© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Parler l’amour. Les Fausses Confidences aux Amandiers

Avec sa mise en scène des Fausses Confidences, du 23 novembre au 21 décembre 2024 au Théâtre des Amandiers à Nanterre puis en tournée jusqu'en avril 2025, Alain Françon a compris l’essence du théâtre de Marivaux, qui est le langage lui-même.


Alain Françon avait déjà donné en 2021 une très réussie Seconde surprise de l’amour à Berthier (Paris 17e). Il persévère dans cette volte marivaudienne avec des Fausses confidences aux Amandiers (Nanterre), dans lesquelles on retrouve les mêmes qualités, à savoir une attention extrême au texte théâtral, son rythme, sa richesse, sa finesse que la mise en scène, le jeu, les décors ont d’abord pour fonction de servir avec simplicité.

C’est que Françon a compris en profondeur ce qui fait le propre et le génie de Marivaux, à savoir, par-delà les enjeux amoureux ou sociaux, et leurs entremêlements, la question du langage. Lecteur des analyses les plus justes de ce théâtre, de la thèse de Frédéric Deloffre sur le marivaudage à l’essai de Michel Deguy sur la « machine matrimoniale » ou au livre de Claude Romano sur la question de l’identité et du « naturel », il a compris que son essence, c’est bien le langage lui-même, comme lieu de la confrontation à autrui, comme lieu d’une quête de soi, et comme espace où le désir se glisse à travers les mots et par devers eux1.

Comme Lisette et Lubin travaillaient aux amours de la Marquise et du Chevalier, Dubois travaille ici à celles de celui qui fut jadis son maître, Dorante, et d’Araminte, jeune veuve bien nantie qu’il s’agit donc d’épouser alors qu’on l’est moins. Dubois en Arlequin véritable, et double sur scène de l’auteur, tire les ficelles, mais les personnages ne sont pas des marionnettes, car ils parlent. Entre Dorante, qui se présente chez elle comme un simple « intendant », et Araminte, assez vite sous le charme, se joue un double mouvement : ici une nouvelle surprise de l’amour chez l’une qui, séduite, va devoir s’avouer à elle-même qu’elle aime jusqu’à conclure une presque mésalliance ; là un chemin qui mène de la duplicité à l’authenticité chez Dorante, que son amour passionné pousse à suivre Dubois dans le stratagème, avant de trouver le courage d’en dire la vérité.

Deux contre-projets s’immiscent entre eux, en faveur d’épousailles plus conformes au rang et à la place. Celui de Madame Argante, mère abusive et nouvelle Madame Pernelle, qui veut un riche nouveau mariage pour sa fille, avec le Comte en rival qui, lui, n’avance pas masqué. Et celui de Monsieur Rémy, oncle de Dorante, qui l’introduit dans la maison d’Araminte et songe à lui faire épouser Marton, autant dame de compagnie que domestique de la jeune veuve. S’ensuit tout un ensemble de dialogues, où le faux est moins un moment du vrai que son masque, où le stratagème abuse le personnage d’Araminte, mais aussi la révèle à elle-même, ou celui qui croit jouer l’autre en est aussi la dupe.

Psychomachie amoureuse et théâtralité joueuse font bon ménage, si l’on peut dire, et ce qui importe, ce n’est évidemment pas le dénouement final, mais tout ce qui y mène. D’ailleurs, Marivaux fait bouger le cadre qui préside à l’ordre du monde entre maîtres et valets. Les amours des uns ne reflètent pas comiquement les amours des autres. Nous sommes plutôt dans une zone grise où votre servante est aussi votre amie, et votre intendant, un jeune avocat dont on ferait bien son mari. Si l’argent et l’amour mêlent leurs affaires, se mêlent aussi les conditions dans une certaine ductilité sociale moderne, comme le sont les accents féministes d’une Araminte en quête de sa liberté. Une Araminte jouée par Georgia Scalliet, dont on admira déjà en Marquise la tessiture subtile, douce mais aussi enlevée, bien entourée par un Dorante (Pierre-François Garel), inquiet de trop bien parvenir à ses fins, et d’un Dubois (Gilles Privat), comme un clown blanc tout en aparté qui aurait lu Clausewitz.

Oui, Françon comprend étroitement Marivaux par l’extrême attention qu’il porte à sa langue, à ses glissements successifs des mots de l’un sur les mots de l’autre, par ces jeux d’échos d’une réplique à l’autre, ce dialogue à double sens où l’on parle d’abord à soi, toute cette épaisseur langagière pourtant subtile qui constitue véritablement le fil de l’action. Car ce jeu de la confidence à double fond et du mentir vrai avance à coups de portait dévoilé et de lettre dérobée, mais s’étend dans l’espace même des mots, dans l’entrelacs des répliques et des reprises, dans leur précision et leur rythme, ici servis et respectés. Dubois annonce clairement son dessein : « Quand l’amour parle, il est le maître ; et il parlera » – mais aussi son moyen, car c’est par la parole même, fut-elle marquée de fausseté, qu’il advient.

 

La pièce sera en tournée partout en France jusqu'en avril 2025 :

Théâtre Nanterre-Amandiers
du 23 novembre au 21 décembre

L’Empreinte, Scène nationale Brive-Tulle
du 8 au 10 janvier 2025

Scène nationale d’Albi
les 15 et 16 janvier

Théâtre Montansier, Versailles
du 22 au 26 janvier

Opéra de Massy
les 30 et 31 janvier

Théâtre Saint-Louis, Pau
les 12 et 13 février

Maison de la culture d’Amiens
les 25 et 26 février

Le Quai, CDN Angers Pays de la Loire
du 4 au 6 mars

Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence
du 18 au 21 mars

Théâtre municipal de Caen
du 25 au 29 mars

Bonlieu, Scène nationale d’Annecy
du 2 au 5 avril

Comédie de Saint-Etienne, CDN
du 8 au 11 avril

 

  • 1. Voir Frédéric Deloffre, Une Préciosité nouvelle : Marivaux et le marivaudage. Étude de langue et de style, Paris, Les Belles Lettres, 1955 ; Michel Deguy, La Machine matrimoniale ou Marivaux, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1982 ; Claude Romano, Être soi-même. Une autre histoire de la philosophie, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2019.