratie et la manipulation de la mémoire historique dans les formes de populisme autoritaire ; la journée de Milan sur la relation entre la souveraineté et les droits de l’homme, la crise de l’État de droit, l’a-fascisme comme projet de dévitalisation de la démocratie constitutionnelle ; la journée de Florence sur la démocratie à l’heure de l’intelligence artificielle et des algorithmes.

L’objectif est de jeter les bases de la création d’archives qui rassembleront des documents, matériaux, analyses et propositions sur les tendances autoritaires actuelles : des nouveaux scénarios que dessinent l’érosion des principes constitutionnels d’égalité et de solidarité aux expressions d’une société de surveillance ; de la destruction des garanties sociales et du travail à la marginalisation des personnes pauvres et au durcissement des politiques d'immigration et d’accueil ; de l’avènement de régimes post-démocratiques en Europe et dans le monde au rétrécissement progressif des espaces de liberté et de participation active.

Ce n’est pas une initiative académique ou même militante que nous avons en tête. Nous concevons les archives comme un outil cognitif, ouvrant des espaces d’analyse, de formation et d'information, capable d’activer et de rendre accessible à un public plus large le dialogue entre spécialistes, intellectuels et société civile, avec une attention particulière portée aux nouvelles générations. L’objectif est de parvenir à une synthèse partagée, une capacité de projection, une dénonciation politique, et le cas échéant judiciaire, en dialogue avec les institutions démocratiques européennes et internationales qui veillent sur l’État de droit.

La démocratie constitutionnelle, pour citer Calamandrei, ne se défend pas elle-même, mais nous fournit les outils normatifs pour la défendre.

 

La liste complète des signataires est disponible sur le site de La Stampa.

Pour adhérer : osservatorioautoritarismo@gmail.com