Dracula et Casanova : la séduction selon Albert Serra
Histoire de ma mort, Albert Serra (sortie le 23 octobre 2013), 2h28mn, avec Vicenç Altaio i Morral, Luis Serrat Masanellas, Noelia Rodenas…
Léopard d’or au Festival de Locarno, Histoire de ma mort, le quatrième long-métrage d’Albert Serra, marque une inflexion dans la carrière du cinéaste catalan : si, en imaginant la confrontation entre deux figures littéraires célèbres, Casanova et Dracula, Serra propose, dans la lignée de ses deux précédents opus, une adaptation très libre de textes classiques, il prend en revanche ses distances avec les partis pris radicaux qui président à la mise en scène de ses premiers films. La représentation de dos des personnages qui empêchait tout processus d’identification et l’emploi de faux-raccords qui instauraient un sentiment de désorientation dans l’espace cèdent ici la place à des dialogues dont l’abondance surprend chez un cinéaste habitué jusque là à plonger ces personnages dans un profond mutisme : par leur double dimension, à la fois philosophique et réaliste, ils confèrent au style dépouillé de Serra une incroyable richesse sémantique. Entre pour beaucoup dans l’attrait qu’exerce Histoire de la mort le fait que l’esthétique de la distanciation initiée par Serra accède à une forme de maturité.
L’écrit et l’image
Albert Serra est de ces cinéastes qui, comme de Miguel Gomes dans Tabou, aspirent à retrouver la dimension primitive du cinéma. Son ambition est d’user de toutes les potentialités qu’offre le numérique pour retrouver la pureté perdue du cinéma des premiers temps. Sa quête cinématographique des origines a pour corollaire un retour aux sources de la culture occidentale. D’où le projet qu’il poursuit, film après film, de porter à l’écran des œuvres fondatrices de la culture européenne. Que la première image qu’il donne à voir de Casanova soit celle d’un homme plongé dans la lecture d’un livre au milieu de sa bibliothèque n’est pas l’effet du hasard. C’est que le cinéma de Serra prend sa source non dans le réel mais dans des œuvres littéraires élevées au rang de mythe. Loin d’être antinomiques, l’écrit et l’image chez Serra s’enrichissent mutuellement : son esthétique minimaliste ne donne sa pleine mesure que si elle se nourrit d’une imaginaire littéraire. La portée philosophique du travail cinématographique de cet héritier de Pasolini, qui aime mêler la trivialité au sacré, la fantaisie à l’abstraction, vient de ce qu’il tient le cinéma pour un outil de connaissance : le rôle d’un cinéaste est à ses yeux de permettre, en portant un regard neuf sur les choses, d’apprendre à penser le monde.
Le questionnement philosophique qui préside au cinéma de Serra porte sur l’idée de civilisation. De ses premiers long-métrages, Honor de cavalleria (2006), dans lequel il réduit à sa quintessence le chef d’œuvre de Cervantes et Le chant des oiseaux (2008), inspiré de l’histoire des Rois Mages, l’enseignement que l’on tire est que, dans la civilisation chrétienne, l’homme ne peut habiter le monde que s’il double le réel d’une construction imaginaire. Le malaise que suscitent ces deux films vient de l’indifférence sinon de l’hostilité de la nature qui entoure les protagonistes qui ne peuvent, sans l’échappatoire que représente la foi, supporter de vivre aux prises avec le réel.
Histoire de ma mort est une réflexion empreinte d’inquiétude sur le destin de la civilisation des Lumières. Des multiples facettes du chevalier de Seingalt, le réalisateur catalan ne retient que celles qui font de lui un parfait disciple de Diderot et de Voltaire : anticlérical, mécréant, rationaliste, matérialiste, hédoniste, Casanova apparaît sous la caméra de Serra comme une figure emblématique de la philosophie des Lumières. Filmant Casanova monologuant face à un miroir, le cinéaste signifie l’antagonisme qui oppose le chevalier de Seingalt au prince des Ténèbres : si Dracula est un être fantomatique privé de reflet spéculaire, Casanova est en revanche un homme entièrement assujetti aux lois qui régissent le bas corporel. Ne faudrait-il qu’une preuve de l’ironie de Serra, on la trouverait dans le fait qu’il accorde une place aussi importante aux scènes de défécation de Casanova qu’à celles de copulation. C’est parce que l’auteur a choisi d’évoquer, à travers les figures de Casanova et de Dracula, le conflit intérieur entre le principe de plaisir et la pulsion de mort que le sujet d’Histoire de ma mort est universel.
