L’investigation, une exigence citoyenne
Cash investigation, l’émission d’Elise Lucet sur France 2, en agace bon nombre. Il est vrai que les méthodes employées sont parfois brutales : caméra cachée, irruptions dans tel ou tel lieu, micro tendu surprenant tel ou tel protagoniste, blocage de véhicules… Le ton est souvent très virulent, parfois on n’est pas loin de Fouquier-Tinville. Résultat : nombreux sont les téléspectateurs – tel visiteur médical, tel responsable agroalimentaire, tel bon catholique que j’ai rencontrés – indignés par les partis pris de Cash Investigation. L’enquête sur la pédophilie dans l’Eglise a été particulièrement révélatrice du désarroi ou de la colère des milieux catholiques. Qu’a-t-on appris ? Rien de très nouveau, en dehors de l’exfiltration à l’étranger de prêtres pris en flagrant délit.

Pourtant, au-delà des faits désagréables, ce sont les méthodes de défense des institutions qui prêtent à soupçon. Que ce soit les laboratoires pharmaceutiques, les Monsanto et consorts, M. Fillon et ses combines ou producteurs de viande devant les méthodes d’abattage et leurs circonvolutions devant l’étiquetage des produits, la ligne est toujours similaire.
Leur discours est toujours le même : « Nous avons commis des erreurs, mais aujourd’hui tout ceci est réglé. » Or Elise Lucet et ses équipes montrent très bien qu’il n’en est rien. En coulisse, les lobbies alimentaires et pharmaceutiques continuent leur travail de sape à Bruxelles contre toutes les contraintes visant à informer le consommateur et à protéger la santé. L’Eglise, contrainte et forcée, avance à reculons face à ce qu’il faut appeler par son nom : des crimes contre l’humanité des enfants.
Le cardinal Barbarin prie, l’évêque du Puy en Velay préside une commission, le Pape François tonne. Reste que ces responsables ne se portent pas partie civile lors des procès, et ni le primat des Gaules ni le Vatican ne reçoivent La Parole libérée, l’association de victimes lyonnaise. On tente de traiter individuellement les questions, mais dès qu’il s’agit de parler avec des organisations, merci : c’est « Courage, fuyons ! » Qu’on le veuille ou non, c’est le signe de l’impressionnante faiblesse de l’Eglise catholique dans les sociétés occidentales. Inutile de s’appesantir, mais la moindre attaque de la hiérarchie provoque d’autant plus de crispations que les troupes manquent, que la théologie est au point mort, trop souvent remplacée par des discours pieux, et que l’on se raccroche à la figure charismatique d’un Pape que l’on applaudit, mais dont Cash Investigation a montré toutes les faiblesses dans l’affaireGrassi(du nom d’un prêtre pédophile)en Argentine.
Le journalisme d’investigation est une nécessité démocratique, car toute institution possède une face cachée. Si Elise Lucet taille à la hache, c’est que les sujets traités sont redoutables. Les enquêtes sont longues, fouillées, les documents sans appel, le ton tranchant – car ici on s’attaque à des mondes qui n’ont rien de perdreaux de l’année. Au nom du profit, de carrières politiques à préserver ou d’une morale tenant lieu de pensée se sont construits des bunkers financiers et idéologiques qu’on ne peut attaquer qu’à la grenade.
L’exigence de transparence est à présent un impératif citoyen. « Si une idéologie de la transparence peut légitimement inspirer le méfiance – on ne saurait faire de la transparence une politique en soi –, des procédures de transparence doivent, elles, être mises en œuvre comme des outils contribuant utilement à organiser une atmosphère d’intégrité[1]. » Pierre Rosanvallon résume ainsi parfaitement les conditions d’un vivre-ensemble apaisé.
Si M. Fillon et Mgr Barbarin avaient démissionné, si le syndicat des charcutiers ne s’opposait pas à un étiquetage des produits, si Servier reconnaissait ses erreurs, on sortirait de l’atmosphère de suspicion généralisée. Au lieu de quoi, on minimise et on s’auto-justifie, promettant qu’on ne nous y prendra plus. En parallèle, se développent les fake news, la diffusion délibérée de fausses informations, qui ont pour objet de refaire la vérité en fonction de ce que l’on veut que le réel soit. On contourne la transparence en inventant un monde à l’image de ce qui arrange, et il se trouve toujours quelque expert pour contredire les évidences.
Mediapart, Le Canard enchaîné, Cash investigation… sont des antidotes aux falsifications en tous genres. Parfois, ils se trompent et cèdent aux sirènes de l’instant. Pire, tel le livre Bienvenue place Beauveau, certains agitent le marigot pour faire le buzz. Mais même eux sont nécessaires. Les puissants, financiers ou spirituels, ne demandent qu’une chose : dormir en paix et traiter les problèmes à l’interne. Ils oublient qu’à l’heure où s’affaissent les institutions censées répondre à une demande sociale, les conduites personnelles des responsables font loi.
L’individualisation de la société rend insupportable le mensonge organisé. Des événements récents comme la démission récente de Mgr Gaschignard, évêque de Dax, pour comportements déplacés, et l’annonce d’une prochaine loi sur la moralisation de la vie politique, n’eussent pas été possible sans les investigations journalistiques sur Jérôme Cahuzac, la famille Fillon, Servier ou le Père Preynat à Lyon.
Il faut que nos institutions s’habituent à ce que l’« éthique des médias » investisse elle aussi l’espace public, avec d’autant plus de force que l’éthique est par ailleurs revendiquée comme un étendard. L’« éthique bancaire », « politique » ou « ecclésiale » peut être un oxymore qui ne trompe personne. Le journalisme d’investigation en est l’antidote.
Jacques-Yves Bellay