Miguel de Unamuno, intellectuel tragique

Un rappel de la vie et du rôle de Miguel de Unamuno, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de sa mort, le 31 décembre 1936. Intellectuel espagnol et européen proche d’Esprit dans les années 30, il prit des positions courageuses au début de la guerre civile en Espagne.

Le 31 décembre 1936, à 72 ans, s’éteignait Miguel de Unamuno, le plus grand intellectuel de l’Espagne de la première moitié du XXème siècle. Poète, romancier, philosophe, dramaturge, Unanumo fait partie, avec Antonio Machado, Juan Ramón Jiménez et quelques autres, de ce que l’on a appelé « La génération 98 », ceux qui s’essayèrent à repenser l’identité espagnole au lendemain de la perte, en 1898, de Cuba, la dernière colonie de l’empire depuis Charles Quint.

Miguel de Unamuno c Trienarts

Tout au long d'une œuvre imposante et d'un engagement politique que beaucoup ne comprendront pas, Unamuno s'oppose aux logiques de la Raison ou de l'Idée platonicienne au nom de la subjectivité et de la finitude de la condition humaine. A travers ses deux ouvrages majeurs, Le sentiment tragique de la vie (1913, trad. Marcel Faure-Beaulieu, Gallimard, 1917) et L’essence de l’Espagne (1923, trad. Marcel Bataillon, Gallimard, 1967), il se définit lui-même comme « idioclaste », affirmant qu’en réalité, l’homme dans son épaisseur de chair et de sang, est la seule réalité qui vaille.

Né à Bilbao en 1864, il s’établit en Castille, dont il entreprendra d’expliquer le caractère singulier à travers ses paysages, sa langue, la condition agraire, le tout dominé par la haute figure de Don Quichotte. A travers le héros de Cervantès, il jouera en effet une partition paradoxale entre raison et foi, qu’il prolongera durant toute sa vie intellectuelle. Don Quichotte incarne la tension entre le désir et la réalité : il refuse d’accorder son immense désir à la médiocrité du monde, et du coup il échoue lamentablement. Grand lecteur des deux autres castillans que sont Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, Unamuno partage la leçon du fier hidalgo : quand on veut élargir ses rêves et les faire passer au réel, on court à l’échec, et c’est pourquoi le monde n’avance que grâce à ceux qui échouent. Chez Unanumo, le tragique est présent dans la lutte permanente de l’homme entre la science et la mystique, entre la terre castillane et les idéologies qui la ravagent.

L’exégète de Cervantès peut être définie comme un « existentialiste chrétien », désireux de réhabiliter la personne, de l’inscrire la pensée dans la tradition chrétienne – mais non pas catholique : il exècre en effet le catholicisme car il enferme Dieu dans les concepts et des pratiques, et se sent plus proche d’une forme de protestantisme. Honni de la hiérarchie catholique espagnole, il traverse de multiples crises spirituelles, comme autant de symptômes de sa quête du pourquoi des choses, obsédé qu’il est par la mort et l’éternité, par la vie spirituelle, nommée par lui le sentiment, qui est au cœur de sa philosophie Il existe une parenté avec le personnalisme d’Emmanuel Mounier. Grand lecteur de Pascal et de Kierkegaard, à l’instar du fondateur d’Esprit, il sera comme Mounier un homme engagé, contradictoire parfois, attentif à ce que l’écrivain désenchanté qu’il était ne se désolidarise pas des soucis du monde. Plus juste peut-être serait à son propos la formule d’Albert Camus : « Je ne suis pas un écrivain engagé, mais un écrivain embarqué », tant les positions politiques de Unanumo sont aussitôt corrigées par la réflexion d’un esprit qui se refuse à tout propos totalisant.

