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Banlieue d’Adwa, Tigré. A. Davey via Wikimédia
Banlieue d'Adwa, Tigré. A. Davey via Wikimédia
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Un génocide au Tigré

En Éthiopie, à l’issue des élections organisées au Tigré en 2020, une opération de « maintien de l’ordre », principalement conduite par des mercenaires, commet des massacres, des viols et des pillages qui relèvent de l’ethnocide. Le conflit, qui a déjà fait près d’un demi-million de morts et deux millions et demi de personnes déplacées, pourrait s’étendre au reste de la Corne de l’Afrique.

Pendant quelques années, la chute de l’Union soviétique sembla ranger la guerre, avec affrontement frontal des fantassins, bombardements et barrages d’artillerie, au magasin des accessoires d’une histoire périmée. Bien sûr, il y avait les « violations de droits de l’homme » qui se poursuivaient en Afrique mais, comme le président François Mitterrand put le confier à des proches au lendemain du génocide des Tutsi rwandais : « Dans ces pays-là, un génocide n’est pas trop important1. » Les corps noirs qui mouraient dans ce que l’on appelait « les troubles civils », « les affrontements intercommunautaires » ou « les confrontations avec les opposants » devenaient pratiquement invisibles. La communauté internationale détournait pudiquement le regard et sous-traitait les conséquences aux organisations humanitaires2.

Le Tigré, région illégale

L’Éthiopie est le seul territoire africain jamais colonisé, phare culturel et spirituel du monde noir, y compris dans ses lointaines diasporas américaines ou caribéennes. Membre de l’Organisation des Nations unies dès sa fondation, allié des États-Unis bousculé par la guerre froide et un moment gouverné par un régime dépendant de Moscou, « libérée » en 1991 par une guérilla ex-communiste qui se rapprocha de Washington tout en gardant d’excellentes relations avec Pékin, l’Éthiopie a un parcours politique unique.

Pour harmoniser les rapports ethniques, la guérilla victorieuse proclame, en 1995, une Constitution qui réorganise le pays selon un fédéralisme ethnique. Elle permet au petit Tigré (6, 5 % de la population totale) de peser plus que son poids démographique grâce à son contrôle de l’État fédéral. Par l’article 39 de la Constitution, les régions fédérées peuvent même engager un processus d’accession à l’indépendance, même si ce droit est demeuré théorique.

En 2018, avec un soutien américain et pentecôtiste, un jeune cadre militaire, peu expérimenté mais sympathique, est choisi pour assumer le pouvoir suprême. Abiy Ahmed appartient à l’ethnie oromo (la plus forte minorité, 38 % de la population éthiopienne), qui commence à secouer l’autoritarisme tigréen. Abiy Ahmed arrive au pouvoir sous le mandat de Donald Trump, à un moment où le fondamentalisme protestant, très vivace aux États-Unis, est plus influent que jamais. De père oromo musulman et de mère amhara chrétienne orthodoxe convertie au pentecôtisme3, le Premier ministre emploie plus le langage d’un pasteur que celui d’un homme d’État. Il ne cesse d’affirmer, y compris en présence de chefs d’États étrangers, que sa mère lui a prédit qu’il deviendrait « le septième roi d’Éthiopie ».

Abiy Ahmed s’est glissé au pouvoir, parce que le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien était en crise après la mort de Meles Zenawi en 2012. Une fois élu, il passe rapidement d’une phase que l’on pourrait appeler de « justification médiatique » (libération des prisonniers politiques, retour en Éthiopie des exilés, libéralisation de la presse) à un durcissement politique dans l’armée et l’administration. On libère d’un côté pour purger de l’autre. Un nouveau parti de gouvernement, le Parti de la prospérité, est mis sur pied, qui met l’accent sur le succès matériel. Le 1er avril 2020, le gouvernement annonce que les élections, prévues pour le mois d’août, sont reportées sine die, prétextant de la situation sanitaire. En réalité, le Parti de la prospérité reste une boîte vide, sans idéologie, qui n’accueille que les membres de la fonction publique. Le 10 avril, le Premier ministre fait proclamer l’état d’urgence pour six mois et Amnesty International accuse le gouvernement d’élargir sa répression. Pour y faire face, l’administration régionale du Tigré organise ses propres élections, le 9 septembre 2020, remportées par le Front de libération des peuples du Tigré avec 97 % des voix. La Chambre de la fédération coupe immédiatement tous les subsides fédéraux à la région déclarée « illégale ».

Sans pitié

Dans la nuit du 3 au 4 novembre 2020 une « opération de maintien de l’ordre constitutionnel » est lancée avec des moyens militaires considérables dont l’usage doit être « sans pitié », selon une déclaration du commandement opérationnel. Les bombardements aériens, les blindés et l’artillerie lourde sont dès l’abord employés sans distinction entre civils et militaires, avec des pertes énormes. Le « maintien de l’ordre » s’accompagne d’un blocus communicationnel total : les lignes téléphoniques sont coupées, Internet bloqué, les troupes arrêtent quiconque veut pénétrer au Tigré sans ordre de mission, les journalistes sont interdits de séjour et les organisations humanitaires privées d’accès. Cette situation perdure au moment où nous écrivons.

