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Mélancolie, Munch, 1892
Mélancolie, Munch, 1892
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Du vieillir

Le vieillissement n'est pas une expérience propre aux personnes âgées. Car on vieillit à tout âge et dès le début de notre vie. Alors que la réflexion philosophique a multiplié les traités sur « la vieillesse », le changement que le temps produit en nous doit aussi nous retenir comme tel. Mais peut-il faire l'objet d'une sagesse ?

Notre propos est de dissoudre la notion de vieillesse en en dénonçant son inconsistance ontologique, ainsi que l’usage politique et social qui en est fait. Celle-ci a été trop souvent pensée en Europe comme catégorie sui generis, opposée à une autre, la jeunesse, comme si ces catégories de l’esprit existaient séparément l’une de l’autre, mais ne pouvaient en même temps être comprises que l’une par l’autre. Première contradiction révélant sans doute qu’elles sont moins des catégories, que deux pôles entre lesquels oscille continûment le mouvement de la vie. Deux pôles plutôt que deux âges distincts, car, comme les saisons, ils n’émergent pas soudain dans le temps comme dans l’espace sans que l’un, contenant déjà l’autre au travail, l’enchâssant, ne lui cède peu à peu la place. Ce « peu à peu » assure une continuité en creusant une différence : la continuité d’une variation, la scansion d’un écoulement. La différence serait plutôt celle de degrés d’intensité : à la jeunesse seraient attachées une animation, une vivacité synonyme de vitalité, à la vieillesse une sorte de fatigue, de lassitude qui la rendrait morne, et même éteinte. Mais, chacun des pôles appelant son autre pour le compenser, ces états peuvent s’inverser, révélant le caractère arbitraire du parallélisme : « les jeunes », sans espoir, sans argent, sans travail, se montrent souvent dépressifs, les plus âgés, commençant à défaire notre discours rigide, se montrent les plus actifs, entreprenants, disponibles, participant davantage à la culture et aux loisirs. Plutôt que de faire de ces pôles des phases qui s’enchaînent en contrastant, un passage renversant progressivement l’un en l’autre, les discours usuels organisent le contraste dans un quadrillage érigé par notre raison. En organisant du contraste, ils préparent du conflit. Une rhétorique de la compassion accompagne souvent ces discours. Les pouvoirs publics font de la vieillesse un problème politique et social dès lors qu’ils prennent conscience que l’allongement de la durée de vie n’est pas sans effets économiques et financiers. Dans une société libérale où priment les valeurs d’efficacité et de rentabilité, la catégorie des « jeunes » est glorifiée, celle des « vieux », pudiquement appelés les seniors, symbolise un rebut, un déchet : ils sont ceux dont la société ne sait quoi faire. La vieillesse, rapport individuel à soi-même, est devenue un problème public en termes de coût, de maladie, de retraite, devenant un poids pesant sur la transmission entre générations. Alors que, chez les Anciens, la vieillesse était presque synonyme de sagesse, et que, dans certains pays comme l’Afrique, « le vieux » est consulté comme détenteur de secrets de vie, garant de la tradition, comme celui qui met fin aux conflits, prônant la paix et la tolérance, il est chez nous devenu une sorte d’anti-modèle : il représente la vie épuisée, basculant dans la mort ; oublieux, il n’aurait rien à nous apprendre ; capricieux, il bousculerait nos projets les plus simples.

Éloignons-nous de ces constructions théoriques : elles nous font négliger les variations, les vibrations continues qui tissent notre durée.

Qu’est-ce qui a changé ?

Si la vieillesse est une chose, sans doute une construction artificiellement créée, vieillir en est une autre.

Vieillir est au nombre de ces « transformations silencieuses » décrites par François Jullien1, et qui, affleurant par surprise à la surface, ne deviennent visibles que par seuils.

Vieillir, croyons-nous, ne serait directement lié ni à l’âge ni à la dépendance, physique ou cognitive (par exemple, d’un côté diminution des capacités d’adaptation des grandes fonctions, de l’autre vulnérabilité accrue aux pertes, agressions et traumatismes). Il ne s’identifie pas non plus à une métamorphose du corps humain en moribond, ou en bonhomme de neige grimaçant, ni même à la mort qui n’en est pas une conséquence, mais une interruption.

