Edgar Beltrán, The Pillar  via wikimedia
Edgar Beltrán, The Pillar  via wikimedia

Léon XIV, un pape pour la paix dans l’Église et le monde

L’élection de Léon XIV marque un tournant historique pour l’Église catholique. S’il est le premier pape originaire des États-Unis, Léon XIV est sans doute le moins américain des cardinaux américains. À l'issue d'un parcours marqué par une longue expérience missionnaire, au plus près des réalités de terrain, il hérite d’une Église confrontée à de nombreux défis.


Né en 1955 à Chicago, berceau du catholicisme social américain, Robert Francis Prevost a prononcé ses vœux solennels au sein de l’Ordre de Saint-Augustin en 1981, avant d’être ordonné prêtre l’année suivante. Il est envoyé pendant une vingtaine d’années au Pérou, où il travaille avec des évêques marqués par le concile Vatican II (1962-1965)1. Cette expérience en Amérique latine, terre de foi et de défis sociaux, a sans doute façonné sa sensibilité aux questions de justice et de pauvreté. Bon organisateur, il crée diverses missions augustiniennes, très actives, au Pérou. Théologien et canoniste, il est élu Prieur général de son ordre pour deux mandats de six ans. Le pape François le nomme administrateur apostolique puis, en 2015, évêque de Chiclayo au Pérou. Le prieur Prevost rencontrait le cardinal Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, lorsqu’il visitait les communautés augustiniennes argentines. Les deux hommes se connaissaient et s’appréciaient.

Nommé Préfet du Dicastère pour les évêques en 2023, un organe très puissant au sein de la Curie romaine, Prevost supervise les nominations épiscopales, et il y favorise des profils pastoraux2. Son élection rapide au pontificat, après seulement quatre tours de scrutin, témoigne que ses qualités humaines et pastorales sont reconnues par le collège des cardinaux. À la veille du conclave, son nom revenait avec insistance et faisait consensus parmi les cardinaux3. De fait, son profil classique et modérément réformateur rassurait les clans bergoglien et conservateur. Le choix de s’appeler Léon XIV fait écho à son lointain prédécesseur, Léon XIII (1878-1903), pape à qui l’on doit la Doctrine sociale de l’Église et l’encyclique Rerum novarum (1891), premier document pontifical qui évoque la condition ouvrière.

Décentralisation et déseuropéanisation

La première messe qu’il a célébrée dans la chapelle Sixtine, au lendemain de son élection, a montré le nouvel évêque de Rome respectueux du latin mais sans en rajouter dans la pompe. Plutôt classique, Léon XIV n’innovera sans doute pas en matière liturgique. La question de savoir s’il reviendra sur la décision de François qui avait, avec le motu proprio Traditionis custodes4(2021), réduit la possibilité de célébrer ce rite, au grand dam des traditionalistes qui avaient obtenu cette possibilité grâce au motu proprio Summorum Pontificum5 de Benoît XVI en 2007, reste ouverte. Mais le chantier liturgique sera probablement secondaire pour ce pape, tant durant sa carrière il a pu connaître des réalités très éloignées de ces attentes, qui importent surtout aux États-Unis, en France et en Allemagne. Dans la continuité de Vatican II, Léon XIV donnera sans doute davantage de place aux laïcs : durant sa première messe pontificale, ce sont deux femmes qui ont lu, en anglais et en espagnol, les deux lectures précédant la proclamation de l’Évangile.

Par ailleurs, lors de son premier discours à la foule, Léon XIV a rappelé l’importance de la synodalité pour l’Église : un legs très important de son prédécesseur, régulièrement conspué par la frange la plus à droite de l’Église, qui y voit un instrument de « protestantisation6 ». Sur la liturgie conciliaire et la synodalité, deux sujets liés car ils reflètent deux visions contrastées de l’Église, le pape augustinien ne reviendra pas en arrière. Il poursuivra plutôt le sillon tracé par son prédécesseur, tout en tâchant de construire des ponts entre ces différentes approches.

