Pancarte « No culture, No future » lors de la manifestation du 5 décembre 2024 pour la défense du service public et de la culture à Nantes, ActuaLité via Wikimedia
Pancarte "No culture, No future" lors de la manifestation du 5 décembre 2024 pour la défense du service public et de la culture à Nantes, ActuaLité via Wikimedia

La crise de la culture

La saison des festivals s’ouvre, dans un climat particulièrement dégradé pour le monde de la culture. Quand des élus mettent brutalement fin au financement des politiques culturelles, ils oublient qu’exigence artistique et démocratique vont toujours de pair, là où l’autoritarisme veut transformer les citoyens en clones.


« Chaque génération nouvelle, chaque homme nouveau doit redécouvrir laborieusement l’activité de penser. Longtemps pour ce faire, on a pu recourir à la tradition. Or nous vivons, à l’âge moderne, l’usure de la tradition, la crise de la culture1 ». Ainsi s’exprimait Hannah Arendt en 1954 en introduction de ses quatre essais consacrés au monde moderne et à ses mutations.

On ne saurait mieux dire quand, confronté à une crise morale, politique, écologique et financière profonde, la tentation, comme toujours, est grande de raboter ce que d’aucuns considèrent comme le superflu, à savoir la culture. C’est le message porté par Le festival Étonnants Voyageurs, qui s’est achevé le lundi de la Pentecôte. Le livre de son président, réédité à cette occasion, Éloge de la culture en temps de crise2 sonne comme un cri d’alerte.

Fondé en 1990 par l’écrivain Michel Le Bris, ce festival, basé à Saint-Malo, a très rapidement acquis une dimension internationale, car son essence même est l’ouverture à une « littérature monde. » Il serait trop long d’énumérer tous les auteurs qui, en trente ans, sont venus à Saint-Malo. Qui ne souvient d’avoir croisé Jim Harrison, l’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature, les écrivains haïtiens et africains, cette année Paul Lynch, et beaucoup d’écrivains brésiliens que le festival célébrait. Plus de cinquante mille participants sont venus sur tous les stands et rencontres disséminés dans la ville. Une place importante était réservée aux jeunes lecteurs avec un chapiteau dédié à leur créativité et à leurs penchants littéraires. Malgré les réseaux sociaux, la jeunesse est toujours passionnée de belles pages et, à leur endroit, il s’agit de ré-enchanter le livre.

L’enjeu d’Étonnants Voyageurs, de tous les salons du livres et de tous les festivals théâtraux ou musicaux de l’été à venir, n’est pas tant d’offrir une bouffée d’oxygène dans un monde on ne peut plus anxiogène, mais d’affirmer que l’exigence artistique va de pair avec l’exigence démocratique. En décembre 2024, pour la première fois sous la Cinquième République, la présidente de la Région Pays de Loire, a décidé de mettre fin aux financements des politiques culturelles de sa région. Christelle Morançais, membre du parti d’Édouard Philippe, Horizons, a rompu le pacte qui liait jadis André Malraux et Jean Vilar autour de la diffusion de la création, fédérant depuis des décennies l’État, les collectivités locales et les associations. Le populisme qui progresse partout dans le monde, est en proie à une haine féroce de la culture. « Transformer le destin en conscience », tel était le mot d’ordre d’André Malraux. Or, tous les totalitarismes ont une obsession, transformer les citoyens en clones. L’acte de créer est un crime contre leur vision de l’humanité. L’exemple le plus saisissant nous vient de l’Amérique de Donald Trump, où, sous prétexte de libérer la parole, on garrotte toute velléité de penser autrement que par la vision des gourous de la tech. Que l’on ne se méprenne pas, ceux-là ne sont pas des fous furieux, ils ont une pensée élaborée que quelqu’un comme Curtis Yarvin décrit précisément dans son manifeste formaliste. S’appuyant d’une manière éhontée sur le travail sur la violence de René Girard, il dénonce la démocratie comme une violence symbolique annihilant la personne. Elle se doit d’être éradiquée au profit d’individus séparés les uns des autres, tout entiers dévoués au divertissement et à la consommation, des hommes calmes et tranquilles laissant prospérer le monde des affaires. Un nouveau Léviathan, la machine algorithmique gouvernée par l’Intelligence artificielle, assurera un futur d’abondance illimité.