Vieillir, ne serait-ce pas seulement sentir que l’on est devenu inutile dans la vie intellectuelle comme affective, que, sans que rien n’ait changé tout a changé : on n’est plus aimé ? Anna Karénine, retrouvant son mari sur le quai au sortir d’un train, s’interroge : « Bon Dieu, pourquoi ses oreilles sont-elles devenues si longues ? » Question d’apparence anodine, mais qui révèle, et radicalise, un complet renversement : son amour a vieilli.

Qui n’a pas connu l’expérience de vieillir d’un seul coup – car il s’agit bien d’un coup – dès l’instant où, brutalement, il s’aperçoit que l’aimée n’est plus aimante ? Ce n’est pas seulement l’identité qui vacille, c’est le monde qui s’effondre. Expérience winnicottienne de l’effondrement ?

Désormais, tout est sans odeur, sans saveur. Le passé refait surface, il envahit présent et futur, au point que désormais il n’y a plus que du passé. Être courbé, arc-bouté sur ce passé, est un signe que l’élan vital de la jeunesse, la promesse du printemps, se sont irréversiblement éloignés. La remémoration, une tendance personnelle à la non-existence prennent la place du soi. Faillite du moi qui ne parvient plus à faire entrer l’environnement dans l’aire de son omnipotence.

Que nul, étant jeune, ne tarde à philosopher, ni, vieux, ne se lasse de la philosophie. Car il n’est, pour personne, ni trop tôt ni trop tard, pour assurer la santé de l’âme… De sorte que ont à philosopher et le jeune et le vieux, celui-ci pour que, vieillissant, il soit jeune en biens par la gratitude de ce qui a été, celui-là pour que, jeune, il soit en même temps un ancien par son absence de crainte de l’avenir.

Dès le début de la Lettre à Ménécée, Épicure ne sépare pas le « jeune » et le « vieux ». Il a compris que c’était une même personne, à quelques années de distance près. Faire abondante provision de souvenirs est le privilège du plus âgé, mais le plus jeune est en même temps « ancien » s’il apprend à n’avoir pas peur de l’avenir.

Il n’y a pas d’âge pour philosopher, pas plus qu’il n’y en a pour vivre. Car on ne vit pas selon son âge.

Ainsi substituerons-nous le vieillir à la vieillesse, le déclin au destin, le processus à son effet de condensation dramatique. La vieillesse est supposée être un état, donc quelque chose de stable, de découpable, d’identifiable. Elle est le plus souvent regardée par la société soit comme un objet lointain un peu mystérieux – nous avons toujours le temps d’y penser – soit comme un objet de ségrégation, voire de commisération, au mieux hypocritement bienveillante, par aveuglement ou par indifférence. Montaigne est l’un des rares à avoir pensé l’irréversible non comme point de fixation du temps, mais comme mouvement : un irréversible en devenir. « La vieillesse a quelque peu besoin d’être traitée plus tendrement », écrivait-il2.

Plus tendrement : la tendresse est un mouvement à peine perceptible vers l’autre. Il faut éviter de stigmatiser – un regard d’apitoiement peut être ressenti comme une agression – comme de ghettoïser les personnes âgées. Elles ne forment pas une catégorie particulière de la population mondiale : même si certaines personnes, au même moment du temps, sont plus âgées que d’autres, nous sommes tous des personnes âgées en puissance puisque nous le deviendrons un jour ou l’autre, sauf accident.

En Europe, si nous avons tendance à dramatiser l’événement, c’est justement parce que nous en faisons un événement : quelque chose de repérable, d’isolable, d’irréparable qui survient du dehors, et qui nous affecte, par son irruption, voire par son intrusion.

Or, la vieillesse n’est pas un événement : plutôt un affleurement visible de lentes mutations internes. Même s’il existe des seuils, qui sont le plus souvent des seuils de perception, nous ne sommes généralement pas sensibles aux transitions. Tout à coup, des gestes plus lents, une démarche alourdie (nous chaussons des « semelles de plomb », selon une expression de Marcel Proust), une mémoire moins vive ou moins précise, un sommeil discontinu, nous alertent : ce sont des signaux que nous avons déjà vieilli, et que nous ne nous en étions pas aperçus ; marches de notre progression vers la mort. Un autre moi a pris la place du premier, mais, s’en souvenant, il est aussi le même.