De même, sa vision doctrinale suivra vraisemblablement celle de François, lequel n’a rien changé en la matière, mais a permis une interprétation renouvelée des textes grâce à un style pastoral basé sur la charité. Le pape américano-péruvien ira aussi, selon toute apparence, dans le sens de l’ouverture ou, tout au moins, du dialogue. L’accueil inconditionnel de tous, notamment des personnes LGBT+ et des divorcés remariés, sera sa ligne directrice, sans qu’il faille en attendre de grands changements de fond. Certes, avant son élection, il s’était plutôt inscrit dans une ligne assez traditionnelle, à savoir que l’homosexualité est « contraire à l’Évangile ». À propos de la déclaration Fiducia supplicans7(2023) permettant la bénédiction de « couples irréguliers », il a prôné une certaine décentralisation, renvoyant aux conférences épiscopales locales l’autorité pour interpréter localement ce texte. C’est un point intéressant : Léon XIV n’est pas défavorable à l’inculturation, au contraire, il la conçoit comme nécessaire afin d’annoncer l’Évangile de la meilleure manière possible. Déjà commencée par François, la déseuropéanisation de l’Église se poursuivra sous Léon XIV avec, sans doute, pour les conférences épiscopales, davantage de latitude en matière doctrinale. Si cela se confirmait, ce serait un vrai pas en avant.

Synodalité et collégialité

Autre sujet majeur, la place des femmes dans l’Église. Le nouvel évêque de Rome n’est pas favorable à l’ordination féminine de diacres, comme réclamée ici ou là dans l’Église, notamment lors des derniers synodes sur l’Amazonie (2019) et sur la Synodalité (2022-2024). Il voit dans l’ordination de femmes au diaconat une façon de les « cléricaliser ». Mais il voudra certainement développer des ministères autres, notamment laïcs, afin de revaloriser leur rôle dans l’Église. Cela n’implique pas d’ordination, à laquelle, dans l’Église, est néanmoins lié le pouvoir.

Il faudra aussi scruter les nominations à la Curie. S’il maintient les femmes installées à des postes curiaux par François (Gouvernorat de l’État de la Cité du Vatican, Dicastère pour la vie consacrée) et s’il décide d’en nommer davantage, il devra envisager une réflexion sur le lien entre ordination et pouvoir de juridiction, ce qui n’est pas une question secondaire. Mais Léon XIV est un bon connaisseur du Code de droit canonique de 1983, et il sait qu’une réforme de ce droit s’impose.

En revanche, il pourrait faire un pas vers l’ordination d’hommes mariés : son passé péruvien et la manière dont vivent les communautés andines (dont certaines ne célèbrent la messe que quelques fois par an) pourraient inciter le pape à instituer une nouvelle forme de ministère presbytéral, sans renier ou rejeter le célibat. Là aussi, il pourrait décentraliser cette question vers les Églises locales, qui savent mieux que Rome si elles ont ou non besoin de cette option pour leurs communautés.

Léon XIV a aussi d’emblée affirmé son soutien à une « Église synodale, une Église qui marche, une Église qui recherche toujours la paix, qui recherche toujours la charité, qui cherche toujours à être proche, en particulier de ceux qui souffrent8 ». Il reprend là ce qui a été dit dans les congrégations générales précédant le conclave. Les cardinaux « des périphéries » ont clairement demandé de continuer dans cette voie souhaitée par François (qui a convoqué peu avant son décès une « Assemblée ecclésiale » pour 2028, chargée de faire un premier bilan de la synodalité mise en pratique dans les diocèses et les paroisses).

