Kafka ou la littérature de l’impossible

À l’occasion du centenaire de sa mort, une nouvelle édition de ses œuvres complètes dans la Pléiade, la biographie monumentale de Reiner Stach au Cherche-Midi et le roman de Laurent Seksik chez Gallimard révèlent comment ce Juif tchèque de langue allemande a su absorber le négatif de son époque.


Il y a cent ans, le 3 juin 1924, Franz Kafka s’éteignait au sanatorium de Kierling, en Autriche, à l’âge de 41 ans. Atteint de la tuberculose depuis 1917, il meurt entouré d’un jeune médecin, le docteur Klopstock, et de sa dernière compagne, Dora Diamant. La plupart de ses œuvres sont publiées après sa mort grâce à son ami, Max Brod, qui refuse de les brûler comme le lui a demandé l’écrivain praguois. Jusqu’à son dernier souffle, Kafka écrit, corrigeant encore, quelques jours avant sa mort, Joséphine, la cantatrice ou le Peuple des souris, preuve s’il en est de l’ambiguïté de son souhait.

On ne compte plus les livres et les thèses relevant de ce que Milan Kundera qualifie de « kafkologie ». De Max Brod qui, sioniste convaincu, l’assimile à un penseur religieux, en passant par les analyses psychologiques – Kafka prêtant le flanc par sa fameuse Lettre au père (1919) –, jusqu’à la récupération par les surréalistes ou les penseurs antitotalitaires, tel Orson Welles avec Le Procès (1962), Kafka est surinterprété comme si, devant ses étranges allégories, chacun se sentait obligé de commenter et d’en tirer une leçon. « Il n’y a qu’une seule méthode pour comprendre les romans de Kafka. Les lire comme on lit un roman. Au lieu de chercher dans le personnage de K. le portrait de l’auteur et dans les paroles un mystérieux message chiffré, suivre attentivement le comportement des personnages, leur propos, leur pensée, et essayer de les imaginer devant ses yeux1. »

Kafka demeure l’une des voix les plus originales de la littérature universelle. À l’image d’un Stravinski, Musil, Joyce, Picasso ou Braque, tous nés comme lui entre 1880 et 1883, son génie de la forme fait de son œuvre un monument littéraire sans lequel il est impossible de penser le monde moderne.

Une littérature de Tziganes

En découvrant Kafka, on est frappé par cette langue sans sonorité apparente, sans ton local, presque sans qualité. Il écrit en allemand, mais un allemand épuré, sans fioritures esthétiques, se gardant de l’adjectif, tout entier dans des métaphores souvent énigmatiques.

La situation de Prague au début du xxe siècle explique en partie cette écriture. La ville, dans cet Empire austro-hongrois à bout de souffle, est un lieu de confrontations parfois violentes entre la majorité tchèque, la minorité allemande, qui tient en grande partie le monde des affaires, et la communauté juive. Kafka ne quittera que très peu la ville : « Prague ne nous lâchera pas. La petite mère a des griffes, il faut se soumettre ou bien… Nous devrions mettre le feu aux deux bouts, au Vyšehrad et au Hradschin, alors peut-être pourrions-nous partir2. » Il a très peu quitté la Vieille Ville où, enfant, il traverse le ghetto juif pour se rendre à l’école primaire, puis au lycée, à l’université, dans les magasins de son père, le bureau au siège de l’Office d’assurance contre les accidents du travail de Bohème. Ce fonctionnaire apprécié pour la précision de ses rapports sera toute sa vie comme happé par Prague.

Prague, l’une des capitales de l’art baroque, une ville empreinte des mystagogues et des alchimistes, pépinière de fantômes, arène de sortilèges et de magie ; bon gré mal gré, il y reviendra toujours. « N’est réel que celui qui est revenu », écrira Peter Handke dans Histoire d’enfant (1981). Comprendre la démarche artistique de Kafka, c’est l’imaginer écrivant la nuit dans cette Ruelle d’Or, derrière le Hradschin, dans la minuscule maison louée par sa sœur Ottla, et regagner au matin son bureau du centre-ville par le pont Charles, veillé par les statues des saints, grand jeune homme d’un mètre quatre-vingt, coiffé d’un chapeau melon et vêtu de noir.

À quoi Kafka aurait-il pu s’assimiler ? Il ne va pas s’accommoder des conflits internes à Prague, mais pousse à l’extrême les contradictions de sa situation de Juif tchèque de langue allemande.

