Antonio Bonamore. Détail, Il conclave del 1878. La sfumata. Domaine public
Antonio Bonamore. Détail, Il conclave del 1878. La sfumata. Domaine public

Les défis du conclave

Loin de se résumer à un choix entre deux lignes, l’une « progressiste » et l’autre « conservatrice » quant à l’avenir de l’Église, l’élection du futur pape revêt un enjeu particulièrement déterminant dans cinq domaines, où l’héritage du pontificat de François reste ouvert.


Les 133 cardinaux réunis en conclave à partir du 7 mai devront élire le « successeur de Pierre ». Auparavant, tous les cardinaux, y compris les non-électeurs (ceux de plus de 80 ans) ont participé aux « congrégations générales », pour évoquer les questions posées aujourd’hui à l’Église, entendre les avis des uns et des autres et trouver le profil de l’homme le plus à même de diriger la « barque de Pierre ». Il ne s’agira pas d’opter, comme le disent constamment les médias, pour un conservateur ou pour un progressiste. François voulait « réformer », tout le monde en convient, mais ses tentatives n’ont pas abouti, ou sont restées inachevées. Dès lors, cinq thèmes semblent déterminants pour la suite des événements.

Régler la question liturgique

François a témoigné durant son pontificat d’une manière de célébrer assez éloignée de la pompe habituelle que le Vatican aime afficher. Il faut dire que son prédécesseur, Benoît XVI (2005-2013), avait renoué avec des célébrations dignes d’avant Vatican II, tout en libéralisant celle de la messe en latin, chère aux traditionalistes et aux intégristes. Le motu proprio Summorum Pontificum1, que le pape bavarois a promulgué en juillet 2007, instituait en effet une liturgie romaine sous deux formes : « ordinaire » (la messe en langues actuelles, vernaculaires) et « extraordinaire » (la messe née du concile de Trente au XVIe siècle, en latin). Or jamais le rite romain n’avait connu plusieurs formes. La décision du pape allemand était donc, de fait, une rupture avec la tradition catholique, une nouveauté en matière liturgique.

Après consultation des évêques, François décida, en 2021, de restreindre drastiquement la possibilité de célébrer la messe en latin. Son motu proprio Traditionis custodes2 réaffirmait que la « messe de Paul VI » (en français) adoptée en 1969 était l’« unique expression » du rite romain. Il redonnait ainsi aux évêques l’autorité sur la liturgie de leur diocèse, alors que Summorum Pontificum laissait les prêtres décider eux-mêmes de la célébration ou non du rite sous cette forme. Pour le pape argentin, la liturgie ne se « choisit » pas. Par ailleurs, il avait bien compris que cette forme rituelle était souvent détournée de sa fin par des clercs traditionalistes, au service d’une pensée de l’Église et du monde souvent proches de l’extrême droite politique. En mettant fin à la libre célébration du rite « extraordinaire », François se fit néanmoins des ennemis irréconciliables des tenants de ce dernier, qui quoique ne représentant qu’une infime minorité au sein du milliard et demi de catholiques à travers le monde3, font beaucoup de bruit. Le prochain pape devra donc confirmer la décision de François, ou non. Ce choix l’engagera bien au-delà de la liturgie : il permettra de connaître sa position par rapport au concile Vatican II4, dont le premier texte Sacrosanctum concilium – voté par les Pères conciliaires à la quasi-unanimité, concernait précisément la réforme de la liturgie.

Le sens de la doctrine et le rôle de la charité

Le rapport à la doctrine fait partie des autres points qu’il devra traiter. Si François s’est montré proche des gens, notamment des minorités (LGBT +, divorcés remariés, prêtres ayant quitté le ministère…), il n’a rien changé à l’enseignement de l’Église sur ces questions. Le seul point de doctrine que François a modifié concerne la peine de mort, dans le Catéchisme (au n° 2267) : en 2017, elle est déclarée « inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne ».

