Défense des gens de peu


Dans un petit livre publié en 1991, l’anthropologue Pierre Sansot appelait gens de peu[1], comme il y a les gens de la mer ou de la campagne, ceux qui, dans la modestie de leur vie ordinaire, taillent leur route à l’aune de ce qui leur paraît juste. Les gens de peu fréquentent le bistrot du village, vont au match de football de l’équipe locale, arrivent la veille sur les routes de l’Alpe d’Huez pour voir passer les coureurs du Tour de France, se lèvent tôt le matin pour rejoindre leur travail quand ils ne font pas la queue à Pôle emploi.

Dans le jargon des populistes de tous bords, ils sont le peuple – un mot qui connote la puissance –, alors qu’ils ne sont que le « petit peuple », celui qui se faufile entre les gouttes d’une mondialisation qu’ils subissent, discrets et fragiles. On les nomme aussi la « majorité silencieuse » – à croire qu’ils n’ont pas d’idée – ou, plus cyniquement,   « la France d’en bas », regardée par ceux d’en haut avec condescendance sauf au moment du vote.

Les gens de peu voient disparaître les rares lieux où on leur portait un intérêt. Un seul exemple : l’émission du samedi matin sur France Inter consacrée au jardinage. Il y a quelques années, celle-ci était animée par Michel Lis, qu’on surnommait « Michel le jardinier ». Un homme venu de la Saintonge qui possédait, outre de réelles connaissances des arbres et des légumes, la gouaille et l’humour des terroirs. Lui a succédé Alain Baraton, jardinier en chef du château de Versailles, qui abreuve de connaissances et de sommations écologiques le malheureux qui cultive son carré de jardin ouvrier, tancé vertement s’il pose une question jugée incongrue. Même le jardinage ne peut se passer de l’expert…

Par chance, vers 12h30 tous les jours, Philippe Bertrand les remet à l’honneur avec « Carnet de campagne », en présentant leurs initiatives solidaires, leurs inventions du quotidien, leurs tentatives de changer non pas le monde mais, déjà, le village où ils demeurent. Ils sont autoentrepreneurs, fondent des coopératives, des associations en tous genres, voire des start-up, mais possèdent un défaut rédhibitoire : ils sont de province. Il y a encore France 3, mais pour combien de temps ?

Lorsqu’elle veut se protéger de leurs soi-disant tentatives gauchisantes, la classe politique les nomme « les bobos », qu’ils soient des villes ou des champs ; quand elle souhaite les récupérer dans les urnes, ils deviennent la classe ouvrière ou le monde paysan ; pour les sondeurs, ce sont les indécis. Fondamentalement, on ne les aime pas, ces gens-là, parce qu’ils parlent mal, ne possèdent pas la  culture intellectuelle et artistique dominante et se méfient du numérique. Ils ne sont pas idiots : ils savent fort bien que le scandale des sociétés offshore du Panama les touche en premier, non qu’ils soient jaloux de l’argent gagné (ils ont eux aussi leur petites combines), mais ils savent d’instinct que les personnages qui spolient le Trésor Public ne le font pas pour gagner encore plus d’argent (ils en ont tellement), mais pour les priver, eux, des bénéfices du travail collectif. Ceux d’en haut, riches ou pas, se soucient comme d’une guigne du bien commun, qui est une sorte de ventre mou que l’on touche avec des pincettes.

Que l’on ne s’imagine pas que cette attitude hautaine se résume à l’élite parisienne. Petites et grandes villes fonctionnent sur le mode de l’entre soi, reproduisant à l’envi les travers jacobins qu’elles dénoncent. Etre petit ne s’invente pas ; cela colle à la semelle. Auparavant, les gens de peu votaient communiste ou pour le notaire d’à côté ; maintenant ils se laissent parfois tenter par des frontistes venus d’ailleurs. Ils adhéraient volontiers à l’écologie quand elle était responsable. Il suffit parfois d’expliquer, non pas en agitant des drapeaux ensanglantés, mais dans les bistrots, au foot, en suivant Paris-Roubaix, au Resto du Cœur ou lors du Téléthon. « Avec ces gens-là, monsieur », comme disait Jacques Brel, on ne discourt pas : on fait ensemble. Le mouvement « Nuit Debout », ils le regardent parfois avec sympathie, parfois avec scepticisme, mais ils attendent surtout de voir : ils ont tant vu !

Ils demandent à être respectés dans leur modestie et leur fierté, leur goût des bonheurs simples. Et que les inquiets du désengagement n’aient aucune crainte : beaucoup seront là si, demain, la peste gagne. Ce n’est pas de l’individualisme, la certitude d’un déclin, la nostalgie du monde d’avant : ils savent d’instinct que les échelles économiques dont on les abreuve se brisent sur le sens à donner à sa vie, que l’Europe est une idée avant d’être un marché, qu’au lieu d’exporter de l’agroalimentaire on pourrait peut-être apprendre à cultiver son jardin aux gens du tiers-monde. Sur le prix à payer, sur la Realpolitik, nul besoin qu’on leur fasse la leçon. Ils ont la fatalité heureuse de ceux à qui on ne la refait pas.

Le fossé se creuse insensiblement entre ceux qui pensent ou décident, et ceux qui tentent de ne pas subir. Se rejoindront-ils un jour ? Certains s’y emploient avec frénésie : ils ne suscitent qu’une abstention massive aux élections. Le petit peuple possède la longue patience des générations attentives à leurs petits-enfants : ce sera à eux d’inventer cette grande chose simple qu’on nomme, vulgairement, la vie.

Jacques-Yves Bellay



[1] Pierre Sansot, Les gens de peu, PUF, rééd. « Quadrige », 2009.