La plus grande partie des soldats qui envahissent n’appartiennent pas à l’Armée fédérale éthiopienne. Il s’agit de miliciens irréguliers amhara (les Fanno), à la discipline sommaire, ou de soldats de l’armée régulière érythréenne. Les Fanno tuent des civils et volent ce qui leur tombe sous la main ; les soldats érythréens combattent les forces armées de la milice tigréenne et organisent leurs pillages avec de gros camions. De véritables massacres accompagnent ou suivent les combats, souvent accompagnés de viols de groupe. La présidente éthiopienne Sahle-Work Zewde, une Amhara libérale et éduquée, s’en est plainte sans obtenir satisfaction car elle est privée de tout pouvoir.

L’agression s’attaque au patrimoine historique du Tigré, visant particulièrement les monuments religieux : la mosquée Al-Nejashi de Wukro, qui date du viie siècle, et le monastère chrétien de Debre Damo furent pillés et endommagés. Avec le maillage ethnique des meurtres, les destructions ciblées du patrimoine culturel du Tigré participent d’un « ethnocide », visant à éradiquer toute présence tigréenne en Éthiopie.

Avec le maillage ethnique des meurtres, les destructions ciblées du patrimoine culturel du Tigré participent d’un « ethnocide », visant à éradiquer toute présence tigréenne en Éthiopie.

Il y a environ 70 000 réfugiés au Soudan et deux millions et demi de personnes déplacées au Tigré et dans les environs immédiats. Comme les Érythréens ont brûlé les récoltes – ou ce qui en restait après le passage des sauterelles –, quatre millions et demi de personnes sont au bord de la famine, ou en sont déjà victimes. Mme Alice Wairimu Nderitu, conseillère spéciale des Nations unies pour la prévention des génocides, a envoyé plusieurs alertes au secrétariat général des Nations unies. Quant aux 20 000 réfugiés érythréens qui étaient au Tigré, ils ont disparu, kidnappés par l’armée du pays qu’ils avaient fui.

Tache d’huile

Un irrédentisme endémique a vu l’Érythrée entrer en guerre avec l’Éthiopie (1998), le Yémen (1995), Djibouti (2008) et soutenir une demi-douzaine de soulèvements et de guérillas, la plus récente intervention étant son appui à l’Union des tribunaux islamiques somaliens, dont sont issus les Chabab. Le président Issayas Afewerki maintient la mystique de la guerre d’indépendance et désire y « tremper » la jeune génération, qu’il voit comme molle et cédant aux mirages du capitalisme libéral4. Mais il a aussi un simple souci de pillage pour pallier le sous-développement tragique d’un des pays les plus pauvres du monde.

Il reste une menace de contamination violente, ce que l’on pourrait appeler le phénomène de la tache d’huile : la région du Benishangul-Gumuz, frontalière du Soudan, est déchirée entre les « indigènes » gumuz et les « colons » abyssins ; dans le Bale qui jouxte le Kenya et dans le Wellega qui jouxte le Soudan5, les Oromo anti-Abiy sont impliqués dans des raids ; dans une Somalie fragmentée, Mogadiscio a engagé des troupes dans la guerre civile éthiopienne ; enfin, le 7 décembre 2020, les troupes de l’armée soudanaise ont pénétré en Éthiopie, et continuent de tester la résistance éthiopienne.

Depuis novembre 2020, on peut estimer les pertes humaines entre 400 000 et 500 000 morts. En Ukraine, où le comptage est plus précis, il y aurait entre 130 000 et 150 000 morts. Mais ils sont blancs et il n’y a pas d’armes nucléaires en Afrique… Pourtant, la Corne est entraînée dans un vortex négatif. Les morceaux de la Somalie, décédée en 1992, flottent encore dans un vent mauvais et les deux Soudans (Nord et Sud) sont en voie de dissolution. Depuis deux ans, les tentatives de « conversations de paix » échouent et les violences reprennent, touchant régulièrement les civils. Cette guerre – et son silence médiatique – est une des crises globales de la démocratie. Si elle continue – et s’étend –, ses conséquences peuvent être considérables6.

L’« accord de paix », rapidement accepté en novembre 2020 en Afrique du Sud, présente de faibles garanties : ni les forces érythréennes, ni les milices amhara, ni l’Oromo Liberation Army n’étaient représentées. Mais il a permis de desserrer le blocus humanitaire du Tigré pour un peu de nourriture, de carburant et de médicaments (20 à 30 % des besoins). Les Tigréens conservent leurs armes lourdes, que l’accord les engageait à livrer à l’Armée fédérale, mais il n’y a plus de grande offensive.

  • 1. Cité dans Patrick de Saint-Exupéry, « France-Rwanda, un génocide sans importance », Le Figaro, 12 janvier 1998.
  • 2. Voir Gérard Prunier, Les Cadavres noirs, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2021.
  • 3. En Éthiopie, on dit pente. Cette dénomination, associée aux États-Unis et à un christianisme déclamatoire et spectaculaire, est un facteur de profondes divisions religieuses trans-ethniques.
  • 4. Voir Yosief Gebrehiwet, “Romanticizing Ghedli” [en ligne], Dissident Diaries, 2013.
  • 5. Voir Workineh Teshome, “The other civil war in Oromiya: Bungled deal and escalating attacks in Oromia” [en ligne], The Awash Post, 23 novembre 2020.
  • 6. Voir Jean-Philippe Rémy, « En Éthiopie, le spectre de la dislocation », Le Monde, 27 novembre 2020.

Gérard Prunier

Historien, spécialiste de la Corne de l’Afrique, il a récemment publiéL’amour est plus dangereux que la mâchoire des crocodiles (Gallimard, 2022).

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