Manipulations génétiques et géo-ingénierie : les risques de l’expérimentation scientifique
Le Comité d’éthique du CNRS souligne la responsabilité de réfléchir collectivement aux conséquences directes ou indirectes des projets de recherche, afin d’éclairer les débats et décisions publiques.
Le comité d’éthique du Centre national de la recherche scientifique (COMETS) a approuvé, le 10 juin 2025, un avis sur la responsabilité des scientifiques confrontés aux recherches expérimentales présentant des risques systémiques élevés, que ce soit pour l’environnement ou pour les populations1. Cet avis porte sur l’opportunité des expérimentations à haut risque, concernant les gains de fonction en biologie de synthèse visant à modifier la pathogénicité ou la transmissibilité de virus ou bactéries, et l’altération du rayonnement solaire par injection d’aérosols dans la stratosphère. De telles expérimentations impliquent la responsabilité des communautés scientifiques en raison d’un potentiel élevé de dommages collectifs à grande échelle, par exemple à la suite d’une éventuelle déstabilisation de climats régionaux par géo-ingénierie solaire ou de la diffusion accidentelle d’un agent pathogène susceptible de provoquer une pandémie mondiale.
La nécessaire instruction publique des recherches à risques
Les « recherches duales à risques » désignent les programmes dont les résultats peuvent faire l’objet d’une utilisation détournée pour un objectif militaire ou malveillant. Ainsi, les expérimentations sur les gains de fonction en biologie de synthèse font craindre un bioterrorisme à bas coût. Et certains suspectent les conglomérats favorables à l’exploitation des énergies fossiles de promouvoir les expérimentations altérant le rayonnement solaire comme une stratégie de diversion face aux politiques de décarbonation.
Les risques visés sont ceux résultant de « mésusage », c’est-à-dire du détournement ou de l’exploitation indue de résultats scientifiques (savoirs, méthodes, produits ou technologies). Ces risques incluent les effets indirects des usages, qu’il s’agisse d’accidents ou de conséquences non anticipées (« effets pervers »). Cette caractérisation des risques rejoint celle développée par le sociologue allemand Ulrich Beck en 1986 dans un ouvrage pionnier, La Société du risque, publié peu après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl2.
Au sein des communautés scientifiques impliquées, notamment au CNRS mais aussi à l’Institut Pasteur3, les controverses sont d’autant plus vives que les débats scientifiques s’inscrivent dans des contextes socio-politiques sensibles, concernant l’incidence des attentats terroristes dans les pays de l’Union européenne4 ou l’origine de la pandémie de Covid-19.
Dans son avis, le COMETS revendique, au nom des scientifiques, la responsabilité de réfléchir collectivement aux conséquences directes ou indirectes des projets de recherche, afin d’éclairer les débats et décisions publiques. Il s’agit d’éviter que les questions controversées, comme celles posées par le développement de recherches duales à haut risque environnemental ou pandémique, ne soient « captées par des intérêts particuliers, qu’ils soient académico-scientifiques, industriels ou politiques ». Par conséquent, le COMETS recommande une instruction multidisciplinaire de ces controverses, les enjeux n’étant pas seulement d’ordre scientifique ou technique, mais aussi d’ordre éthique ou social, et géopolitique, en raison de la dimension globale des risques encourus. Ainsi, s’il paraît légitime que les communautés scientifiques puissent déterminer collégialement les modalités de leurs travaux expérimentaux, leurs finalités méritent, selon le COMETS, d’être largement débattues entre scientifiques, décideurs politiques et société civile.
Pour les risques collectifs à grande échelle voire systémiques, le COMETS en appelle au respect des obligations déontologiques visant au maintien de l’intégrité scientifique, comme la déclaration de liens d’intérêts et la transparence du financement des recherches, en particulier lorsque leurs problématiques sont susceptibles d’être favorisées par de puissants groupes de pression (lobbies) économiques (comme les industries pharmaceutiques). En outre, le COMETS regrette l’absence de cadre juridique international en matière de gouvernance des recherches duales à risque, soulignant le caractère crucial de la coopération scientifique en des domaines où les risques sont encourus à une échelle mondiale.