Pour François, la doctrine n’a pas besoin d’être rabâchée, car les gens la connaissent. De sa phrase « qui suis-je pour juger ? » à la déclaration Fiducia supplicans5 de 2023, qui codifie les bénédictions à accorder aux couples remariés et à ceux de même sexe, il a cherché à montrer une proximité avec ceux qui ne sont pas en règle avec l’enseignement de l’Église, sans pour autant le modifier. Autrement dit, ce n’est pas la doctrine qui est première, mais la charité, selon l’idée que l’on peut accueillir celles et ceux qui ne sont pas conformes à l’idéal catholique, leur faire une place, sans pour autant renoncer au modèle défendu par l’Église.

Le prochain pape suivra-t-il ce style inauguré par François ? C’est l’un des nœuds de ce conclave. Les plus conservateurs des cardinaux estiment qu’il faut rappeler fermement le fondement de la foi6, quand les plus progressistes considèrent que le monde a besoin de cet accueil bienveillant, quelles que soient les personnes et leurs situations. En un mot, qu’il faut continuer à prendre soin des « périphéries existentielles »7.

Quelle place pour les femmes dans l’Église ?

Il faut mettre au crédit du pape jésuite d’avoir su donner des responsabilités importantes à des femmes au sein même de la Curie : au Dicastère pour la vie consacrée, au Gouvernorat de l’État de la Cité du Vatican, au Musée du Vatican8… Mais il n’a pas réglé l’épineuse question de la place des femmes dans l’Église, institution où seuls les hommes, le plus souvent « ordonnés » ou « consacrés », occupent les charges de direction au nom de cette ordination (presbytérale ou épiscopale). François aura du moins montré l’exemple : un certain nombre d’évêques (comme à Lille) ont choisi d’élever des femmes au rang de vicaire générale ou épiscopale, c’est-à-dire à des postes élevés au sein d’un diocèse. Ce n’est naturellement pas suffisant mais le sujet de la place des femmes dans l’Église est sans doute plus compliqué à régler que celui de l’accueil de personnes LGBT+, tant l’ordination (des seuls hommes célibataires) demeure la pierre angulaire de l’institution. L’ordination de femmes « diacres » reste elle aussi lettre morte9, alors qu’elle est réclamée par quantité de fidèles à travers le monde. François a convoqué en 2016 une première commission chargée… d’enterrer la question, puis une seconde10, à la suite des demandes multiples apparues lors du Synode sur l’Amazonie de 2019. Le prochain pape devra sans doute aller plus loin que François dans ce domaine. Car plus encore que la question de l’ordination presbytérale d’hommes mariés, la discussion sur la place des femmes dans l’Église manifeste le décalage entre la hiérarchie de l’Église et son fonctionnement quotidien : la plupart des paroisses reposent sur l’implication et l’engagement des femmes.

Qui exerce le pouvoir, et comment ?

Le pape argentin avait du pouvoir une conception bien à lui, qu’il a pratiquée dans l’Église et au-delà. Pour lui, l’Église doit être comme une « pyramide inversée 11 », où le sommet serait au service de la base. Ce point de vue était d’abord théologique : l’Église, c’est avant tout le peuple de Dieu, c’est-à-dire les fidèles baptisés. C’est le baptême qui est premier, pas l’ordination. La première richesse de l’Église, ce sont les baptisés. Chacun d’eux peut exercer des responsabilités, prendre la parole et agir12. Pour bien se faire comprendre, François a parfois rappelé que tout chrétien naissait d’abord laïc, même les ministres ordonnés. En cela, il a libéré la parole (y compris celle de ses opposants), et la manière de convoquer ses différents « synodes » (sur la Famille, les Jeunes, la Synodalité…) a surpris. En effet, c’est la première fois que les chrétiens (et les non-chrétiens) étaient invités à donner leurs avis sur les différents thèmes de discussion, à l’échelle des paroisses et des mouvements. Ces réflexions remontaient vers les diocèses, étaient réfléchies à l’échelle nationale, puis continentale avant de remonter à Rome.

En procédant de la sorte, François a voulu légitimer les demandes des fidèles. A contrario, il a évité les consistoires de cardinaux, régulièrement convoqués par ses prédécesseurs. On pourrait résumer ainsi sa manière de gouverner : « en bas », il a revalorisé les laïcs, leur parole et leur rôle, mais « en haut », il est demeuré le chef, et même un chef souvent autoritaire avec ses collaborateurs et la hiérarchie - une attitude peut être dictée par une Curie certes fidèle, mais aussi toute puissante et peu portée aux réformes.

