Copyright 2025 CJENM ARP
Copyright 2025 CJENM ARP

Du déclassement social. À propos de No Other Choice de Park Chan-wook

Vingt ans après Costa-Gavras, Park Chan-wook adapte le roman The Ax, de Donald Westlake, dans No Other Choice, comédie noire auscultant la société sud-coréenne et un monde globalisé livré au néolibéralisme le plus sauvage au détriment de l’individu.


De prime abord, il y a là comme l’expression d’un bonheur sans nuages : cadre dans une entreprise de papier, Man-su (Lee Byung-hun) s’affaire, dans le jardin de leur villa cossue, aux préparatifs du barbecue qu’il va partager avec sa femme Miri (Son Ye-jin) et leurs deux enfants, Si-one (Kim Woo Seung), un ado qu’elle a eu d’un premier mariage, et Ri-one (So Yul-choi), leur fillette, violoncelliste virtuose. L’atmosphère est enjouée – c’est l’anniversaire de Madame, à qui il offre une paire d’escarpins -, et pour ajouter à l’ambiance de fête, les nouveaux patrons américains de sa société, Solar Paper, lui ont fort obligeamment adressé une anguille, mets fin qu’ils ne se font faute de savourer.

Le lendemain pourtant, le monde de Man-su s’écroule quand ces mêmes dirigeants lui annoncent son licenciement, ses vingt-cinq années de bons et loyaux services ne pesant pas lourd face à leurs projets de restructuration et d’automatisation de la production – « nous n’avons pas d’autre choix », lui assènent-ils sans ménagement. Dévasté, l’ex employé-modèle refuse de se laisser abattre, se donnant trois mois pour retrouver un emploi. Mais en dépit de ses efforts, la situation s’éternise, l’expédiant d’entretiens infructueux en jobs précaires, son estime de soi malmenée. Avec des conséquences immédiates pour le train de vie de la famille qui, bien que Miri ait repris un travail à mi-temps, se voit d’abord contrainte de placer ses labradors, avant de devoir renoncer aux cours particuliers de Si-one…, liste de sacrifices en cascade auxquels risque de bientôt s’ajouter la vente de leur maison. Ne pouvant se résoudre à la perte de son statut social pas plus qu’à voir sa position au sein de la famille fragilisée, Man-su va échafauder un plan simple et tordu à la fois dans l’espoir de retrouver un emploi à la mesure de son expertise. Après les avoir appâtés à l’aide d’une fausse annonce placée par ses soins dans un journal professionnel, il va entreprendre d’éliminer un à un tous ses rivaux potentiels, afin de rester seul candidat en lice au moment de pourvoir les postes laissés vacants par leur disparition. Sombre dessein qu’il poursuit avec une frénésie criminelle nouvelle –  « pas d’autre choix », considère-t-il à son tour comme un mantra, en écho à la violence qu’il avait lui-même subie. Et qu’il prend soin de dissimuler à son entourage, entamant dès lors une double vie – à l’instar, avant lui, du héros de L’emploi du temps, de Laurent Cantet, autre recalé du capitalisme débridé.

Un parfum de film de genre

C’est toutefois à un autre film que fait surtout penser No Other Choice : comme Le Couperet, réalisé en 2004 par Costa-Gavras (auquel il est d’ailleurs dédié), le film de Park Chan-wook est en effet adapté du roman The Ax, écrit en 1997 par Donald Westlake. Un ouvrage dont le réalisateur coréen souligne l’avoir lu dès sa parution, et avoir voulu depuis le porter à l’écran, le projet étant repoussé à plusieurs reprises. Alors que Gavras envoyait José Garcia sillonner la province française pour une équipée meurtrière ayant la casse sociale pour toile de fond, Park inscrit pour sa part logiquement son propos dans la réalité coréenne. Le cadre diffère, la problématique reste globalement inchangée, même si, temps et crise(s) aidant, elle a évolué et s’est amplifiée. Le traitement choisi diverge par contre sensiblement, moins premier degré chez le maître coréen que dans le chef du vétéran franco-grec. Park Chan-wook manie la satire avec délice, tout en restant fidèle à un cinéma de genre qu’il a toujours pratiqué avec bonheur – de Sympathy for Mister Vengeance à Thirst, son adaptation en film de vampires de Thérèse Raquin, de Zola, en passant par Old Boy -, alliant virtuosité de la mise en scène et audace narrative, quitte à tutoyer l’outrance au besoin. Ainsi encore de No Other Choice où, inscrivant son propos au confluent de la comédie noire et du thriller, le cinéaste coréen distille quelques touches trash au gré des trois actes balisant le récit. Comme souvent chez le réalisateur de Decision to Leave, la puissance et la fluidité de la mise en scène autorisent les ruptures de ton ; les transitions sereines comme les parenthèses saignantes ; les écarts et digressions qui, ailleurs, sembleraient hautement improbables ; et jusqu’aux éclats grotesques dont il fait son miel, pour un résultat en tout point réjouissant.

La violence sociale pour règle

Park Chan-wook n’a par ailleurs pas attendu No Other Choice pour faire du cinéma de genre un instrument critique, passant la société coréenne au crible de sa caméra affûtée – un postulat affirmé dès Joint Security Area, le film qui le fit découvrir à l’international en 2000 – tout en laissant s’exprimer une fibre sociale. A cet égard, ce nouvel opus n’est pas sans évoquer le formidable Parasite de Bong Joon-ho par le regard qu’il porte sur le « pays du matin calme ». Si Bong y revisitait la lutte des classes, Park dépeint, pour sa part, un système où la violence sociale la plus brutale est la règle – « pas d’autre choix », n’est-ce pas -, et l’hypocrisie son corollaire. Ou comment le libéralisme le plus sauvage s’épanouit au détriment de l’individu, dans un mouvement encore accéléré par l’automatisation du monde de l’entreprise.

Instrumentalisé, Man-Su – interprété avec l’apparence de la naïveté idoine par Lee Byung-hun, qui retrouve Park Chan-wook après Joint Security Area et Three… Extremes – est le jouet de forces qui le dépassent, se lançant dans son entreprise absurde et délirante avec un aplomb que ne tempère pas même sa maladresse. La préservation de son statut social en ligne de mire, fût-ce au détriment de son humanité, ou d’un quelconque sentiment d’empathie. Et l’aboutissement, sous des dehors burlesques par endroit, d’une logique comptable où les algorithmes se substituent à l’individu. C’est dire aussi combien, tout en adoptant par endroit les contours d’une farce drôle et sinistre, No Other Choice résonne avec notre époque, Park Chan-wook y auscultant aussi bien la société sud-coréenne que le monde globalisé, ses dérives et leurs conséquences déjà palpables, du dérèglement climatique à la désagrégation sociale. Nul hasard d’ailleurs si ce film arrive au même moment que À pied d’œuvre, adapté par Valérie Donzelli du roman éponyme de Franck Courtès, une autre chronique du déclassement social, volontaire celui-là. De l’un à l’autre, c’est un même air du temps désenchanté qui circule, auquel les deux cinéastes donnent toutefois une coloration différente. Park adopte celle d’une satire féroce et jubilatoire, dispensant son propos cinglant dans un feu d’artifice narratif et formel qu’il ponctue sur une note d’ironie cruelle.  Le constat n’en est pas moins sans appel : portant un regard acéré sur nos sociétés, cette comédie noire maquillée en thriller sanglant se révèle en définitive aussi glaçante que grinçante.