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Giotto, La lamentation des anges
Giotto, La lamentation des anges
Flux d'actualités

L’inquiétude de Giotto

À propos de la chapelle Scrovegni (1303-1306)

Avec Giotto, le monde change brusquement de visage.

Ici, deux jambes nues battent l’air à l’aplomb d’un corps, gobé par la mer et la gueule d’une baleine. Plus loin, un homme délace tranquillement sa chaussure. Ailleurs encore, un animal couché ou blotti contre un rocher nous adresse un regard. Ça et là, des veines colorées strient le marbre des façades. Ces détails « sur le vif » semblent avoir été disposés sur les murs de la chapelle Scrovegni à Padoue pour être expressément dénichés. Chacun à leur tour, ils font surprise. Aucun n’est anecdotique. Rien qui ne pépie. La compacité de l’espace fait silence au contraire.

Surgies d’un monde inconnu, ces fresques le font nôtre sans même que l’on s’en aperçoive. Le regardeur s’étonne de ses observations comme s’il les avait créées lui-même. Un pas de côté suffit pour en renouveler la joie. De toute évidence, quelque chose se passe qui nous concerne et que nous n’attendions pas. Ce monde nous est profondément familier et radicalement étranger à la fois. C’est notre vie à nous qui advient sur ces murs, à mesure que nous les parcourons. Le vertige percute aussi fort aujourd’hui qu’à l’aube du XIVe siècle. « Peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne et que nous devons la créer nous-mêmes[1]. » Ce doute de Proust (grand amoureux de ce chef d’œuvre de Giotto) est celui qui surprend le visiteur.

 

 

L’actualité radicale de la chapelle Scrovegni (1303-1306), aussitôt chantée par Boccace et Dante, n’a pas attendu 2020 pour impressionner ses regardeurs. Avec Giotto, le monde change brusquement de visage. Depuis quelques semaines, la moitié de l’humanité est directement rattrapée par la même mise en arrêt de la « normalité », sans boussole ni horizon temporel. Entre autres conséquences, la temporalité de nos journées, hier régies par la vitesse, a basculé. Au point que, du jour au lendemain, il nous a fallu réinventer nos automatismes quotidiens : se laver, s’habiller, manger, dormir, cohabiter. L’expérience, brutale, nous transforme déjà, qu’on y résiste ou qu’on s’y laisse porter.

En l’occurrence, à Padoue, des événements extraordinaires font effraction dans l’ordinaire : deux bergers s’arrêtent avec leur troupeau, étonnés de voir un ange au-dessus de la tête d’un homme assoupi. Une dizaine d’autres anges, arc-boutés de douleur dans un ciel nocturne, convulsent des corps tout à fait charnels. Une comète traverse le ciel sans attirer le moindre regard. Un enfant, lui, retient l’attention toute entière de vieux sages ; son propos résonne solennellement dans la niche vide derrière lui. Un mort tout habillé est sorti de sa tombe, ce qui n’empêche pas ses gardiens, armés de pied en cap, d’avoir cédé au sommeil du juste. Loin de figer le visiteur, ces étrangetés l’ébranlent.

 

 

Dans leur présence, d’une densité magnétique, des incohérences alertent. Quelque chose résiste, qui fait mystère. En dépit de l’effet de perspective, l’étable ou le palais sont trop petits pour contenir les personnages. Face à la mort, une naissance, un massacre ou une apparition divine, l’impassibilité des figures empêche notre empathie. Indifférence ? Hébétude ? Majesté ? De fait, les visages partagent un même regard énigmatique, les longues tuniques ralentissent les gestes, les drapés colorés contient les corps comme autant d’énergies condensées. Le récit biblique et sa symbolique sont devenus des événements concrets, plantés dans une réalité humaine, matérielle. Giotto est le premier à oser cette mise au présent du sacré. L’heure choisie est celle du choc : l’incrédulité des uns le dispute à l’inattention des autres. La stupeur a interrompu l’accès perceptif et la compréhension de ce qui leur arrive. L’observateur à son tour est dérouté de ses propres réflexes : repérer et connaître des éléments, les relier, se raconter une histoire. Le saisissement l’invite à un mode d’appréhension plus confus, sensoriel, physique, intranquille.