Le prochain pape devra confirmer notamment sa vision de la synodalité (des assemblées de l’Église préparées depuis « le bas ») ou l’infirmer. On peut néanmoins penser qu’il sera difficile de revenir sur une méthode finalement éprouvée, qui a permis de donner la parole aux fidèles. Comme François a convoqué une « Assemblée ecclésiale » peu de temps avant sa mort13, pour 2028, le nouveau pape pourra établir un premier bilan du « synode sur la Synodalité » (2023-2024) et de sa mise en application dans les diocèses et les paroisses. Il devra alors confirmer ou non la méthode utilisée par François, à savoir l’écoute du peuple des baptisés avant la convocation de cette assemblée.

Quelle vision (de la) politique ?

La manière dont François a fait de la politique sera aussi au cœur des discussions cardinalices. Premier pape du Sud, François n’a en effet pas européanisé sa vision géopolitique : il est demeuré Argentin. Si les relations avec les présidents Obama et Biden ont été plutôt bonnes, il n’en fut pas de même avec les deux administrations Trump, lesquelles représentaient en définitive l’Amérique que ce pape détestait : impérialiste, arrogante, assujettie au dieu argent, « ce fumier du diable ». Proche des pauvres quand il était archevêque de Buenos Aires, il a porté leurs voix et appelé les puissants à les intégrer à l’économie mondiale, à penser l’économie à partir d’eux et avec eux. C’est ce qu’il a toujours affirmé aux Mouvements populaires, qu’il a maintes fois rencontrés et encouragés.

Soucieux des périphéries existentielles, il a aussi eu à cœur de visiter les périphéries géographiques, délaissant les grands pays (comme l’Allemagne, l’Espagne ou la France) au profit de plus petits (comme la Belgique) ou des plus pauvres (comme la Mongolie). C’est pourtant dans ce domaine qu’il a peut-être manqué le plus de subtilité politique : ses discours en faveur des migrants et d’une économie plus humaine auraient sans doute mieux porté s’il s’était attaché le soutien de grands pays dans ces combats. Par ailleurs, son erreur d’analyse au sujet de l’agression russe en Ukraine14 sera un sujet abordé par les cardinaux. En renvoyant au départ dos à dos l’agresseur et l’agressé, il a plongé quantité d’observateurs et de chrétiens dans l’incompréhension.

D’un point de vue géopolitique, il n’a pas toujours été aisé de suivre ce pape.

D’un point de vue géopolitique, il n’a pas toujours été aisé de suivre ce pape, lequel a peu honoré la Secrétairerie d’État (l’organe diplomatique du Vatican) et préféré des canaux d’interventions et de négociations autres. Son successeur rompra sans doute avec cette façon de faire, qu’il soit du Nord ou du Sud – où vivent désormais la majorité des catholiques. La Secrétairerie d’État pourrait retrouver son rôle en matière diplomatique, alors que le monde vit des temps très incertains, plus encore depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Il devra porter une parole plus équilibrée à l’égard du Nord, de qui dépend toujours le Sud, qui subit fébrilement les foucades de l’administration nord-américaine.

La « peste » des abus et viols commis dans l’Église

La question des abus commis par des clercs n’est toujours pas réglée. François, qui s’est pourtant voulu énergique, a parfois péché par excès de prudence, avec des erreurs et des errements. Son voyage au Chili en 2018 a été un tournant. Après avoir défendu un évêque chilien accusé d’avoir couvert des abus, il a cherché à prendre des mesures. On peut dire que la crise des abus a réellement éclaté sous son pontificat : la parole des victimes s’est libérée dans tous les pays, sur tous les continents, touchant toutes les Églises.

À l’actif de François, il faut citer la Commission pontificale pour la protection des mineurs (2014) et la « tolérance zéro » prônée vis-à-vis des prêtres pédocriminels. Surtout, sa Lettre au peuple de Dieu15 en 2018 a marqué. Dans ce document historique, François demandait l’aide des fidèles pour éradiquer les abus dans l’Église en luttant notamment contre le cléricalisme. Il a aussi pris des dispositions en modifiant certains canons du Code de droit canonique, en signant des motu proprio, en levant le secret pontifical en matière pédocriminelle.