La séduction du mal
La profonde mélancolie qui émane d’Histoire de ma mort, dont l’atmosphère évoque les fêtes galantes de Watteau, vient de ce que l’idée qui se dégage du film est que la vie est un voyage vers la mort : à la différence des Rois Mages qui partent à la recherche du Sauveur, Casanova quitte un château en Suisse pour s’aventurer dans le sud des Carpathes où l’attend son bourreau. Histoire de la mort se distingue des longs-métrages précédents de Serra en ce qu’il traite non de la question du rapport au monde mais de celle du rapport à l’autre. En mettant en scène la rivalité à distance qui s’instaure entre le prince des Ténèbres et le chevalier de Seingalt pour conquérir les trois femmes de la maisonnée qui accueillent ce dernier, le mystère que cherche à mettre en lumière le cinéaste catalan est celui du pouvoir de séduction. Or celui qui l’emporte, qui est le plus attirant, dont le pouvoir érotique est irrésistible, ce n’est pas Casanova mais Dracula. Une à une, les femmes succombent à son charme mortifère : elles deviennent, comme dans le roman de Bram Stoker, ses trois épouses. Sa victoire trouve sa source dans la part féminine de son être : à mille lieues du machisme de Casanova qui tient le sexe faible pour maléfique, Dracula fait preuve d’empathie à l’égard des ses conquêtes, à l’oreille desquelles il murmure.
Dans la lignée de Fellini, Serra jette l’anathème sur la sexualité de Casanova, qu’il n’hésite pas à comparer à celle d’un porc. Si Casanova, plus préoccupé de trouver en la personne de son serviteur un spectateur à ses ébats que de donner du plaisir à ses partenaires, entretient un rapport narcissique avec les femmes, Dracula a la faculté de lire dans les pensées de ses épouses. Comme toute figure démoniaque, il les pousse à satisfaire leurs pulsions criminelles. C’est ainsi qu’il permet à l’une d’elles de commettre un parricide. Entre celui qui ne croit qu’au plaisir charnel et celui qui se présente comme l’âme sœur, entre la figure emblématique du siècle des Lumières et la figure pervertie du romantisme, le combat était par trop inégal.
Hantises européennes
Histoire de ma mort est une œuvre crépusculaire sur la disparition du legs des Lumières. Le film s’achève sur l’image de Casanova dévoré par Dracula transformé en loup. Pour peu que l’on sache que Serra a emprunté à Murnau l’idée visuelle selon laquelle le souffle du vent annonce l’imminence de la diffusion du mal, alors il apparaît que le message prémonitoire distillé dans de nombreux plans du film se trouve réalisé. A retracer le parcours de Casanova, on réalise combien est profondément enraciné dans l’imaginaire européen le stéréotype selon lequel la barbarie vient toujours de l’Est.
Qu’un cinéaste aussi rétif que Serra au romanesque hollywoodien fasse sien le thème clé du cinéma américain de la Frontière n’est pas le moindre des paradoxes. La scène dans laquelle des paysans abattent et dépècent un bœuf en dit long sur la violence qui règne dans le wilderness européen. De l’idée qu’il existe à l’est de l’Europe des terres sanglantes dont la sauvagerie menace la civilisation, le cinéaste catalan se fait à son tour l’écho. A la vision du cadavre de Casanova disparaissant dans les ténèbres, on songe à un plan de Faust de Murnau dans lequel le Diable recouvre de son manteau le genre humain.
Tout comme il avait représenté la Nativité dans Le chant des oiseaux, Serra filme ici l’émergence du mal. Sa fascination pour la pureté des commencements prend sa source dans le dégoût du monde contemporain. Pour tourné qu’il soit vers le passé, le cinéma de Serra ne dresse pas moins un tableau impressionnant des hantises qui traversent l’époque actuelle. Histoire de ma mort apporte une nouvelle confirmation du fait que la vertu du cinéma historique est d’offrir, en s’éloignant dans le passé, une meilleure compréhension du présent.
Jean-François Pigoullié