Membre du Parti socialiste dans les années 1890, député puis recteur de l’université de Salamanque, démis en 1914 pour son opposition farouche à la Monarchie, plus tard opposant acharné à la dictature de Primo de Rivera, contraint à l’exil en 1924 et revenu en Espagne en 1930, rétabli comme recteur et réélu député, son nom sera évoqué pour devenir président de la République, jusqu’à ce jour du 12 octobre 1936, fête de la patronne de l’Espagne, la Vierge du Pilar, où il prend la parole devant les autorités franquistes réunis dans l’aula de l’université. Au début du pronunciamento militaire de Franco en 1936, Unanumo ne s’était pas opposé à lui, car il était révulsé par les exactions du Frente popular, notamment contre les religieux et l’Eglise. Démis de ses fonctions de recteur par les Républicains, réhabilité par Franco, il avait vu ensuite les massacres perpétrés par les nationalistes. Ce jour du 12 octobre, pâle, le visage crispé, il écoute le discours de l’un de ses condisciples vitupérant les Basques et les Catalans, comparés à de la vermine. Quand le général Milan Astray s’écrie Viva la muerte!, il ne peut se taire devant le slogan de la Légion éructé par un fou furieux, borgne, fanatique, l’officier le plus décoré d’Espagne.

C’est un vieil homme malade, décharné, à l’air de hibou, qui se lève. Nous n’avons pas le texte exact de l’intervention : Unanumo n’a pas préparé un discours, il a simplement griffonné sur une enveloppe quelques mots conservés aujourd’hui à la Casa-museo Unamuno, ses appartements de fonction à l’université. La presse reprendra le lendemain ses propos, restés célèbres :

Je viens d’entendre un cri morbide et dénué de sens : Vive la mort ! Et moi, moi qui ai passé ma vie à façonner des paradoxes qui ont soulevé l’irritation de ceux qui ne les saisissent pas, je dois vous dire, en ma qualité d’expert, que ce paradoxe barbare est pour moi répugnant. Le général Millan Astray est un infirme. Disons-le sans arrière-pensée discourtoise. Il est invalide de guerre. Cervantès l’était aussi. Malheureusement, il y a aujourd’hui beaucoup trop d’infirmes. Il y en aura encore plus, si Dieu ne nous vient pas en aide. Je souffre à la pensée que le général Millan Astray pourrait fixer les bases d’une psychologie de masse. Un infirme qui n’a pas la grandeur spirituelle d’un Cervantès recherche habituellement son soulagement dans les mutilations qu’il peut faire subir autour de lui. Cette université est le temple de l’intelligence et j’en suis son grand-prêtre. C’est vous qui profanez son enceinte sacrée. Vous vaincrez parce que vous disposez de la force brutale ; vous ne convaincrez pas car il vous manque la raison. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai terminé.

Unanumo sort sous les insultes et les menaces, protégé par dona Carmen Polo de Franco, épouse du Caudillo. Il est exclu de l’université et meurt dans sa maison près de la Casa de las Muertes, qui doit son nom aux têtes de mort glissées dans l’ornementation de sa superbe façade plateresque. Tout un symbole pour celui qui, toute sa vie, avait réfléchi à l’éternité et à la mort.

C’était il y a quatre-vingt ans. L’intervention de Salamanque demeure l’un des plus beaux textes illustrant la position de l’intellectuel. Unamuno usait de métaphores dans ses écrits, avec une langue souvent poétique, cherchant davantage à faire signe plutôt qu’à saturer la signification. Lorsqu’il dresse le portrait de Don Quichotte dans Le chevalier à la triste figure, il résume ce que fut sa pensée et son attitude :

Ce Christ castillan est resté triste jusqu’à sa très belle mort […] Mais sa tristesse n’était pas plaintive et geignarde ; ce n’était pas la tristesse de visages pâles et des chevelures au désordre étudié, ni la tristesse phtisique de l’égoïsme sentimental, mais la tristesse du lutteur résigné à son sort, la tristesse de ceux qui cherchent à briser le fouet du Seigneur dont ils baisent la main ; une gravité faite d’affliction et d’allégresses mêlées, qui n’est ni optimisme infantile ni pessimisme sénile, mais une tristesse pénétrée d’une solide résignation et d’une simplicité de vie.

Au poing levé et au bras tendu, il préférait la main de son maître, Frei Luis de León, légèrement inclinée vers le sol en signe de gratitude et d’accueil, tel que sa statue le montre encore aujourd’hui face à l’entrée de l’université de Salamanque. Unanumo voulait « contempler le monde d’une âme sereine et avec le désir du prophète, afin que la rectitude jaillisse comme l’eau et la justice ». Il ne chercha pas à avoir raison contre le monde, mais à le seconder par l’intelligence et le respect.

Jacques-Yves Bellay