Hélas, des zones d’ombre ont persisté. Ainsi, du cas Zanchetta, un évêque argentin proche de François, accusé d’abus sur des séminaristes et qui a trouvé refuge au Vatican. Mais surtout de Marko Rupnik, un jésuite slovène, mosaïste connu, accusé d’avoir abusé sexuellement de religieuses dans son atelier, visiblement protégé par François après sa mise en cause.

La question des abus commis sur des adultes, qu’ils soient sexuels ou spirituels, attend toujours d’être traitée sur le « fond », c’est-à dire en ce qu’elle met en cause la manière de gouverner dans l’Église, qui peut favoriser voire engendrer les abus et qu’il faudrait réformer sans délai au plus haut niveau. Le prochain pape devra par exemple reconsidérer la coordination entre les différents services de la Curie et la Commission pontificale pour la protection des mineurs.

En définitive, François a réinscrit fortement l’Église dans la mouvance du concile Vatican II, qu’il a qualifiée d’« irréversible 16 ». Pour lui, le concile n’avait pas ou plus à faire débat : après les pontificats restaurateurs de Jean Paul II (1978-2005) et Benoît XVI, il s’agissait de le traduire pastoralement, dans l’enseignement et la pratique, cinquante ans après son achèvement. Comme nous le confiait un évêque français, « il a réellement appliqué le Concile », ce qui était attendu et espéré par bon nombre de chrétiens.

En libérant la parole, François a fait éclore de nouvelles forces, dont certaines opposées à son pontificat, et une prise de conscience chez les fidèles catholiques : que leur parole comptait. En dialoguant avec la culture et le monde contemporains (c’est le premier pape qui a fait des selfies et parlé sur des téléphones portables), le pape argentin a présenté une Église plus humaine, sans pour autant toucher à quoi que ce soit de fondamental dans son corpus doctrinal. C’était sans doute une de ses spécificités. Naturellement, le prochain évêque de Rome aura les siennes. Mais il ne sera pas facile de rompre avec le « modèle » du pape François et de créer une autre image de la papauté.

 

  • 1. Lettre apostolique en forme de motu proprio du souverain pontife Benoît XVI, « Sumorum Pontificum, » juillet 2007.
  • 2. Lettre apostolique en forme de motu proprio du souverain pontife François, « Traditionis Custodes,  » juillet 2021.
  • 3. « Que représentent les « tradis » dans le monde ? », Centre catholique des médias Cath-Info, juillet 2021.
  • 4. Gino Hoël, « Soixante ans plus tard, que reste-t-il de Vatican II ? », Slate, 14 octobre 2022.
  • 5. Dicastère pour la doctrine de la foi, « Déclaration Fiducia supplicans sur la signification pastorale des bénédictions », décembre 2023.
  • 6. « Il cardinale Müller: “Il nuovo papa contrasti la lobby gay. La Chiesa non deve cercare compromessi” », La Stampa, 28 avril 2025.
  • 7. « Aller dans les “périphéries géographiques et existentielles” », Centre catholique des médias Cath-Info, 20 août 2013.
  • 8. Gaëtan Supertino, « Vatican : qui sont les six femmes les plus puissantes de l’Église catholique ? », Le Monde des religions, 2 février 2025.
  • 9. Odile Riffaud, « Église catholique, qu’est-ce qui empêche les femmes de devenir diacres ? », RCF, 8 novembre 2023.
  • 10. Vatican news, 8 avril 2020.
  • 11. Bernard Litzler, « François, un pape théologien… et géomètre », Centre catholique des médias Cath-Info, 3 octobre 2022.
  • 12. « François : le ministère des laïcs découle des charismes de l'Esprit Saint », Vatican News, 22 avril 2023.
  • 13. « Synode, le Pape approuve le chemin vers une Assemblée ecclésiale en 2028 », Vatican News, 15 mars 2025.
  • 14. « Vu de Kiev. François, un pape “contradictoire” et “ambivalent” sur la guerre en Ukraine », Courrier International, 22 avril 2025.
  • 15. « Lettre du Pape François au peuple de Dieu », 20 août 2018.
  • 16. « La réforme de la liturgie est irréversible, affirme le pape François », Centre catholique des médias Cath-Info, 24 août 2017.