Reste à savoir si le nouveau pape maintiendra cette manière de faire. Il y a tout lieu de le penser. En effet, Léon XIV est, comme son prédécesseur, un religieux. Il connaît donc très bien la prise de décision communautaire, et le vieil adage romain repris par les Pères de l’Église : « Ce qui concerne tout le monde doit être débattu par tout le monde ». Il semble aussi vouloir associer davantage les cardinaux à son ministère9. Ce que François s’était bien gardé de faire, mais la conséquence en a été que de nombreux cardinaux ne se connaissaient pas avant le conclave. Léon XIV devrait donc convoquer davantage de consistoires de cardinaux et gouverner de manière moins autoritaire et solitaire que son prédécesseur. Une Église synodale, donc, mais aussi plus collégiale, entre le pape, les cardinaux et les évêques. Par son ancienne position de préfet du Dicastère pour les évêques, le pape connaît nombre d’entre eux et devrait moins rencontrer d’opposition que François, dont les positions étaient souvent contestées, voire freinées.

Une vision politique

Même s’il n’a encore rien développé sur ce sujet, la vision politique de Léon XIV est connue. Cet Américain qui a demandé la nationalité péruvienne partage la mentalité de François s’agissant de l’argent, des pauvres bannis de l’économie, des ravages du consumérisme. Là encore, ses années péruviennes ont forgé ses convictions : l’« option préférentielle pour les pauvres10 » fait partie intégrante de la foi en Jésus Christ. Léon XIV n’est pas insensible à la théologie de la Libération, très implantée au Pérou, et à ses développements actuels qui réfléchissent à la postmodernité, la pluralité des religions, le développement humain et l’écologie. Sa voix pourrait peser d’autant plus que le monde économique et la géopolitique mondiale sont aujourd’hui fortement secoués par les décisions ubuesques de l’administration Trump.

À ce sujet, il faut revenir sur l’appartenance religieuse du nouveau pape : les augustiniens. On se souvient, en effet, que le vice-président J. D. Vance, converti au catholicisme depuis quelques années, en avait appelé à saint Augustin (354-430) pour justifier les expulsions et déportations décidées par la nouvelle administration nord-américaine. Vance invoquait l’ordo amoris11, qui, pour lui, consiste à « aimer sa famille, puis ses voisins, puis sa communauté et ensuite ses compatriotes, et enfin que l’on donne la priorité au reste du monde ». François lui a fermement répondu dans sa Lettre aux évêques des États-Unis12, en février dernier, appuyé par l’alors cardinal Prevost, augustinien, qui avait de son côté écrit sur X que le vice-président « a[vait] tort ». Cela a sans doute compté dans le choix des cardinaux.

Léon XIV s’engagera sûrement dans une diplomatie en faveur de la paix, un mot qu’il a plusieurs fois martelé dans son premier discours, comme François bien-sûr mais avec un style moins conflictuel. Il s’est d’emblée présenté comme un « bâtisseur de ponts » (ce que signifie le mot « pontife ») plutôt qu’un bâtisseur de murs (à la Donald Trump). Son homélie lors de son installation officielle le 18 mai prochain, puis sa première encyclique, vraisemblablement publiée avant la fin de l’année, donneront des indications précises sur le mode diplomatique que le nouveau pape souhaite emprunter.

Un sujet brûlant

Dernier sujet brûlant : les abus et violences commis par des clercs. Cette question a littéralement explosé sous François, et le caractère systémique de ces violences est apparu au grand jour. Léon XIV devra s’engager plus fermement que ses prédécesseurs sur ce poison qui décrédibilise l’Église et affaiblit le message évangélique. Lui-même a été accusé d’avoir, comme prieur à Chicago, logé un augustinien accusé de viols sur mineur près d’une école. C’était avant que les évêques des États-Unis ne prennent des mesures dans ce domaine en 2002. Il est aussi accusé d’avoir couvert des abus à Chiclayo, où il fut évêque, mais ces allégations semblent sans fondement et apparaissent davantage comme des manœuvres de pré-conclave visant à discréditer sa candidature.