De l’intérieur, nous ne nous sentons pas vieillir. De l’extérieur, nous ne nous voyons pas vieillir (dans un miroir comme dans le regard de l’autre nous nous voyons vieilli, mais non vieillir).

Les enfants sont une scansion palpable, et visible, du renouvellement impalpable, et invisible, des générations.

Quand la confusion des générations se produit, c’est signe que la vieillesse a déjà fait son œuvre. En passant de la bibliothèque dans les salons où une fête est donnée chez les Guermantes, le narrateur, chez Proust, se trouve tout à coup en présence de personnes connues de lui depuis toujours. Il n’en reconnaît aucune. Au premier moment, il ne comprend pas pourquoi il hésite à reconnaître le maître de maison, les invités, et pourquoi chacun semblait s’être « fait une tête », généralement poudrée et qui les changeait complètement.

Chez certains êtres, le remplacement successif, mais accompli en mon absence, de chaque cellule par d’autres, avait amené un changement si complet, une si entière métamorphose que j’aurais pu dîner cent fois en face d’eux dans un restaurant sans me douter plus que je les avais connus autrefois que je n’aurais pu deviner la royauté d’un souverain incognito ou le vice d’un inconnu3.

Ces vieillards fantoches sont devenus des « poupées extériorisant le Temps ». Il arrive même au narrateur de prendre la fille pour la mère :

Voilà une dame qui s’approche de moi, elle veut me dire bonjour, mon Dieu qui est-ce ? Mais ce visage, c’est celui de Madame de Forcheville ! Comme elle est forte, la pauvre et des cheveux gris on dirait, mais ce n’est pas elle pourtant : « Bonjour, vous ne me reconnaissez pas, vous me prenez pour maman », me dit Madame de Forcheville avec sa franche et modeste simplicité. Je balbutiai une excuse. Je ne comprends rien à ce qu’ont tous ces gens que je ne reconnais que comme dans un rêve4.

Voici ce que Proust écrit de la duchesse de Guermantes :

[…] puisque les meilleurs écrivains cessent souvent, aux approches de la vieillesse, ou après un excès de production, d’avoir du talent, on peut bien excuser les femmes du monde de cesser à partir d’un certain moment d’avoir de l’esprit. Swann ne retrouvait plus dans l’esprit dur de la duchesse de Guermantes le « fondu » de la jeune princesse des Laumes. Sur le tard, fatiguée au moindre effort, Madame de Guermantes disait énormément de bêtises. Certes, à tout moment et bien des fois au cours même de cette matinée, elle redevenait la femme que j’avais connue et parlait des choses mondaines avec esprit. Mais à côté de cela, bien souvent il arrivait que cette parole pétillante sous un beau regard, et qui pendant tant d’années avait tenu sous son sceptre spirituel les hommes les plus éminents de Paris, scintillât encore mais pour ainsi dire à vide. Quand le moment de placer un mot venait, elle s’interrompait pendant le même nombre de secondes qu’autrefois, elle avait l’air d’hésiter, de produire, mais le mot qu’elle lançait alors ne valait rien. Combien peu de personnes d’ailleurs s’en apercevaient ! La continuité du procédé leur faisait croire à la survivance de l’esprit, comme il arrive à ces gens qui, superstitieusement attachés à une marque de pâtisserie, continuent à faire venir leurs petits fours d’une même maison sans s’apercevoir qu’ils sont devenus détestables5.

Ailleurs, Proust évoque ce qui arriva à Swann. Au rire qui retentit lorsque celui-ci répond à Gilberte de Saint-Loup l’invitant à dîner seule avec lui au restaurant :

Si vous ne trouvez pas compromettant de venir dîner seule avec un jeune homme,

et corrigeant aussitôt « ou plutôt avec un vieil homme », il comprit qu’il n’avait pas échappé au déguisement qui le rendait à son tour méconnaissable.

Je sentais que la phrase qui avait fait rire était de celles qu’aurait pu, en parlant de moi, dire ma mère, ma mère pour qui j’étais toujours un enfant6.

Il fallait, pour s’en apercevoir, changer de point de vue, et non d’état.