L’évaluation coûts-bénéfices des manipulations génétiques
Conduites en laboratoire, les expériences de gains de fonction sont des manipulations génétiques conçues pour étudier la transmission interspécifique des pathogènes et leur virulence, l’objectif étant d’identifier les déterminants génétiques de cette pathogénicité. Concernant des agents pathogènes potentiellement épidémiques, comme les myxovirus (agents de la grippe aviaire) ou les coronavirus, responsables des épidémies de syndrome respiratoire aigu sévère (SARS) et de syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), ces manipulations génétiques ont fait l’objet d’un moratoire aux États-Unis d’octobre 2014 à décembre 2017, dans l’attente d’une évaluation coûts-bénéfices qui reste controversée. Dans une interview de 2020, Étienne Decroly indique que les échappements accidentels des laboratoires de virologie sont loin de constituer une exception5. Ainsi, depuis son émergence en 2003, le coronavirus SARS-CoV s’est échappé au moins quatre fois de laboratoires expérimentaux, qu’ils soient de classe P3 ou P46.
Pour évaluer les risques relativement aux bénéfices attendus en matière d’expérimentations sur les gains de fonctions menées au CNRS, un comité des pairs est chargé d’une instruction collégiale, au cas par cas, des projets de recherche, y compris dans leurs dimensions éthique, juridique et sociétale. Une coordination est annoncée entre le CNRS et les autres instituts de recherche du vivant, comme l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ou l’Institut Pasteur, afin de garantir une veille scientifique et d’assurer la cohérente des positions vis-à-vis d’institutions internationales en charge de politiques globales de santé. Cependant, de telles dispositions ne constituent qu’une réponse de première ligne à la critique émise en 2022 par la Cour des comptes, déplorant l’insuffisance du pilotage français de la recherche en infectiologie7.
Ainsi, pour « les expériences de biologie susceptibles de présenter des risques élevés telles que les expériences de gain (ou perte) de fonction », l’avis du COMETS soutient la démarche d’instruction collégiale du CNRS, souhaitant l’évaluation des risques et bénéfices de chaque projet à intervalles réguliers pour être en mesure de l’interrompre au besoin. En outre, le COMETS recommande de poursuivre les négociations afin d’aboutir à un socle commun d’évaluation et de gestion des risques dans le cadre des institutions des Nations unies, principalement l’Organisation mondiale de la santé, en dépit de l’amputation de son budget suite au retrait des États-Unis le 20 janvier 2025 par le gouvernement Trump suivi de celui de l’Argentine par le gouvernement Milei au 5 février 2025.
Les incertitudes de la modification du rayonnement solaire
Les tenants des technologies de modification du rayonnement solaire, comme l’injection d’aérosols réfléchissants dans la stratosphère, proposent d’intervenir sur le système climatique en augmentant la réflectivité du globe terrestre pour réduire le réchauffement de la planète plutôt que de diminuer les émissions anthropiques de gaz à effets de serre. Outre l’injection d’aérosols, le rapport One Atmosphere des Nations unies mentionne l’amincissement des nuages cirrus et l’éclaircissement des nuages marins8. Certaines universités ont développé des programmes de recherche en ce sens, comme le Solar Geoengineering Research Program à Harvard ou le Centre for Climate Repair à Cambridge.
Bien que la réponse climatique à une réduction artificielle de l’insolation apparaisse significative dans les simulations de géo-ingénierie, le recours à des technologies de modification du rayonnement solaire sans que ne soit modifié concurremment le niveau des émissions de carbone pourrait entraîner un effet rebond caractérisé par un taux de réchauffement de quatre à vingt fois plus élevé qu’actuellement, en cas d’éventuel arrêt de la diminution radiative9. Les analyses des rapports commandés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le Programme des Nations unies pour l’environnement ou la Commission européenne10 s’accordent sur le potentiel de ces technologies de géo-ingénierie atmosphérique pour ralentir le réchauffement climatique. Cependant, elles en soulignent les incertitudes concernant d’éventuels effets pervers peu réversibles sur la biodiversité des écosystèmes, la composition de l’atmosphère et la couverture de la couche d’ozone, ou encore la productivité de certaines zones agricoles, pouvant augmenter les injustices environnementales et intergénérationnelles. En l’état actuel des connaissances, selon le géographe Éric Lambin, conseiller scientifique de la Commission européenne, les technologies de modification du rayonnement solaire ne sauraient se substituer à une diminution rapide des émissions de gaz à effets de serre. D’autant que le continent africain, l’un des plus menacés par le changement climatique, a manifesté son opposition géopolitique sur la base du principe de précaution en faveur de la biodiversité : en juin 2024, à Nairobi, la sixième Assemblée des Nations unies pour l’environnement a retiré, sur proposition de la conférence ministérielle africaine pour l’environnement, une résolution requérant l’évaluation coûts-bénéfices d’un déploiement des technologies de modification du rayonnement solaire.
