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Salle Matisse du Musée de Grenoble, photo Hélène Mugnier
Salle Matisse du Musée de Grenoble, photo Hélène Mugnier
Flux d'actualités

Retour au musée 

Malgré la réouverture tant attendue des musées, les conséquences de la pandémie sont encore visibles dans les lieux de culture : de nombreuses expositions ont vu leur organisation bouleversée. Ces complications rappellent la valeur d'événement qui caractérise une exposition : celle-ci tient de la rencontre, unique, entre le visiteur et un ensemble d'œuvres.

Parmi les grandes joies du retour au musée, il y a celles qu’on avait hâte de revivre et celles que l’on n’attendait pas. Découvertes, redécouvertes et déconvenues pimentent les retrouvailles. Le rendez-vous regorge de péripéties.

 

Matisse, Intérieur aux aubergines (1911)

 

Au Musée de Grenoble, un chef d’œuvre et un accrochage concentrent à eux seuls cette expérience unique. Le grand Intérieur aux aubergines (1911) aimante la salle Matisse, royal de tout ce qu’il contient, irradié et irradiant les toiles qui l’entourent. Marguerite lisant (1906), sagement accoudée sur sa table, est si concentrée que les couleurs des murs et des pages de son livre ont infusé sa collerette blanche. La toute Petite mulâtresse (1912), bien assise en tailleur, a gardé cet air zouave, collée toute rouge sur fond bleu. Dans les Tapis rouges (1906), une avalanche menace de tout faire valser. Le tissu vert, roulé en boule à droite, forme le profil d’un animal, peut-être un chien avec sa grosse patte. On imagine rouler la belle pastèque ronde et tout emporter avec elle. Chacun de ces tableaux a son monde bien à lui. D’un mur à l’autre, une chorégraphie s’engage aussi qui les embrasse tous. Immensément grand, l’Intérieur aux aubergines orchestre et veille sur l’ensemble. Tout y danse et tout s’y tient. On ne sait plus si ce sont les lignes qui ont épousé les couleurs ou l’inverse. Les verts chantent avec les bleus, les jaunes avec les roses. Les angles bancals et les formes sinueuses avancent et reculent. Matisse cadre, décadre et recadre encore ses motifs. Tout fait corps battant. Dans la vibration du tableau, rien n’est plus à craindre. Quelle que soit la chute, rien ne peut plus se briser. On soupire de soulagement. Cézanne avait raison, ce « quelque chose de solide et durable dans l’art des musées1 » relève d’une plénitude. Un tableau ou une sculpture sont des choses qui ne trompent pas, quoi qu’il arrive.

 

Matisse, Tapis rouges (1906)

 

Rien n’est immuable cependant. L’assignation à résidence n’empêche pas les œuvres de mener leur vie, avec ou sans nous. Elles taquinent les murs. Et la pandémie a bousculé leurs déplacements. On ne verra jamais des expositions qui étaient mûres à point en mars 2020. D’autres ont été avortées, qu’on a à peine eu le temps de voir. Les rescapées qui viennent de rouvrir sont rares2. L’Intérieur aux aubergines n’avait pas échappé aux turbulences. Au moment où est tombé le couperet du premier confinement, il débarquait au Centre Pompidou. L’extrême fragilité du tableau (pigments appliqués à la détrempe, soit restés à nu) avait donné du fil à retordre pour être exfiltré. Matisse, comme un roman se préparait à ouvrir à Paris en mai 20203. Il a fallu prolonger les prêts obtenus, décaler le calendrier serré de la programmation. Entre le vernissage du 20 octobre et le reconfinement du 28 octobre 2020, l’accrochage n’a vécu que quelques jours. Tant d’expositions fantômes laissent un goût amer. On réalise ce qui peut en faire un événement réel, ce pour quoi on en attend tellement. Chaque réagencement d’œuvres propose une nouvelle mélodie, chaque puzzle est un autre partage de regards. Vouée à l’éphémère, une exposition prend la valeur d’un petit miracle quand elle est réussie et qu’on a la chance de la voir.