La vieillesse n’est pas un état, plutôt une étape, elle n’est pas une détermination (toute détermination est une négation) mais un processus évolutif.

Par-delà l’âge

D’ailleurs, il n’y a pas d’âge pour la vieillesse : un âge fixe, et surtout figé, un moment dans une évolution continue du temps.

Les uns font commencer la vieillesse à 50 ans, d’autres à 70 ou 75 ans, d’autres encore à 80 ans, et personne n’en sait rien.

Suivant les époques, et suivant les pays, non seulement l’âge change, mais, au même âge, l’on peut être considéré comme âgé ou jeune. En France, l’âge légal de la retraite a été fixé en 1981 à 60 ans dans le secteur privé, 65 ans dans la fonction publique. Cette détermination légale, mais arbitraire, est contraire aux grandes tendances de la société française : allongement de la durée de vie, montée du chômage (la mise à la retraite précoce coexiste en France avec des taux record de chômage des jeunes).

Ce n’est pas la « vieillesse » qui « déclenche » la mise à la retraite, mais parfois, à l’inverse, la retraite favorise la vieillesse, ou même y plonge soudain. L’opposition convenue entre deux catégories, les actifs, les retraités (dans la proportion actuelle de 1, 8 actif pour 1 retraité), est rigide et arbitraire car elle sous-entend que les retraités basculeraient du côté de l’inactivité, alors qu’ils apparaissent aujourd’hui plutôt très investis dans de multiples activités, associatives ou non.

Ces variations démontrent que la vieillesse est comme la vie : elle comporte plusieurs phases, elle verdit, fleurit, puis se flétrit. Aucune loi ni règle n’a prise sur elle, et il serait vain de vouloir l’arrêter en l’enfermant dans un cadre, fût-il légal, ou en la subsumant sous une catégorie. « Vieillir défait jusqu’en son fond la condition de possibilité de toute identité », écrit François Jullien7. Vieillir est une épreuve de notre identité. François Jullien pose la question : d’une part, est-il un début du vieillissement ?

Quand, « à partir d’où », ai-je commencé de vieillir ? Aucun début n’est assignable : aussi loin qu’on remonte en sa vie, on a toujours commencé de vieillir. Des cellules meurent déjà, sculptant le foetus. Vieillir a toujours déjà commencé. Et, d’autre part, vers quelle forme-fin tendrait le vieillissement8 ?

Car vieillir ne tend vers rien, la transition est insensible, elle se fait par degré.

Vieillir, c’est comme respirer : cela s’opère naturellement. On commence à vieillir en même temps qu’on commence à respirer, dès notre naissance, et même avant elle. Les deux ont même fin : la mort.

« La vie nous fatigue, la vieillesse nous détend, la mort nous repose », est-il écrit dans un texte chinois. Rien de tragique dans ces étapes. Montaigne écrivait de son côté : « L’âme se fatigue à être continuellement tendue9. » Le moment du vieillir devrait être un temps de la détente, de la déprise de soi : on n’a rien à attendre, ni de l’avenir puisque les projets n’ont plus tant d’importance ni du passé puisqu’il est derrière nous, et que la sagesse serait de faire provision de souvenirs. La sagesse viendrait-elle avec la vieillesse ? Tout dépend de l’usage que l’on fait de sa vieillesse. Celle-ci, à son tour, peut s’incliner vers la jeunesse.

Que les ans m’entraînent s’ils veulent, mais à reculons ! autant que mes yeux peuvent reconnaître cette belle saison expirée, je les y tourne par intervalles… C’est vivre deux fois que de pouvoir jouir de la vie antérieure10.

C’est le privilège de l’esprit de se ressaisir de la vieillesse. Anticiper les maux humains, ce serait les allonger.

J’aime mieux être vieux moins longtemps que d’être vieux avant de l’être11.

Dans l’un des premiers spectacles de Jérôme Deschamps, Les petits pas, un bal de fin d’année était organisé dans une maison de retraite. Des petits vieux, des petites vieilles, en s’affairant aux préparatifs, peu à peu retrouvaient l’allant de leur jeunesse. Au moment du bal, ces corps raidis, courbés sous le poids des ans, gangrenés d’habitudes et de postures, commençaient à s’animer. Des chansons, des impressions, des histoires du passé leur revenaient en mémoire. Peu à peu, ces personnes, empoignant ces occasions de plaisir, revivaient leur première enfance comme dans l’exaltation de la première fois.

