Photo Steve Jurvetson via Flickr
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La nouvelle honte prométhéenne

Honteux de ne pas être à la hauteur des machines, sommes-nous prêts à devenir comme elles ? Ou bien allons-nous lutter contre elles ?


Günther Anders décrivait en 1956 l’étrange sentiment de souffrance de son ami T devant une exposition de machines. Cet homme appartenait à l’espèce humaine, à qui Prométhée avait apporté le feu, la technique et le mal qui, d’après Anders, l’anéantissait. T était submergé, disait Anders, par une honte spécifique de l’homme, celle de ne pas être à la hauteur de la machine, d’être moins solide, moins fiable, moins efficace qu’elle, alors qu’il en était indirectement le créateur. Pour Anders, l’homme dans cette disposition d’esprit devenait prêt à tout pour rejoindre la machine, pour se hisser à son niveau de performance et d’efficacité. Pour guérir sa honte, la soulager, il était prêt à devenir lui-même machine1.

Je ne sais si, près de soixante-dix ans plus tard, on peut parler de honte de l’homme à être moins performant que les innombrables machines qui sont mises à sa disposition à tout moment. En réalité, je crois sérieusement qu’il y a beau temps qu’il a fait l’économie de la honte et que c’est avec jubilation qu’il utilise les machines qui mettent à sa portée tant de choses inouïes, qui le rendent surhumain. L’homme de 2024 n’a pas de honte à être inférieur à la machine : il se fait lui-même machine, puisque le smartphone est devenu la prothèse cognitive et jouissante qui fait converger et capte désormais l’essentiel de son action manuelle, intellectuelle, visuelle et auditive. L’implantation de puces neuro-connectées est imminente et sera sans doute adoptée avec ferveur, d’autant que des techno-prophètes exaltés comme Elon Musk s’en font les promoteurs. Un pas de plus sera fait dans le bonheur d’être à la fois un humain et une machine, en tout cas un humain guéri de sa honte de ne pas être une machine.

Pourtant, on voit poindre une nouvelle honte prométhéenne, celle du petit nombre qui tente encore de lutter contre la machinisation implacable de l’homme. Ces hommes et ces femmes luttent contre la numérisation et la modélisation du corps, des séquences de vie, du travail, des maladies, de la pensée, des écrits et de toutes les créations de l’être humain, à des fins de vente et de remplacement. Pour lutter, ces personnes pensent qu’ils doivent se servir de leur intelligence (sans recourir aux algorithmes et aux process), de leurs yeux, de leurs oreilles, de leurs mains, qu’ils sauveront le monde en mettant les mains dans le cambouis. Voilà, elles ont honte, elles sont saisies et même dévorées par cette nouvelle honte prométhéenne : l’intelligence artificielle, à laquelle elles n’ont pas contribué sinon en lui fournissant des informations par toutes les traces numériques qu’elles laissent, les outils qui signent la machinisation et l’asservissement de l’homme, elles ne peuvent faire autrement que s’en servir. Certains ont essayé de refuser tout recours à ce qui les force à avancer sur la voie de la machinisation : prendre un téléphone portable, par exemple, seulement pour téléphoner ; ils ont tenu quelques années peut-être, mais ils ont dû finalement céder, car ils se retrouvaient dans l’impossibilité de continuer de vivre de la vie la plus ordinaire au sein de la cité. La mort dans l’âme, ils ont dû consentir.

Voilà la vraie honte prométhéenne aujourd’hui. Que l’homo faber, créateur persévérant avec sa main et son intelligence, soit obligé de recourir à la technique pour travailler, (se faire) soigner, (s’acheter à) manger, habiter dans un immeuble et y contrôler les entrées, envoyer ses enfants à l’école, payer ses impôts et ses billets de transports, se déplacer, obtenir une carte d’identité ou une copie d’acte de naissance etc., voilà qui rend difficile et en réalité impossible de vivre en ermite numérique au sein d’une ville. Même décroissant, l’homme qui lutte porte en lui cette honte prométhéenne de se laisser embarquer par la machine, alors qu’il rêverait de ne pas en être une, qu’il rêverait même de s’en passer. Mais il sait bien que la première machine était une roue, un bâton, un abri et que, quand même, il aimerait bien s’arrêter un peu plus loin sur la longue voie du progrès, disons entre la fée électricité et l’intelligence artificielle, qu’il va finir par devoir se faire implanter au milieu du cerveau.

 

  • 1. Günther Anders, L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle [1956], trad. par Christophe David, Paris, Encyclopédie des nuisances/Ivréa, 2002. Voir aussi Georges Bernanos, La France contre les robots [1947], Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèques classiques », 2023.