Kafka écrit en allemand, mais il reste « les pattes de derrière collées au judaïsme du père, les pattes de devant ne trouvant pas de nouveau terrain ». Dans sa lettre à Max Brod de juin 1921, il décrit sa situation à travers celles des écrivains de langue allemande de son époque : « Ils vivaient entre trois impossibilités : l’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impossibilité d’écrire autrement, à quoi l’on pourrait presque ajouter une quatrième impossibilité d’écrire. Car le désespoir n’était pas quelque chose que la littérature aurait pu apaiser, l’écriture n’était qu’un provisoire, comme quelqu’un qui écrit son testament avant d’aller se pendre, c’était donc une littérature impossible de tous côtés, une littérature de Tziganes qui avait volé l’enfant allemand au berceau et l’avait apprêté en toute hâte parce qu’il faut bien que quelqu’un danse sur la corde3. » Il est tout entier littérature, à la recherche d’un lieu où il ne cesse de se perdre.

Kafka est, de fait, un malade de l’identité. Du Joseph K. du Procès ou du K. du Château, il suffit de remplacer le s par le k du Samsa de La Métamorphose et le nom de Kafka apparaît en filigrane. À la première lecture du texte, sa sœur Ottla ne s’y trompe pas, reconnaissant l’appartement où la famille Kafka vivait. Son art devient mature lorsque, prenant conscience de sa situation d’« invité », il se pose dans une forme de précarité, une situation d’écrivain dépossédé, vis-à-vis de la langue allemande provisoirement prêtée sur laquelle il n’a aucun titre de propriété. En une nuit, le 22 septembre 1912, il écrit Le Verdict, accomplissant un saut formel, stylistique et thématique, un récit inaugural qui donne le ton si particulier de son travail à venir.

Juif malgré tout

La monumentale biographie que Reiner Stach lui consacre retrace pas à pas l’itinéraire humain et artistique de Kafka4. Si, paradoxalement, il ouvre son travail sur les années 1910-1915, c’est non seulement parce que vient alors le temps d’une intense activité littéraire, mais aussi parce que les archives des premières années de Kafka étaient détenues par Max Brod et étrangement fermées.

Si Kafka est connu pour ses récits, son abondante correspondance, son Journal et ses aphorismes, le biographe montre un être en perpétuel dialogue avec ses amis, le monde qui l’entoure et les événements qui ponctuent l’existence de Kafka, grand lecteur des œuvres et de la presse de son temps. Longtemps, on a représenté Kafka comme un être solitaire, triste et mélancolique, noué par ses névroses, empreint d’un tragique insondable. L’un des aspects dévoilés par le biographe est non de nier l’aspect torturé de l’écrivain, mais de le replacer dans son extraordinaire attention aux scènes de rue, croquant à plaisir des personnages, se plaisant dans les bistrots de Prague. Ainsi, bien qu’il n’évoque que très peu la guerre dans son Journal, face aux reproches qui lui ont été faits par tel ou tel commentateur, Stach nous le fait découvrir très présent aux souffrances des combattants et à la misère de Prague, se voyant ainsi proposer par sa compagnie d’assurances de créer un établissement de soins pour les traumatisés de la guerre.

De cette période, on peut retenir deux rencontres qui vont le marquer. La découverte en 1911 de la troupe de théâtre yiddish de Jizchak Löwy et celle, en 1912, d’une jeune berlinoise, Felice Bauer, avec qui il va se fiancer deux fois, pris dans les méandres de ses émotions, pour finir par rompre définitivement en 1917, quand il commence à cracher du sang. Il prend alors conscience qu’il n’est que littérature et que toute vie de couple et de famille est hors de sa portée. Obsédé par son corps, il est d’un végétarisme exacerbé, et la sexualité le plonge dans des abîmes intérieurs. Max Brod a soigneusement gommé du Journal les passages où il évoque sa fréquentation des bordels de Prague et lorsque, dans L’Amérique, Le Procès ou Le Château, il décrit les relations sexuelles de ses personnages, c’est toujours lié au grotesque et au désordre dans des scènes frisant la pantomime. Presque quotidienne, la correspondance avec Felice, dont nous avons aujourd’hui simplement les lettres de Kafka, révèle la tension entre le désir d’aimer et le don total que l’écriture requiert chez lui. « Arrêtons tout, si nous tenons à la vie » : ainsi conclut-il sa dernière lettre à Felice, datée de fin 1917. La rencontre avec le théâtre yiddish est capitale. Il assiste à de nombreuses représentations de la troupe venue de l’Europe de l’Est, un petit groupe de Juifs pauvres et mal habillés que la bourgeoisie juive de Prague méprise. Dans son Journal, il résume la trame des pièces – il ne savait alors pas lire l’hébreu –, transcrit la prononciation des comédiens, mais ce sont leurs mimiques et leur gestuelle qui le transporte. On retrouve dans son œuvre cet art de décrire ce qui l’entoure et les postures physiques adoptées par ses personnages, comme l’officier chargé des exécutions dans La Colonie pénitentiaire : « Il était extraordinairement fatigué, ouvrait la bouche toute grande pour respirer et avait enfoncé deux fins mouchoirs de femme entre sa nuque et son col. »