La frontière entre jeunes et vieux s’efface, il n’y a plus que des activités, et des manières de vivre, rythmées différemment.

Le regard porté sur l’autre, quand il est d’exclusion, traduit une peur de se voir ; quand il est de bienveillance, il traduit une acceptation de l’irréversible devenir du temps.

À l’inverse des Petits pas, un spectacle de la compagnie Barouf Théâtre Tout doit disparaître nous montre des personnes âgées dont les familles cherchent à se débarrasser en les plaçant dans de « luxueuses » maisons de retraite médicalisées. Tout doit disparaître, surtout ceux qui n’en finissent pas de ne pas disparaître, et que leurs proches poussent vers la sortie en leur faisant croire qu’ils les emmènent en promenade. Daphné, l’une des pensionnaires, déclare :

Vous vous rendez compte, je me souviens bien des choses anciennes mais je me rappelle plus si ma fille va venir ou si elle est déjà venue. Il y a quand même un certain nombre de choses que je ne comprends pas. Ma fille ne m’explique pas. Je voudrais bien savoir où sont mes papiers. Et ma maison, pourquoi je n’y retourne pas ? Monsieur O. me dit que pour lui, c’est pareil, il a travaillé dur toute sa vie pour donner une situation à ses enfants et ils l’ont mis ici12 […].

La vieillesse n’est ni une maladie ni un handicap ni un traumatisme. Elle dépend essentiellement d’une capacité de dialoguer avec soi-même, condition d’une écoute de l’autre dans son histoire singulière. Être capable de resituer cette histoire à partir de ses racines, de la raconter, de se la raconter, c’est se prolonger sans peser. C’est être responsable de soi-même. C’est une question éthique, voire une question religieuse.

Un autre nous-même

Vieillir serait comme passer d’une saison à une autre – le printemps n’éclôt pas d’un coup pas plus que l’hiver ne nous glace soudain –, ou bien comme un terrain qui s’érode, ou encore comme le climat se réchauffe.

Non seulement nous vieillissons sans cesse, et « ce vieillissement est trop progressif et continu pour saillir à la vue », écrit François Jullien13, mais tout en nous vieillit, même si c’est inégalement. Les cheveux blanchissent, les cernes se creusent, les traits s’empâtent, les formes s’alourdissent, le teint vire, la peau se gerce, la chair s’affaisse et se rétracte, tout s’infléchit. C’est justement parce que ce tout se modifie que rien n’en est isolable. « Ce manifeste en devenir, et même étalé sous nos yeux, ne se voit pas. » Ce ne sont pas des cheveux blancs qui font qu’on aura l’air vieux et qu’un jour des gens se lèvent dans l’autobus pour nous céder la place.

Cette transformation en cours n’est pas aperçue, elle s’opère sans crier gare, sans se faire remarquer et comme indépendamment de nous : en silence ; sans vouloir nous déranger, alors même qu’elle fait son chemin en nous et nous conduit jusqu’à la tombe.

Si nous feuilletons un album de photographies, nous sommes troublés par ce visage qui nous ressemble : est-ce moi ? Mais qui d’autre que moi peut figurer sous ces traits, dans cet habillement, à cet endroit visité il y a quarante ans ? Par déduction, j’en conclus que c’est moi, cet étranger qui me ressemble, car il rassemble toutes mes expressions et tous mes traits. Mais intérieurement je ne suis pas en lui, il n’est pas moi, pas plus que je ne suis lui.

Nous ne pouvons rien apercevoir du vieillissement parce que celui-ci nous accompagne tout au long de notre vie. Le discret et lent érodage, le travail souterrain de sape, nous échappent.

