Photo Boubloub via Wikimedia
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Le musée du Louvre Abu Dhabi, cinq ans après

Depuis son ouverture en 2017, le musée du Louvre Abu Dhabi expose le dialogue artistique entre les cultures. Sa visite témoigne du fait que la globalisation du monde contemporain a peu de chances de dissoudre la pluralité des cultures, encore moins d’apaiser leurs conflictualités.


Étonnamment, le cœur battant du Louvre Abu Dhabi a très peu été commenté. Le projet tant décrié à son annonce en 2007 a ensuite fait l’unanimité à son ouverture en 2017. Après cinq ans d’existence, le partenariat entre le musée parisien et celui des Émirats arabes unis a été reconduit pour dix ans, tandis que la même année 2022 a vu l’ex-directeur Louvre mis en examen pour « escroquerie et blanchiment en bande organisée par facilitation mensongère de l’origine de biens provenant d’un crime ou d’un délit ». Ces derniers rebondissements posent de sérieuses questions.

Dialogue des cultures

Sa raison d’être n’en reste pas moins ce qu’il se passe à l’intérieur. Et que l’on n’aurait pas attendu. Le projet scientifique se voulait une première : inventer un musée « universel », de l’art comme reflet du dialogue entre les cultures, une réinvention du modèle du Louvre révolutionnaire pour le xxie siècle. De fait, le résultat fait rupture, au-delà peut-être de ces intentions. Quand il casse les codes de l’art comme ceux du musée, il nuance subtilement les a priori. À Abu Dhabi, le parcours enjambe les espaces et le temps de la création artistique, du paléolithique à nos jours.

Renversant le découplage par civilisations ou par périodes, il relit l’histoire de l’art à partir de la géographie : le Néolithique est ici l’âge des Premiers villages ; le Moyen âge, celui des échanges De la Méditerranée à l’Atlantique ; le xixe siècle, l’ère des Modernités connectées. Ce parcours suit les migrations humaines le long des routes où elles se sont rencontrées. Les œuvres d’une même époque sont donc choisies en tant qu’« œuvres de contact ». Que se passe-t-il dans la création artistique quand une culture en découvre une autre ? Peu de peinture accrochée aux murs, beaucoup d’objets et sculptures autour desquels tourner. Il y a peu à lire de leur contexte spécifique. L’œil a déjà bien à faire, le savoir attendra, en quelque sorte. Ici, le dialogue entre les œuvres prend le pas sur le dialogue entre les cultures. Et la richesse des ricochets décomplexe le regard. Des espaces baignés de lumière ménagent ce qu’il faut de haltes pour ne pas s’essouffler. 

La salle introductive invite à prendre son temps. À peine six vitrines, contenant trois œuvres chacune. Comme des masques d’or, par exemple : l’un vient du Pérou, l’autre des Philippines, le dernier de Syrie. Lequel est lequel ? Bien difficile de le deviner. Le pas de côté est fait, le visiteur embarqué pour suivre de nouvelles règles de l’art. La chronologie reprend ensuite ses droits. D’où qu’on vienne, on se reconnaît pour mieux se perdre dans ce que l’on ne connaît pas.

Les choses se complexifient au fil du parcours. L’art ne ressort pas forcément comme cette passerelle entre les hommes qu’on croyait découvrir. Car la rencontre n’est pas toujours au rendez-vous. Comme les hommes se rencontrent, les œuvres se parlent en langues étrangères. Ni copie, ni imitation donc. L’hybridation esthétique est d’une fluidité très hétérogène. Selon les lieux et les périodes, le curseur se déplace. Les créateurs réinventent et réaffirment à la fois leur identité culturelle d’origine.

L’émulation de savoir-faire est la modalité la plus fréquente de transfert artistique. Les défis techniques se renvoient inlassablement la balle. Les œuvres céramiques, proche-orientales, arabes, chinoises, égyptiennes, puis européennes se renouvellent dans un jeu de ping-pong : Lustres métalliques, azulejos, majolique, « bleu et blanc », porcelaines…

Entre les viiie et iiie millénaires avant Jésus-Christ, un autre type de dialogue fascine. La figuration humaine a accompagné le nomadisme culturel, de la Méditerranée jusqu’au Turkménistan actuel. On peut ici à la fois embrasser du regard et comparer quatre petites statuettes féminines, disposées à trente centimètres de distance. (Chose impraticable au Louvre parisien, où quatre départements les séparent.) Une même puissance hiératique émane de l’idole cycladique, la statuette égyptienne, la Dame dite de Bactriane et la plaquette chypriote. Leur sororité dit qu’elles se sont connues et fréquentées de près. Mais en faisant leur connaissance, on pénètre dans le monde, bien à elle, de chacune (matériaux, techniques de taille, choix stylistiques).