Kafka est un Juif athée. Les mots « Dieu » et « juif » n’apparaissent jamais dans ses récits. L’auteur de Recherches d’un chien, l’un de ses textes les plus aboutis sur la question de la solitude existentielle, avoue qu’il ne s’identifie pas à la communauté juive : « Qu’ai-je de commun avec eux ? C’est à peine si j’ai quelque chose à voir avec moi-même. » Il a été élevé dans « un fantôme de judaïsme » ; il s’en délivre par l’écriture et son imagination, sans jamais toutefois rompre avec cette origine qu’il n’a de cesse de côtoyer par ses amis, les cercles juifs de Prague et ses efforts pour apprendre l’hébreu et le yiddish. Poussé par Max Brod, il est tenté par l’aventure de la Palestine : il s’imagine jardinier en Terre sainte ; il renonce à cause de son atavisme pragois et de ses problèmes de santé.

L’humour de Kafka

L’adjectif « Kafkaïen » est passé dans l’usage courant pour décrire des situations sans issues, des labyrinthes administratifs, des objectifs inatteignables. Le monde de Kafka serait noir, les premières traductions de son œuvre par Alexandre Vialatte accréditant l’idée d’un univers absurde. Or, quand Kafka lut les premières pages du Procès à ses amis, ceux-ci rirent tellement qu’il dut suspendre la lecture.

Il suffit d’imaginer Groucho et Harpo Marx dans les rôles des policiers venus arrêter Joseph K. ou les aides de l’arpenteur K. pour transformer en burlesque nombre de scènes. Quand Grégoire Samsa se réveille un matin transformé en cloporte, en sortant d’une vision tragique de la situation, ses amis y voyaient une plaisanterie. Marqué par le théâtre yiddish et l’art consommé des Juifs de se moquer d’eux-mêmes, Kafka s’inscrit dans la manière tchèque d’appréhender les vicissitudes de l’existence. Il suffit de lire Les Aventures du brave soldat Švejk (1923) de Jaroslav Hašek, les romans de Bohumil Hrabal ou ceux de Milan Kundera pour comprendre que toute une littérature de l’Europe centrale répond au tragique de l’histoire par l’ironie et la dérision.

Václav Havel, dramaturge et futur président de la République, était un grand admirateur de Kafka. Quand, en novembre 1989, se déclenche la « révolution de velours », ce n’est pas sans lien avec la figure de Kafka que le quartier général du Forum civique, contre-pouvoir au régime communiste, élit domicile au théâtre de La Lanterne magique, en plein cœur de Prague. Pour entrer dans ce lieu où l’on se réunit dans les loges et les coulisses, il faut arborer un badge représentant deux chats qui sourient et, à chaque victoire sur le pouvoir, Havel et ses amis viennent sur scène saluer le public. Le tout se déroule sur fond des décors laissés en place de La Ballade du Minotaure (1984) de Friedrich Dürrenmatt, auteur dramatique iconoclaste à l’humour ravageur.

À l’image des révolutionnaires de 1989, Kafka travestit les tourments qui le ravagent par le cocasse et le burlesque. Dans la dernière partie de sa courte existence, Kafka met en scène des animaux, lui qui, passionné par la faune et le jardinage, imagine des fables où les souris ou les mulots jouent au fond de leurs terriers ou se parent des attributs des humains pour mieux raconter les impasses de leur condition. C’est ainsi qu’il parachève une forme de mythologie. Le pouvoir communiste ne s’y trompe pas : il brûle ses livres et les interdit des bibliothèques. Tous les totalitarismes du monde ne sauraient résister à la littérature quand celle-ci se fait métaphore des perversions d’un système.