Freud raconte l’expérience suivante :

J’étais assis seul dans un compartiment de wagons-lits lorsque, à la suite d’un violent cahot de la marche, la porte qui menait au cabinet de toilette voisin s’ouvrit et un homme d’un certain âge, en robe de chambre et casquette de voyage, entra chez moi. Je supposai qu’il s’était trompé de direction en sortant des cabinets qui se trouvaient entre les deux compartiments et qu’il était entré dans le mien par erreur. Je me précipitai pour le renseigner, mais je m’aperçus, tout interdit, que l’intrus n’était autre que ma propre image reflétée dans la glace de la porte de communication. Et je me rappelle encore que cette apparition m’avait profondément déplu… Qui sait si le déplaisir éprouvé n’était tout de même pas un reste de cette réaction archaïque que ressent le double comme étant étrangement inquiétant14 ?

Freud « explique » cette expérience déplaisante en la rapportant à une réaction archaïque, et au sentiment du double. L’enfant est le double de moi-même, il me suit et me poursuit toute ma vie, à moins que je sois devenu ce double de l’enfant qui continue de m’habiter.

Un double, ce peut être aussi une image de soi interrogeant la solitude. Rien ne l’illustre mieux qu’un autoportrait.

Pendant quarante ans, de 1629 à 1669, date de sa mort, Rembrandt, comme aucun autre peintre ne l’a fait avant lui, n’a cessé de se représenter dans au moins cinquante-cinq peintures, quatre-vingt-dix-neuf dessins et une trentaine de gravures. Le plus souvent, car parfois le costume scintille, sans apparat, sans accessoire. Les cheveux ont blanchi. Les rides et la graisse l’ont comme enflé. Le regard est las, toujours impassible. Mais on ressent surtout qu’on assiste à une disparition progressive et insensible du peintre dans ses autoportraits : il s’est fondu en eux. Lui, sa vie et sa peinture ne font plus qu’un. Comme s’il avait voulu opposer à sa solitude une certitude qui se dérobe : celle de son identité.

« Pour se représenter soi-même, il faut essayer de se peindre comme si l’on était quelqu’un d’autre » : ces mots du peintre anglais Lucian Freud, qui s’est représenté de la jeunesse à la vieillesse, de 1940 à 2005, expriment ce qu’a d’irreprésentable la capacité à accepter la perte de soi. Il cherche à s’apprivoiser comme homme et comme artiste dans ses autoportraits. Il les appelle « reflection », à la fois reflet et réflexion. Par cette tension entre intériorité et représentation, est mis en scène, autour du dispositif du miroir, l’acte même de « reflection ». Si le vieillir est un travail intérieur de renoncement à l’éternité, comme un travail de deuil, il peut être compensé par cette figure imaginaire avec qui le peintre entre en dialogue sans se sentir anéanti : recrutement de fantasmes, reviviscence de désirs sexuels, rappels d’expériences antérieures et recherche de nouveauté permettent alors d’affronter la représentation d’un anéantissement.

Le vieillissement ne fait pas seulement de nous un autre même, mais, sous une unité factice, il produit une image d’un moi fragmenté. Même si tout vieillit, nous vieillissons rarement d’un bloc ou tout entiers. Le corps peut vieillir plus vite que nos facultés intellectuelles, ou l’inverse, et, dans le corps, certaines parties plus, et plus vite, que d’autres.

Dieu fait une grâce à ceux à qui il enlève la vie par le menu : c’est le seul bienfait de la vieillesse. L’ultime mort en sera d’autant moins complète et pénible : elle ne tuera plus qu’une moitié ou un quart d’homme. Voilà une dent qui vient de me tomber, sans douleur, sans effort : c’était le terme naturel de sa durée. Cette partie de mon être et aussi plusieurs autres sont déjà mortes, d’autres à demi mortes qui étaient parmi les plus actives et tenaient le premier rang pendant que j’étais dans la force de l’âge. C’est ainsi que je fonds et que j’échappe à moi-même. Quelle bêtise ce serait pour mon intelligence que de ressentir le saut de cette chute, déjà si avancée, comme si elle était entière !

Ainsi écrivait Montaigne15. Le vieillissement n’atteignant qu’une moitié ou un quart d’homme, il est moins cruel puisque je n’y suis plus tout entier.

L’image corporelle peut ne pas être seulement fragmentée, elle peut être divisée et comme scindée. C’est l’expérience que raconte Claude Lévi-Strauss : lors de l’anniversaire de ses quatre-vingt-dix-sept ans, alors que Montaigne est mort à cinquante-neuf ans, il a le sentiment d’être comme un hologramme brisé.

