Damien Cabanes, œuvres récentes, 2020. Courtesy galerie Éric Dupont, Paris.
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De l’art au temps du coronavirus

Nous avons besoin non seulement de sang-froid, de calme et de civisme, mais aussi de poésie pour traverser l’épreuve, pour l’habiller d’autres couleurs que celle que nous proposent les différents moyens d’information.

En temps de confinement, il est bon d’ouvrir quelques fenêtres pour voir au-delà de l’horizon épidémiologique. Les lieux d’exposition ont fermé leurs portes les uns après les autres mais, par la magie d’Internet, il est encore possible de les visiter virtuellement. Et sans doute est-ce nécessaire pour la santé de nos esprits.

Il faut saluer, par exemple, la belle initiative de Valérie Delaunay qui n’a pas tardé à ouvrir un joli blog. La galeriste nous invite à rester curieux pour pouvoir nous réinventer. Conseil aussi sage que celui de garder nos distances : nous avons besoin non seulement de sang-froid, de calme et de civisme, mais aussi de poésie pour traverser l’épreuve, pour l’habiller d’autres couleurs que celle que nous proposent les différents moyens d’information. Non qu’il faille les critiquer – les journalistes font plutôt bien leur métier d’informer, comme les soignants font très courageusement le leur – mais que l’information n’est pas le tout d’une vie. Il y a d’autres sens à développer, à partager.

 

Damien Cabanes, œuvres récentes, 2020. Courtesy galerie Éric Dupont, Paris.
Damien Cabanes, œuvres récentes, 2020. Courtesy galerie Éric Dupont, Paris.

 

 

Il y a quelques jours, la galerie Éric Dupont offrait ses murs à l’accrochage des dernières œuvres de Damien Cabanes[1]. Natures mortes, que ces bouquets de fleurs ? À vrai dire, non. L’artiste affirme que les « genres » de la peinture classiques ne l’intéressent pas et on veut bien le croire. Ce qu’il recherche, ce qu’il expérimente, c’est la vie même de la peinture. Ce que fait une couleur ici, une autre là, un trait ou une tâche. Une forme de vertige dans l’espace de la toile. Nous voyons des anémones, certes, mais ce sont d’abord des gestes de peintre, des choix de peintre, la peinture « en apesanteur ». Ici, le corps du peintre entre en jeu. C’est parce qu’il passe à l’acte, parce qu’il exécute ce que sa vision lui inspire, que l’œuvre advient. La peinture est certes cosa mentale, comme le soutenait Léonard de Vinci, mais elle est tout autant une affaire de toucher, de tact, une opération tactile, par laquelle ce qui est vu se trouve donné à voir autrement. Transmis et transformé.

L’échelle, à elle seule, suffit à signifier le dépassement de l’objet représenté. Les « anémones » de Damien Cabanes sont bien plus grandes que celles qu’il a eues, pendant un moment, sous les yeux. En ce sens, peindre sur le motif n’est pas l’essentiel. Et la dimension elle-même est presque un détail. Ce qui compte, ce n’est pas tant l’objet en lui-même, cette fleur particulière, que la vision du peintre, la projection de cette vision sur la toile. Mais ce qui opère alors, c’est aussi le silence de l’atelier, la solitude de l’artiste au travail, les vibrations qui l’animent. Et ce n’est pas tout, puisque la toile, finalement, appelle notre propre regard, qui demande notre investissement de ces taches, de ces lignes, de ces à-plats, de ces flottements ou de ces immobilités, de sorte que se dessine notre propre vision, que se manifeste à partir d’eux notre imaginaire, nos émotions. Ainsi la peinture devient-elle une machine à nous révéler. On pourrait même dire que c’est elle qui nous regarde et nous dévoile. Et soudain, comme le disait Lacan cité par Damien Cabanes, nous sommes dans le tableau.

Cette petite leçon de peinture que nous délivre Damien Cabanes – ce que l’on a lu ici s’inspire des paroles qu’il a confiées à son galeriste pour présenter son travail – est fort précieuse dans ces moments où nous pourrions nous replier étroitement sur l’inquiétude légitime que suscite en nous la situation dans laquelle nous plonge l’épidémie du Covid-19. Ce que l’artiste expérimente nous est offert comme une délivrance. Non pas un moyen de nous soustraire à l’épreuve, mais une possibilité d’élargir notre manière de voir, de sentir, de penser, pour inventer d’autres partages, très vitaux pour nos esprits, au-delà des seules nécessités sanitaires et économiques.

 

[1] Il est possible de visiter virtuellement l’exposition ici (courtesy Artland).

Jean-François Bouthors

Editeur, journaliste et écrivain, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Nuit de Judas (l’Atelier, 2008), Paul le Juif (Parole et Silence, 2011), Délivrez-nous de "Dieu". De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul, 2014), Comment Poutine change le monde (François Bourin, 2016), Nous, Français (L’Observatoire, 2018) et, avec Jean-Luc Nancy, Démocratie ! Hic et nunc (François Bourin, 2019).…