Une fin ou un commencement

Le roman de Laurent Seksik, Franz Kafka ne veut pas mourir, raconte ses dernières semaines au sanatorium de Kierling5. Sa construction permet de donner la parole aux divers protagonistes de cette lente agonie tout en célébrant l’originalité de l’œuvre. On retient aussi ce qu’il advient durant ces derniers avant la mort de Kafka, du jeune docteur Klopstock – qui tente de le sauver pour finir par lui administrer une dose fatale de morphine – à Dora Diamant, rencontrée deux ans auparavant dans un centre de vacances juif sur la mer Baltique. Jeune polonaise d’origine hassidique, elle continue jusqu’au bout d’enseigner l’hébreu à Kafka. « Ce qu’il y avait de plus marquant dans son visage, ce n’était pas un regard terrifié comme on a pu l’affirmer souvent, mais un regard timide et sombre qui s’éclairait quand il parlait. Il y luisait parfois une étincelle d’humour. » Klopstock émigrera aux États-Unis pour fuir le nazisme et Dora Diamant à Moscou, qu’elle devra quitter, son mari étant accusé de trotskisme et conduit au Goulag.

Enfin, ce que le roman met en lumière, ce sont les hésitations des sœurs de Kafka devant l’horreur qui monte. Elles n’y croient pas jusqu’à l’arrivée de la Wehrmacht à Prague en mars 1939. Ottla, Valli et Elli seront gazées à Auschwitz. Par un étrange retournement de l’histoire, c’est à Prague, en juin 1942, que sera abattu par un commando tchèque venu de Londres Reinhard Heydrich, l’instigateur de la conférence de Wannsee et de la déportation des Juifs de Bohême-Moravie. « C’était comme si la honte devait lui survivre », écrit Kafka à la fin du Procès. Dans le cas de Heydrich, le crime contre l’humanité sera imprescriptible.

Kafka n’avait aucune prescience des sociétés totalitaires qui adviendraient après sa disparition. Simplement, son lent travail littéraire l’emmène là où peu s’engagent, dans le creux d’une intériorité où se dévoilent les ombres de la condition humaine. Milena Jesenská, journaliste de talent, qui fut pendant quelques mois sa maîtresse, écrit à sa mort, dans le journal pragois Národní listy, un éloge funèbre où elle dresse l’un des portraits les plus justes de l’artiste : « Il connaissait les humains comme seul peut les connaître un homme d’une grande sensibilité nerveuse, quelqu’un qui est seul et qui reconnaît l’autre de manière prophétique à un seul éclair de ses yeux. […] Tous ses livres décrivent les horreurs de secrets malentendus et de culpabilité involontaires entre les êtres. C’était un homme et un artiste doué d’une conscience si aiguisée qu’il entendait même là où les autres, les sourds, se sentent en sûreté6. » Milena Jesenská disparaîtra à Ravensbrück le 17 mai 1944, à l’âge de 48 ans.

« Je n’ai rien apporté de ce qu’il faut pour vivre, pas que je sache, seulement la faiblesse humaine ordinaire et par celle-ci, j’ai absorbé vigoureusement le négatif de mon époque. […] Je n’ai pas été introduit dans la vie par la main certes déjà lourde et déclinante du christianisme, comme Kierkegaard, et je n’ai pas saisi juste la dernière frange du châle de prière juif en train de s’envoler, comme les sionistes. Je suis une fin ou un commencement. » Ces propos tirés des cahiers in-octavo écrits au cours des années 1917-1918 résument à eux seuls l’entreprise littéraire de Franz Kafka : donner une forme à la négativité de son temps.

  • 1. Milan Kundera, Les Testaments trahis, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1993.
  • 2. Franz Kafka, lettre à Oskar Pollak de décembre 1902, Œuvres complètes III : Journaux et lettres. 1897-1914, éd. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2022, p. 929.
  • 3. F. Kafka, lettre à Max Brod du 21 juin 1921, Œuvres complètes IV : Journaux et lettres. 1914-1924, éd. J.-P. Lefebvre, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2022. Voir aussi Marthe Robert, Seul, comme Franz Kafka, Paris, Calmann-Lévy, 1979, p. 203.
  • 4. Reiner Stach, Kafka, t. I, Le Temps des décisions, t. II, Le Temps de la connaissance, t. III, Les Années de jeunesse, trad. Régis Quatresous, Paris, Le Cherche-Midi, coll. « Biographies », 2023-2024.
  • 5. Laurent Seksik, Franz Kafka ne veut pas mourir, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2023.
  • 6. Cité par Stéphane Pesnel, Album Kafka, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2022, p. 226.