Cet hologramme ne possède plus son unité entière et cependant, comme dans tout hologramme, chaque partie restante conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel, qui conserve encore vive une idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres et dit au moi réel : « C’est à toi de continuer. » Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : « C’est ton affaire. » Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange…

Si le moi virtuel pouvait prendre la place du moi réel, combien de livres n’encombreraient-ils pas les tables des librairies !

Ce dialogue étrange entre deux moitiés, dont l’une en vient à ignorer l’autre en s’en séparant, nous renvoie une image tronquée de notre corps ; image qui peut confiner au fantasme, scénario imaginaire et inconscient où serait mis en scène, déformé par des mécanismes de défense, un désir de complétude toujours repoussée. Mais l’image corporelle se renouvelle, elle se remodèle sans cesse parce que nos rapports avec nous-mêmes se modifient, notamment en fonction des rapports avec les autres et des images parentales. Il y a remaniement interne des identifications et des imago, ces schèmes imaginaires acquis, construits à partir des premières relations, réelles ou fictives, dès l’enfance, avec un entourage familial.

Ce dédoublement du moi n’est pas sans analogie avec ce que Bergson appelait le moi superficiel, socialisé, et le moi profond. Le premier est tendu vers l’action dans le monde, le second est tourné vers le rêve et la mémoire pure, inutilisable.

Vivre au présent

On avance on avance on avance

Tu vois pas tout ce qu’on dépense. On avance.

Faut pas qu’on réfléchisse ni qu’on pense.

Il faut qu’on avance.

Alain Souchon

En conclusion, nous aimerions soutenir, avec Georges Baguet : « Bien vieillir, je crois, c’est vivre sa vieillesse dans le présent de chaque jour. » « Le présent, le seul temps qui soit véritablement à nous », écrit Pascal qui ajoute : « Mais l’homme est si inquiet. » Vivre le présent autant que possible, seulement lui, c’est au terme de la vie se dépouiller, et faire face à la dépossession de soi comme à la détente, inverse de la tension qui fut celle de la traversée de notre existence : plus de fuite possible ni en avant ni en arrière : « Ne plus pouvoir s’échapper à soi-même », écrivait Montaigne, « être avec soi, vivre avec soi-même », disait déjà Cicéron16

Vieillir, ce serait, à défaut d’être attractif, nous rendre attentifs à l’essentiel, en nous éloignant de la vaine agitation des hommes ; ce serait réorganiser autrement nos investissements. Vieillir est une puissance, selon le titre d’un livre du psychanalyste François Villa17. L’innombrable série de tous les « moi » qui ont antérieurement existé, et prédominé, a mis à mal la fonction moi. Celle-ci a dû, pour perdurer, accepter son altération, voire sa destruction. « À chacune de ces métamorphoses, écrit Villa, a eu lieu nécessairement un désinvestissement libidinal de l’ancien moi au profit du nouveau18. » La difficulté à laquelle vieillir nous confronterait serait celle d’un écart, un déséquilibre même, entre un accroissement de la pulsion sexuelle – et non une diminution, comme on aurait pu le croire – et une faiblesse de la psyché qui, avec le temps, se montre insuffisante pour maîtriser ce surcroît d’excitation. La puissance du vieillir serait ainsi la capacité d’ordonner psychiquement les excitations pulsionnelles, en transformant une quantité d’excitation en qualité psychique. Vieillir serait nous rendre disponibles à notre moi actuel vieillissant, c’est-à-dire nous rendre aptes à supporter de devoir penser un décalage entre la représentation psychique de notre corps et sa matérialité.

Jean Améry rapporte l’anecdote suivante : une dame de soixante-quinze ans, de bonne constitution physique, se plaint de rhumatismes. Elle consulte un spécialiste, lui expliquant sans cesse que si, jusqu’à présent, elle n’en avait jamais eus, il lui serait donc très facile de les lui enlever. Le médecin lui répondit : « Chère Madame, à quel autre moment désirez-vous vos rhumatismes19 ? » Cette personne ne voulait ni vieillir ni mourir. Les manifestations de son corps étaient en décalage avec son propre jugement.

Vieillir, c’est être contemporain d’un moi nouveau, avancer en sa compagnie en agissant le présent.

Ne plus fuir ni vers l’avant ni vers l’arrière n’empêche pas d’avancer.

