Le malentendu agricole

Introduction

Les manifestations de colère qui secouent aujourd’hui le monde agricole témoignent des contradictions dans lesquelles ce dernier est pris, entre un modèle productiviste en souffrance, et un modèle paysan qui peine à se consolider en véritable alternative


Au mois de septembre dernier, le numéro un mondial du lait, Lactalis, a annoncé sa décision de réduire de 9 % sa collecte de lait, de 450 millions de litres, condamnant plus de 400 exploitants à trouver d’autres débouchés ou à se reconvertir au prix d’une équation économique insoluble tant, pour beaucoup, leur taux d’endettement est élevé. Dans le même temps, l’agriculture biologique fait face à des crises de financement et de foncier récurrentes. Ainsi, à Denée, près d’Angers, un projet de création d’une ferme est refusé, les terres disponibles étant attribuées à l’agrandissement de fermes existantes par la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) et la chambre d’agriculture où siègent en majorité des élus de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA).

Ces deux décisions récentes illustrent les contradictions qui traversent le monde agricole contemporain, pris entre un modèle productiviste hérité des années 1960, aujourd’hui en souffrance, et un modèle où l’agriculteur produit à la fois du paysage, du lien avec son environnement et des produits de saison, mais qui peine à se consolider en véritable solution de remplacement. Ce dossier a voulu donner une place à la parole de ceux et celles qui s’essaient néanmoins à la construire. La préservation du bien-être animal, de la biodiversité et l’amélioration des conditions de travail sont au cœur de leurs préoccupations. En un mot, ils sont de ceux-là qui veulent redonner du sens au métier d’agriculteur et d’éleveur. Ils attestent de la nécessité vitale de répondre à l’urgence démographique de leur profession, les jeunes générations refusant le modèle techno-économique dominant, et à celle de la préservation de la planète.

Les exploitants agricoles représentent moins de 6 % des actifs et 1, 34 % de la population globale. Ils étaient 6 millions en 1940, encore près de 4 millions en 1960, pour être 390 000 aujourd’hui. La superficie des exploitations ne cesse de croître, les fermes familiales disparaissent petit à petit, laissant place à une industrialisation de la terre où les produits sont devenus des objets. Quand les portions de nourriture des animaux sont calibrées par des systèmes informatiques dosant à distance la quantité jugée suffisante, l’animal est lui aussi réduit à l’état d’objet, dans de gigantesques enclos. Comme le souligne François Léger, on assiste à un éloignement cognitif de ce que représentent la nature et le vivant, l’agriculteur étant réduit à une fonction de pilotage d’un ensemble de machines et de processus largement informatisés.

Un sentiment de filiation perdure à l’endroit de la vie à la campagne.

Mais ce dossier se penche aussi sur ce qui ressemble à un malentendu social sur la question de l’agriculture. Alors même que la vie paysanne et les paysages ruraux occupent encore une place très importante dans l’imaginaire, le modèle productiviste de l’agriculture sous le triple contrôle des coopératives, du syndicat dominant – la FNSEA – et du Crédit agricole a conduit à une réification du monde rural. Même si la production agricole, ses rites et ses rythmes ont quasiment disparu du quotidien de nos sociétés, un sentiment de filiation perdure à l’endroit de la vie à la campagne, qui pourtant n’existe plus, ou du moins plus sous ces formes largement idéalisées. Ces contradictions se retrouvent dans nos assiettes, entre aspiration aux produits locaux et de saison, et consommation de produits transformés achetés au supermarché. À travers ces ambivalences, une attitude d’empathie subsiste vis-à-vis des revendications et des révoltes récurrentes des agriculteurs. Les pouvoirs publics sont d’ailleurs étonnamment tolérants face aux exactions commises par les manifestations agricoles, entre blocages de routes, déversement de fumier, voire incendies : l’État ne réagit pas, cogérant l’affaire avec la FNSEA. On est loin de la rhétorique et des moyens déployés contre les Soulèvements de la Terre ou encore les Gilets jaunes. Mais le désarroi d’agriculteurs exerçant dans des conditions de plus en plus difficiles, avec le sentiment d’être aujourd’hui vilipendés comme destructeurs de la nature, suscite légitimement la compassion.

La question agricole est donc politique. Refuser de la poser en termes dialectiques, entre la préservation de l’environnement et les efforts de nombre de paysans pour s’adapter aux contraintes de la production, stigmatiser en les opposant les tenants d’un modèle ou d’un autre, mène à des crispations qui favorisent un statu quo problématique, l’agriculture étant responsable de plus de 10 % des émissions de gaz à effet de serre, et l’usage des pesticides posant un indéniable problème de santé publique. Du côté de la profession agricole, entre le ras-le-bol des normes, le souhait d’un libre-échange sans contrainte et la volonté de vivre de son travail, la pente mène tout droit à des positions ultra-conservatrices, voire à un vote d’extrême droite que l’on a vu progresser de façon significative lors des derniers scrutins. L’Europe elle-même peine à mettre en œuvre le fameux Pacte vert dans l’agriculture, les lobbys de tous bords étant mobilisés contre les directives de la Commission quand il s’agit de lutter contre les pesticides ou le gel des terres. Ce sont les mêmes qui continuent de soutenir la politique agricole commune qui rapporte 9 milliards d’euros à la France, cette somme étant toujours calculée à l’hectare, favorisant ainsi les gros exploitants.

En s’engageant résolument du côté des agriculteurs qui essaient de repenser le rapport au vivant, il ne s’agit pas de prétendre apporter des solutions à un problème particulièrement complexe, mais simplement de contribuer à saisir le réel dans ses contradictions. On peut craindre que l’antagonisme entre l’agro-industrie et une agriculture raisonnée ne tourne à l’avantage de la première, tant les forces en présence sont disproportionnées. Les divers gouvernements ne peuvent ou ne veulent avoir une vision du monde agricole de demain. Ils louvoient au gré des circonstances et des intérêts. De ce point de vue, peut-être que la question agricole incarne le mieux ce qui manque aux sociétés contemporaines : la possibilité de se donner un récit partagé de ce qui nous arrive, et un cap pour agir.