 

Jean-Baptiste-Siméon Chardin, La Brioche (1763)

 

La vie des musées est faite d’autres rendez-vous manqués, grâce auxquels l’imprévu vient à nous. Des rencontres nous décalent. La surprise fait souvent mouche au musée. Au Louvre, il faudra encore patienter pour retrouver la galerie Médicis consacrée à Rubens ou la salle Rembrandt : elles sont en travaux. Mais le « visiteur Covid-21 », rompu à la désorientation dans l’espace et dans le temps, ne sera pas déçu de changer de cap. Direction le département de peinture française, à l’écart des circuits familiers. Le détour passe par de nombreuses salles qu’on ne connaissait peut-être même pas. Les petits tableaux de Chardin ouvrent tout doucement leur fenêtre reposante dans le confinement. Un enfant fait inlassablement tournoyer sa toupie. L’odeur d’une brioche rebondie, le velours de quelques pêches, un verre de vin, une tasse de chocolat font festin. Parce qu’ils sont à l’étroit sur leur étagère ou leur table, ces petits riens du quotidien s’ajustent sans fausse note.

 

Vénus de Milo, Grèce IIe siècle avant J.-C., musée du Louvre

 

En ce moment particulier, on retourne au musée pour regarder plutôt que pour lire ou apprendre. Le parcours chronologique se court-circuite ici ou là et libère une visite plus intrépide. Le flux des touristes a cessé de papillonner, on en bénirait presque les contraintes et les jauges sanitaires d’accéder aux œuvres dans le calme. Cette fois, on peut tourner autour de l’incontournable Vénus de Milo. C’est l’occasion de s’apercevoir qu’elle n’est pas seule à rester de marbre ici. La longue galerie se repeuple de bien d’autres déesses dénudées. On peut comparer à loisir les silhouettes, les ventres, les poitrines, les fesses à fossettes. En se rapprochant encore, leurs cassures et ajouts ultérieurs émeuvent. Ces cicatrices racontent leur histoire singulière à chacune. La beauté grecque se dépoussière de son canon idéal. On avait presque oublié son charme, irrésistible. Alors, oui, certaines vitrines sont vides. Les idoles cycladiques, par exemple, se sont envolées au musée Fenaille à Rodez4. On les pardonne pour cette fois.

Depuis un an, nous avons vu fourmiller d’autres expériences artistiques. À la frontière du monde numérique, en direct ou en différé, nous avons eu l’accès inédit à des conférences de haut vol, des visites virtuelles à hauteur d’enfants et tant d’autres discours sur l’art. Les œuvres nous ont ouvert des entrées restées jusqu’alors secrètes. Nous avons testé d’autres pratiques. À mesure qu’ils se sont réinventés, la représentation que nous avions des musées s’est diversifiée.

Aujourd’hui, ils sont si nombreux à nous inviter au retour qu’on ne sait plus par où commencer. Retrouver leurs murs procure un réconfort et une évasion irremplaçables, un refuge pour rêver. Quand la présence aux œuvres nous remet à l’arrêt, elle récompense notre patience. Peut-être même lui donne-t-elle un sens. Car l’attente a été longue, bien trop longue pour ne pas nous avoir transformés, nous aussi. Pendant que les images défilaient sur nos écrans et que nous regardions pousser les fleurs, quelque chose a changé. Notre regard n’est déjà plus le même.

  • 1. Joachim Gasquet, Cézanne, Paris, Bernheim Jeune, 1921.
  • 2. Il ne faut pas manquer au musée du Louvre, De Donatello à Michel-Ange, jusqu’au 21 juin 2021.
  • 3. Matisse, comme un roman, au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne.
  • 4. Idoles : l’art des Cyclades et de l’Anatolie à l’âge du bronze, Musée Fenaille, Rodez, du 12 juin au 17 octobre 2021.

Hélène Mugnier

Hélène Mugnier est historienne de l’art de formation. Elle est diplômée de l’école du Louvre, et conférencière du ministère de la Culture. Pionnière du management par l’art, elle a créé et dirigé pendant quatre ans l’agence de communication par l’art, Artissimo. Depuis 2005, elle est consultante en profession libérale avec son cabinet de conseil auprès des entreprises, HCM Art & Management.…