La politique par défaut


Depuis l’élection du nouveau président de la République, nous n’avons cessé d’entendre la formule : « J’ai voté Macron par défaut. » Les déçus de la droite souhaitent ainsi se dédouaner de leur choix, les insoumis n’ont de voix dès qu’il faut prononcer le mot « Macron », la gauche bégaie et ferme la bouche à qui murmure qu’en réalité, Emmanuel Macron fera ce qu’elle a été dans l’incapacité de faire. Pourquoi est-on incapable de parler positivement dans ce pays ? Pourquoi, au lieu de faire barrage à Marine Le Pen, n’atteste-t-on pas que le bulletin de vote signifiant un amour de la liberté, une vision de l’esprit européen, l’émancipation des individus au détriment d’un appel au peuple dont on connaît les dérives historiques ? 

Le désarroi et la souffrance de nombre de gens rendent aujourd’hui tout espoir impossible, sauf à se jeter dans les bras des populismes. Trente années d’échec politique créent un pessimisme généralisé d’autant plus prégnant que la France est un pays de râleurs, qui ne sait réformer qu’à coups de révolutions dont on oublie volontiers les victimes.

C’est aussi un pays où on est individuellement heureux et collectivement en déroute. A force de se désengager des corps intermédiaires pour se projeter dans des espérances où, entre le leader maximo et moi, il n’y a qu’un peuple aux allures insurrectionnelles, on oublie que toute vraie démocratie est représentative et que, au-delà des coups de gueule, la question est renvoyée à chacun : « En quoi est-ce que je participe à l’élaboration de la vie en commun ? »

La campagne qui vient de se dérouler a passé sous silence toutes les initiatives qui, au ras du sol, tentent de refaire du corps social. L’accueil des migrants dans les villages, les solidarités écologiques, les associations qui luttent contre la pauvreté, rien n’a transparu dans les discours des candidats si ce n’est quelques poncifs de campagne. A cet égard, l’appel de Nicolas Hulot et de quatre-vingt Ong appelant à se soucier des inégalités n’a été relayé que par une minorité de médias, et aucun candidat ne l’a évoqué publiquement.

On vote par défaut. Nos atavismes de républicains centralisateurs produisent d’incessants appels à la grève, à des manifestations dont on voit qu’elles sont aujourd’hui un merveilleux terrain de jeux pour les casseurs en tous genres, alors que la négociation n’est qu’une confrontation de postures.

Quand le travail social voit partout ses crédits diminués, les associations environnementales obligées de licencier car nombre de régions les jugent inutiles, quand les mairies manient les budgets culturels comme des variables d’ajustement, il ne faut pas s’étonner que celles et ceux qui trouvent en ces lieux un autre moyen de participer à la vie citoyenne, ou une participation autre que l’adhésion à un parti ou à un syndicat, soient dégoûtés et votent en se pinçant le nez.

La société civile n’a pas besoin des vieux démons et des promesses incarnés par un populisme relooké. Elle demande surtout à respirer. Elle veut de l’air, et le nouveau pouvoir serait bien inspiré de donner des signes en ce sens. Lorsqu’Edgard Morin ne cesse de réclamer une vision pour demain fondée sur les équilibres écologiques, la lutte contre les empires financiers, un souci de solidarité, il n’appelle pas à voter pour tel marchand de bonheur, mais pour un nouvel humanisme, qui passe par le soutien à ce qui se joue dès à présent dans la société.

Refaire du monde commun, c’est aussi renouer avec la pensée. En lisant les Entretiens d’Emmanuel Mounier, le fondateur de cette revue, on est frappé de voir combien cet homme – dans des temps autrement troublés que les nôtres, pendant l’Occupation notamment – n’a cessé de réfléchir avec d’autres à l’avenir et à une refondation de la vie de l’esprit[1]. Il s’agit moins de faire ce que nous pensons que de « penser ce que nous faisons », pour reprendre les mots de Hannah Arendt[2]. Chacun ne se transformera pas en spécialiste de la philosophie politique, mais s’arrêter un instant sur les avatars de l’Histoire devrait être une exigence au-delà des préoccupations militantes. De l’ultra-libéralisme aux concepts creux de « patriote », de « cosmopolitisme » ou d’un futur monde radieux, la classe politique manie le verbe avec un mépris souverain du travail intellectuel.

Dès lors, « le peuple » dont ils se réclament tous et qui est loin d’être idiot vit par défaut. La rancœur ne produit pas d’horizon. Dans un monde qui tourne de plus en plus vite, on imagine que le sens suivrait le rythme, mais on se trompe. Il faut penser long et, si les gens sont incapables de voter autrement que par refus du pire, la faute en revient à l’incapacité moderne de réfléchir à ce que le pays doit être à échéance de vingt-ans, à quel type d’humanité nous aspirons. La politique demeure l’art d’un moins mal possible en vue d’un futur dont chacun est responsable.

 

Jacques-Yves Bellay

 

[1] Emmanuel Mounier,  Entretiens. 1926-1944,  Presses universitaires de Rennes, 2017.

[2] Hannah Arendt,  Condition de l’homme moderne [1958], trad. par Georges Fradier, préface de Paul Ricœur, Paris, Pocket, 2002.