Pris de court, nous apprivoisons nous aussi au jour le jour un autre mode d’être. Une incrédulité a anesthésié nos ressentis et démuni notre capacité de réflexion. Ce moment singulier du confinement court-circuite notre connexion habituelle à notre environnement, aux autres, à nos écrans. Le simple fait de vivre a perdu de son évidence. Cet étrange virus lui aussi leurre nos sens. Caché, imperceptible, il nous reste inaccessible, presque irréel. Comment nommer ce qui a vraiment lieu, à commencer par ces sensations qui nous traversent, instables, versatiles ? Pénétrant jusqu’à nos vies privées, l’impensable déstabilise le discernement, les émotions, l’intelligence, la compréhension. Dans leur sidérante familiarité, les formes giottesques formulent à leur manière les mots qui nous manquent par leur puissance de dénuder nos certitudes. Elles ne disent pas seulement l’inconscience inconséquente à laquelle nous réduirait l’ignorance, mais aussi l’innocence que cette même déroute nous fait retrouver.

Déjà en effet, dans leur engourdissement, une transformation agit ces personnages, comme à leur insu. Les traîtres et les anges, les inconscients et les saints, sont à égalité. Ancrés par Giotto dans des corps et des espaces tangibles, tous appartiennent à une humanité dont la grandeur semble échapper à leur conscience. C’est elle qui est mise à nu par l’invraisemblable des événements.

À l’origine, Giotto assume la commande d’un exercice imposé : asseoir la garantie du salut pour un banquier padouan. Le portrait d’Enrico Scrovegni est soigneusement inclus dans la scène du Jugement dernier. Mais l’artiste a inversé la perspective temporelle : la promesse chrétienne n’appartient pas à un futur à venir, elle se joue au présent. C’est en quoi l’espace ici créé fait monde à lui seul. Si noblesse et dignité il y a dans ces scènes, ce ne sont pas encore celles de la prise de conscience, elles émergent en amont, d’un processus interne, latent. Nos lendemains à nous aussi dépendent de l’ici et maintenant.

Ce qui émeut tout particulièrement aujourd’hui avec Giotto, c’est de sentir naître, au cœur de la stupéfaction, quelque chose de neuf et déjà illimité, l’appel attire puissamment. « Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit. Nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs », écrivait encore Proust[2]. Alors peut-être nous faut-il résister à conjurer trop vite nos inquiétudes, à projeter des scénarios, à agir avec volontarisme ? Ressentir et nommer ce que nous fait la stupeur prend du temps. Dans nos multiples peurs et nos tâtonnements aveugles, nous découvrons aussi ce que nous n’aurions pas imaginé. Comment nier l’inventivité de ces apprentissages et passer à côté de cette réactivation de nos imaginations ? Peur et création vont de pair, simultanément. Giotto peint à Padoue ce moment de l’impuissance, de l’inintelligibilité, de l’abdication du contrôle à échelle humaine. Dans l’amplitude de ces peintures, l’ébranlement n’en balaye aucune inquiétude, mais il leur fait une confiance immense.

 

[1] Marcel Proust, Sur la lecture [1905, préface à sa traduction de Sésame et le lys de John Ruskin], Arles, Actes Sud, 1993.

[2] Ibid.

Hélène Mugnier

Hélène Mugnier est historienne de l’art de formation. Elle est diplômée de l’école du Louvre, et conférencière du ministère de la Culture. Pionnière du management par l’art, elle a créé et dirigé pendant quatre ans l’agence de communication par l’art, Artissimo. Depuis 2005, elle est consultante en profession libérale avec son cabinet de conseil auprès des entreprises, HCM Art & Management.…