Au soir de sa vie, un vieil acteur de quatre-vingt-deux ans se donne l’illusion de rejouer, dans un présent intemporel et suspendu, Richard III de Shakespeare en posant sur sa tête une couronne enfermée à ses pieds dans une boîte ressemblant à une boîte à chaussures. Il s’adonne à de menus travaux d’artisanat, empoisonne des souris, se souvient de sa femme disparue, maugrée contre deux poisons de l’humanité : Shakespeare et Schopenhauer.

Arthur Schopenhauer ; le monde comme volonté et représentation. Quelle foutaise !

En scrutant les murs de son modeste logis, voici qu’il se met à murmurer à lui-même : « Repeindre quelle folie alors que je ne suis même plus capable de me faire une tasse de thé. Pendant vingt ans j’ai pensé je referai encore une fois la peinture. Mais je ne repeindrai plus… Est-ce qu’il y a des fissures ? » Oui, il y en a.

Dans un discours en apparence radoteur, à la fois répétitif et saturé de trous, cet acteur fait entendre comme autant de leitmotive musicaux les fissures qui ont scandé son existence.

Ne peut-on imaginer qu’il parle de la vie, non des murs, et qu’il ne sert à rien de la repeindre, surtout au moment où il découvre qu’elle est pleine de fissures ? Une douce, et mélancolique, musique de voisinage se fait alors entendre du dehors : « Bal des vieux, je l’avais complètement oublié20. »

Le bal des vieux, c’est pour les autres. Fermons le bal.

  • *.

    Philosophe, directeur de la revue Approches, auteur dans Esprit de « Albert Camus : un équilibre des contraires », janvier 2008 et « Jean-Pierre Vernant. Soi-même comme un Grec », juin 1998.

  • 1.

    François Jullien, les Transformations silencieuses, Chantiers I, Paris, Grasset, 2009.

  • 2.

    Montaigne, Essais. Les Essais en français moderne, Livre III, chap. XIII « Sur l’expérience », fin, adaptation par André Lanly, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2009, p. 1347.

  • 3.

    Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Le Temps retrouvé, Pierre Clarac et André Ferré (sous la dir. de), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1954, III, p. 930-931.

  • 4.

    M. Proust, À la recherche du temps perdu. Le Temps retrouvé, Jean-Yves Tadié (sous la dir. de), op. cit., 2000, IV, Esquisse XLI, p. 875.

  • 5.

    Ibid., p. 582.

  • 6.

    Ibid., p. 931.

  • 7.

    F. Jullien, les Transformations silencieuses, op. cit., p. 71.

  • 8.

    Ibid., p. 72.

  • 9.

    Montaigne, Essais. Les Essais en français moderne, Livre III, chap. V « Sur des vers de Virgile », op. cit., p. 1017.

  • 10.

    Ibid., p. 1018.

  • 11.

    Ibid., citant Cicéron, De senectate, XIX, p. 1019.

  • 12.

    Laurent Leclerc, Tout doit disparaître, Paris, Les Cygnes, 2008.

  • 13.

    F. Jullien, les Transformations silencieuses, op. cit., p. 10-11.

  • 14.

    Sigmund Freud, Essais de psychanalyse appliquée. L’inquiétante étrangeté, trad. Marie Bonaparte, Paris, Gallimard, coll. « Idées », p. 204, note 1.

  • 15.

    Montaigne, Essais. Les Essais en français moderne, Livre III, chap. XIII, op. cit., p. 1329.

  • 16.

    Georges Baguet, « Un temps pour vieillir », Esprit, janvier 2008.

  • 17.

    François Villa, la Puissance du vieillir, Paris, Puf, coll. « Le fil rouge », 2010.

  • 18.

    F. Villa, la Puissance du vieillir, op. cit., p. 232.

  • 19.

    Jean Améry, Du vieillissement. Révolte et résignation, trad. de l’allemand par Annick Yaiche, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2009, p. 80-81.

  • 20.

    Thomas Bernhard, Simplement compliqué. Deuxième scène, texte français Michel Nebenzahl, Paris, L’Arche, 1991, p. 43.

Guy Samama

Professeur agrégé de philosophie, directeur de la rédaction de la revue Approches.

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