Rencontres manquées

A contrario, l’équilibre du dialogue décontenance dans l’art « hispano-mauresque ». L’enlacement étroit entre arts arabes, musulman et chrétien lui a donné cette unité reconnaissable entre toutes. Est-elle bien le reflet d’une culture pluralisée ou le masque des conflictualités extrêmes dans lesquelles elle s’est forgée ? Elle pose question au fil de huit siècles de « cohabitation ».

Il y a aussi ces rencontres qui ne se font pas. Le visiteur européen sera déstabilisé par la salle « Renaissance ». Des objets de jade asiatiques, des instruments scientifiques, des Curiosités du Nouveau Monde dominent dans les vitrines. Jusqu’à rendre incongru le Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci, sur sa cimaise. D’un continent à l’autre, les appropriations esthétiques sont rarissimes après les « grandes découvertes ». Les Japonais caricaturent les arrivants portugais, ou « barbares du Sud », sur des paravents traditionnels mais il n’y pas d’équivalent de cet art Nanban en Europe. La « première globalisation » fait alors figure de rencontre manquée.

Quand l’art circule par importation des objets, c’est le fantasme qui prévaut, une projection de Soi plutôt qu’une rencontre avec l’Autre. En Occident, « Chinoiseries », « Orientalisme », « Japonisme », et « Arts primitifs » rêvent « hors sol » les arts venus d’ailleurs.

L’originalité incontestable du musée d’Abu Dhabi est d’éclairer cette pluralité des échanges artistiques. Leur continuité historique s’impose, mais ils ne sont pas de même nature. Jusqu’au xve siècle inclus, l’accrochage fonctionne à merveille. Les relations interculturelles manifestent leurs subtiles fécondations.

On reste ensuite sur sa faim. À partir du xixe siècle, l’horizon rétrécit. Des arts d’Asie, d’Afrique, d’Inde ou d’Australie, il n’est quasiment plus question. La mondialisation nous est présentée comme une « européanisation du monde ». Un Monet, un Gauguin, un Mondrian, un Picasso cochent les cases d’une histoire de l’art remise en ordre. Le message politique, soit d’incarner dans ce musée l’ouverture du monde arabe sur l’Occident, prend le dessus sans convaincre.

Du Nil au Croissant fertile, soit de l’Égypte à l’Iran d’aujourd’hui, l’espace se distingue comme un lieu de passage depuis notre dernière sortie d’Afrique (-50 000 ans). Et sous cet angle décentré, l’histoire des dialogues artistiques souligne bien l’ancrage géographique des migrations humaines depuis le Proche et le Moyen-Orient.

Un horizon universel

Le parcours, ouvert avec trois bifaces de 500 000 ans, éclaire un universalisme essentiellement anthropologique. L’homme ne tient pas en place. Et quel que soit le contexte, il dépense une énergie considérable à faire signe matériel, en façonnant des objets. Quand on les traverse avec les artistes, les routes et les carrefours racontent notre goût irrépressible de l’exploration. Mais l’inventivité de la création artistique déborde nos déplacements. Les objets ont leur vie, leur diversité, leurs malentendus.

Alors, on s’interroge autrement sur le dialogue des cultures. La globalisation du monde contemporain a peu de chances de dissoudre leur pluralité, encore moins d’apaiser leurs conflictualités. Les artefact exposés, et tels qu’exposés, traduisent leur autonomie par rapport à leurs cultures d’origine. Ils mettent en forme, sans les mélanger et sans les occulter, l’attraction et la répulsion, l’appropriation et le rejet de l’Autre. Ces objets et leurs auteurs se subvertissent au contact les uns des autres.

La qualité des œuvres et le parti pris d’accrochage à Abu Dhabi déconstruisent en profondeur la notion de civilisation et celle d’identité culturelle. Ils libèrent la réflexion et les esprits en même temps qu’ils restituent à l’art sa pleine dimension politique. Un horizon universel qui tient tout entier à son étrange pouvoir de nous transformer et de faire vivre nos relations.