Aussi, en l’absence de régulation internationale susceptible d’interdire à des entités publiques ou privées de mettre en œuvre unilatéralement l’une ou l’autre technologie de la modification du rayonnement solaire, l’avis du COMETS recommande clairement une implication multidisciplinaire de la recherche publique en ce domaine, « en complément – et non au détriment – des recherches sur les voies conventionnelles de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre ou de captation du carbone », qui sont réaffirmées comme prioritaires. Les recherches multidisciplinaires sur la modification du rayonnement solaire doivent rester théoriques (en laboratoire) et avoir pour objet « la détection et la surveillance des essais et éventuels déploiements dans le monde, l’évaluation des impacts de la modification du rayonnement solaire – risques et bénéfices – pour l’environnement et la société ». Le COMETS « accueille favorablement » la mission spécifique créée au sein de l’agence programmatique « Climat, biodiversité et sociétés durables » pilotée par le CNRS, souligne la nécessité d’une coordination interétatique et d’un respect de « règles strictes de transparence » au regard des financement et résultats, et souhaite l’organisation de « larges discussions, non seulement avec les décideurs et les parties prenantes (entreprises et associations…) mais aussi avec la société civile ».
Face à l’emballement de l’effet de serre planétaire au cours des quatre dernières décennies, beaucoup de recherches ont été conduites sur les technologies de géo-ingénierie, mais trop peu de travaux sont consacrés à leurs prérequis institutionnels et à leur gouvernance internationale. En effet, selon Janos Pasztor, directeur exécutif de la Carnegie Climate Governance Initiative, « que l’on soit pour ou contre, la géo-ingénierie solaire doit être encadrée par des règles de gouvernance11 ».
La gouvernance internationale des recherches à risques
Adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1976 et entrée en vigueur en 1978, seule la Convention sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles (ENMOD), avec soixante-dix-huit États parties prenantes, nous protège de l’utilisation à des fins hostiles (militaires ou non) de techniques de modification de l’environnement. Dans le contexte géopolitique multipolaire dont nous faisons actuellement l’expérience, la communauté internationale ne saurait faire l’économie d’un encadrement international plus rigoureux des technologies duales à risques systémiques pour garantir un niveau de paix et de sécurité qui soit compatible avec le développement durable de l’ensemble des populations humaines, et plus généralement du vivant.
- 1. Comité d’éthique du CNRS, « Manipuler les virus, manipuler le climat ? Comment juger de ce qui est responsable en recherche ? » [en ligne], Avis no 2025-47, 10 juin 2025.
- 2. Ulrich Beck, La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité [1986], trad. Laure Bernardi. Paris, Aubier, 2001.
- 3. Comité d’éthique de l’Institut Pasteur, « Les recherches duales à risque » [en ligne], Avis no 3, décembre 2023.
- 4. Voir les rapports annuels d’Europol sur la situation et les tendances du terrorisme en Europe.
- 5. Entretien avec Étienne Decroly, « La question de l’origine du SARS-CoV-2 se pose sérieusement » [en ligne], propos recueillis par Yaroslav Pigenet, Journal du CNRS, 27 octobre 2020.
- 6. Ces laboratoires doivent disposer de barrière primaire (cabine de biosécurité et vêtement de protection) et secondaire (isolement de l’environnement extérieur) assurant la biosécurité par rapport à des pathogènes « très dangereux pour lesquels il existe généralement des mesures préventives et thérapeutiques » (P3), voire « hautement dangereux pour lesquels il n’existe pas de mesures préventives et curatives » (P4).
- 7. La recherche en infectiologie. Un enjeu fort insuffisamment piloté [en ligne], Cour des comptes, février 2022.
- 8. One Atmosphere: An Independent Expert Review on Solar Radiation Modification Research and Deployment, PNUE, 2023.
- 9. Transient climate–carbon simulations of planetary geoengineering, Matthews H. D. et Caldeira K., PNAS, 104 (24) 9949-9954, 12 juin 2007 ; Parker, A., & Irvine, P. J. (2018). The Risk of Termination Shock From Solar Geo-engineering, Earth’s Future 6, 456-467.
- 10. Solar Radiation Modification, Group of Chief Scientific Advisors, Scientific Opinion no 17, Directorate-General for Research and Innovation, Commission européenne, décembre 2024.
- 11. Janos Pasztor, « Que l’on soit pour ou contre, la géo-ingénierie solaire doit être encadrée par des règles de gouvernance », Le Monde, 21 juillet 2023.