Le pape augustinien devra s’engager en faveur des victimes comme il l’a fait vis-à-vis de celles de Sodalicio de Vida cristiana, une communauté nouvelle proche de l’extrême droite très implantée au Pérou. Son fondateur a été reconnu comme un prédateur sexuel, et cette société de vie apostolique a été dissoute par François en janvier dernier. Le cardinal Prevost, avec l’archevêque de Lima, le cardinal Castillo Mattasoglio, a poussé dans le sens de cette dissolution et obtenu la démission d’un évêque péruvien proche de cette organisation.

Âgé de 69 ans, Léon XIV a donc une autre expérience des abus que François, qui n’a pas toujours été proactif sur ce sujet. Ce thème est souvent revenu durant les congrégations générales, signalant une prise de conscience collective des cardinaux, ce qui est heureux. Le nouveau pape devra sur ce point régler deux dossiers en souffrance, laissés par son prédécesseur : le cas Zanchetta, un évêque argentin proche de François, accusé d’abus sur des séminaristes, qui a trouvé refuge au Vatican. Et aussi, plus gênant, le cas de l’ex-jésuite Marko Rupnik, un mosaïste slovène accusé d’avoir abusé sexuellement de religieuses dans son atelier, visiblement protégé par François, qui a été accueilli par l’évêque d’un diocèse slovène après avoir été expulsé de la Compagnie de Jésus.

La tâche est donc immense, au regard des chantiers entrepris par son prédécesseur, dont plusieurs toujours en cours ou inachevés. Mais il dispose d’une marge de manœuvre sans doute plus grande que son prédécesseur : son élection au quatrième tour de scrutin en est une des preuves. Il a su agréger rapidement sur son nom une majorité de cardinaux latino et nord-américains, ainsi que ceux siégeant à la Curie. Pastoral, proche des gens et simple, doux à bien des égards, Léon XIV connaît l’Église aussi bien dans sa diversité que dans sa centralité. Il sait comment articuler ces deux réalités, souvent présentées comme opposées, en les faisant se rencontrer et débattre. Il cherchera sans doute à imprimer un climat de paix et de dialogue, qui manque aujourd’hui autant dans le monde que dans l’Église. Ce sera sans doute la marque de ce pontificat.

 

  • 1. Gino Hoël, « Soixante ans plus tard, que reste-t-il de Vatican II ? », Slate, 14 octobre 2022.
  • 2. Ricardo Morales Jiménez, « Interview with Cardinal Robert Prevost OSA: “Above all, a bishop must proclaim Jesus Christ” », augustinianorder.org
  • 3. José Manuel Vidal, « Al final del precónclave, Prevost cotiza al alza », Religión Digital, 5 mai 2025.
  • 4. Lettre apostolique en forme de motu proprio du souverain pontife François, « Traditionis Custodes,  » juillet 2021.
  • 5. Lettre apostolique en forme de motu proprio du souverain pontife Benoît XVI, « Sumorum pontificum,  » juillet 2007.
  • 6. « Cardinal Muller : “Nous allons du catholicisme vers le protestantisme” », Tribune chrétienne, 1er novembre 2023.
  • 7. Dicastère pour la doctrine de la foi, « Déclaration Fiducia supplicans sur la signification pastorale des bénédictions », décembre 2023.
  • 8. « Prima Benedizione “Urbi et Orbi” del Santo Padre Leone XIV », Vatican News, 8 mai 2025.
  • 9. « Santa Messa di Sua Santità Leone XIV con il Collegio Cardinalizio », Vatican News, 9 mai 2025.
  • 10. Alain Durand, « Option préférentielle pour les pauvres », Doctrine sociale de l’Église catholique, 20 mars 2017.
  • 11. Matthieu Lasserre, « Qu’est-ce que l’“ordo amoris”, ce concept sur lequel s’opposent J. D. Vance et le pape François ? », La Croix, 17 février 2025.
  • 12. « Lettre du Pape François aux évêques des États-Unis d’Amérique », 10 février 2025.