« Phénomène fascinant, écrit Jean-Michel Le Boulanger, Quand 10.000 livres sont interdits dans certains états américains (1984 d’Orwell ou les œuvres de Toni Morrison), la parole est libérée à travers les réseaux sociaux dans un immense fatras où toutes les informations se valent, de l’analyse scientifique au propos de comptoir. » Chez nous, la tentation du « désordre établi » gagne du terrain : histoire de « faire peuple », nombre d’élus privilégient le bal musette à la promotion de la pensée, craignant comme la peste l’esprit créatif, synonyme de subversion. Il est vrai par ailleurs que, jusqu’à ces derniers temps, l’univers de la culture s’est peu préoccupé de la montée de l’extrême-droite, Jean-Michel Le Boulanger s’étonnant déjà à l’été 2024 que les festivals en Bretagne ne pipent un mot de sa dynamique sur ses terres.

Histoire de « faire peuple », nombre d’élus privilégient le bal musette à la promotion de la pensée, craignant comme la peste l’esprit créatif.

Jean-Michel Le Boulanger sait de quoi il parle. Deux mandats au Conseil Régional de Bretagne (2010-2021) ont forgé chez lui une conviction formulée par Laurent Gaudé dans la préface du livre. « La culture nous sauve de l’ennui, de la bêtise, de la certitude et de l’endoctrinement ». Quand, de plus, elle s’enracine dans un territoire, elle contribue à sortir des logiques de l’immédiateté et des images mondialisées qui brouillent les cerveaux. Depuis plus de vingt ans, nombres d’associations et d’élus ont parsemés le pays de lieux culturels. Une limite cependant : certains s’accrochent à leur petit monde comme l’huitre au rocher, reproduisant à l’échelle locale ce qu’ils reprochent à Paris, des lieux de l’entre soi. Par chance, le public se charge le plus souvent de les débouter. Reste que sauver la culture populaire contribue à ce que « le monde ne se défasse pas », pour reprendre l’expression d’Albert Camus.

Le plaidoyer du Président d’Étonnants Voyageurs apparaîtra à certains naïf, utopique, pire encore teinté d’un humanisme passé de mode. Une chose est certaine : si les démocraties, persuadées d’être éternelles, oublient de défendre la liberté de la presse et la liberté de créer, les esprits populistes condamnent intellectuels et artistes parce qu’ils sont une proie facile. Sortir de la culture de sa manie des mêmes qui causent aux mêmes, c’est la proposer, bien entendu à travers des artistes de talent, mais aussi à travers l’éducation populaire, la promotion d’un cri qui nait au ras de la vie des gens.

On aurait tort de résumer la République française à sa pseudo-identité. La culture n’est pas uniquement vendéenne ou bretonne ou corse, elle est par essence métissée. La Révolution a raboté les originalités régionales ; À l’inverse, les caciques du grand remplacement voudraient ramener le cher pays à ses racines chrétiennes, excluant « ceux qui viennent d’ailleurs ». Hormis l’erreur historique, ne jamais oublier que Missak Manouchian était poète, arménien et qu’il fut exécuté par amour de la liberté et de la France.

Le projet de l’Intelligence artificielle et de ses affidés de la Silicon Valley est civilisationnel. Il ne s’agit ni plus ni plus ni moins de réduire l’humain à un algorithme dont Hannah Arendt ne pouvait pas soupçonner la capacité de destruction massive. Des moments comme Étonnants Voyageurs et tant d’autres, sont des maquis de combattants. La présence d’Andreï Kourkov, le romancier ukrainien était là pour témoigner de la lutte d’un peuple face à l’impérialisme de la Russie dont l’unique objet est de refonder un empire où la pensée est mise en cage. Il n’est pas anodin que les nouveaux empereurs américains, russes et chinois considèrent l’Europe comme l’incarnation du Mal. Elle propose la culture dans ce qu’elle possède d’inaliénable, la liberté de l’homme.

  • 1. Hannah Arendt. La crise de la culture. Gallimard. 1972.
  • 2. Jean-Michel Le Boulanger, Éloge de la culture en temps de crise, Éditions Apogée, 2025.