Crédit : Nicolas Dutent
Crédit : Nicolas Dutent

« Le devoir du poète, c’est de voir ». Entretien avec Arthur Teboul

La poésie est entrée dans la vie d’Arthur Teboul, le très littéraire chanteur de Feu! Chatterton, « comme une déflagration ». Si elles ne se confondent pas, des liens étroits, puissants parfois, unissent littérature et chanson. Il était temps d’interroger ce lecteur récidiviste, d’écouter les raisons et les racines de cette détonation aux nombreuses répliques que nous appelons poésie.


Nicolas Dutent - Vous remarquez que « La poésie est entrée dans [votre] vie d’adolescent avec cette même outrance, comme une déflagration. » Cette entrée s’est-elle faite avec un auteur, un livre, un vers ? Quand Arthur est-il tombé dans la poésie ? Comment êtes-vous entré en contact avec la littérature 1?

Arthur Teboul - Aussi loin que je m’en souvienne, je dois ma rencontre avec la poésie à des passeurs. C’est grâce à ceux en qui vibraient cette flamme, la poésie. Le premier, en France, chez qui j’ai vu ce feu, c’était mon grand-père facteur, le père de ma mère, qui entretenait avec les textes, avec tout ce qui s’écrit, un rapport simple, direct, charnel. Il lui arrivait, par exemple, de ramasser le journal dans la rue. Pourquoi laisser ces feuilles se perdre si on peut encore les lire ? Ce n’est pas parce qu’il m’a fait lire un poème que j’ai compris la profondeur de ce rapport au monde, c’est sa manière d’être attaché aux mots, de rendre sacré ce dialogue silencieux avec les livres qui m’a frappé. Cette relation à la lecture, je la tiens également de mon père. Nous disposions d’une bibliothèque généreuse, sympathique. Il ne m’a jamais dit, lis, prends un livre. En revanche, je l’ai vu parfois se retirer, s’allonger avec un livre, plonger dans un monde non seulement profond mais aussi fécond, nourrissant, fertile. Après avoir lu, il revenait dans le salon différent. 

N.D. - Dans quel état émotionnel revenait-il dans le salon ? 

A.T. - La lecture, c’est la paix et la guerre réunies. C’est ça qui est troublant, c’est ça qui m’a donné confiance dans la poésie. La poésie, pour moi, c’est une manière de lutter dans la paix. De grandir et de se salir en même temps. Quand on défend la paix, s’il faut faire violence, on a perdu en chemin… Il faut pourtant se brûler un peu les ailes pour atteindre ses objectifs. La poésie, c’est une affaire de contagion. La question qui importe serait donc : comment partage-t-on un frisson ? Des gens diversement proches, mes parents, mes professeurs, ont réussi à partager cette déflagration avec moi. Il y a eu une détonation à l’adolescence, suivie de secousses. Il faut parfois une longue gestation avant que l’instant arrive, avant que l’écriture prenne son envol. Mais cette soudaineté est trompeuse. Prenons Pierre Michon, qui a commencé à écrire tardivement. En apparence seulement. Je pense que les mots étaient enracinés, ils ont lentement poussé en lui, avant de sortir de terre… On peut commencer à écrire dès le premier jour, même si ça ne sort qu’à 37 ans. 

N.D. - Considérez-vous que la littérature soit une fuite discrète du monde ou des retrouvailles éclatantes, au contraire, avec lui ? 

A.T. - On peut imaginer que c’est grâce à cet écart, que c’est par ce qu’on s’éloigne du monde par le moyen de la littérature qu’on est capable de mieux le voir et de mieux le vivre aussi. C’est exactement ce qui arrive quand on s’éloigne de chez soi, avant de revenir, et de chérir ce familier avec une tendresse nouvelle. Ce qui m’intéresse dans tout cela, c’est le principe de diversion, la part de jeu et d’amusement dans cette affaire qu’est la littérature. La grande tragédie de l’homme, c’est le quotidien. Mais cette tragédie ne manque jamais de merveilleux et la poésie insuffle à ce même quotidien une sorte d’héroïsme. La poésie parvient à ouvrir les fenêtres de la maison pour changer l’air sans changer la maison. La tentation, souvent, est de changer de maison, mais c’est peut-être beaucoup plus plus beau, grand, voluptueux, de garder la maison et tout ce qui s’y trouve. Une sorte de diversion donc : on sort de chez soi mais on y revient. 

N.D. - Pourquoi avoir choisi, dans votre livre qui paraît aux éditions Seghers, de rejouer la partition de l’écriture automatique, de vous inspirer, du moins, de ce que Breton comparait à « une clé capable d’ouvrir indéfiniment cette boîte à multiple fond qui s’appelle l’homme » ? 

A.T. - J’avance beaucoup par accident. Le choix de l’écriture automatique s’est fait presque malgré moi. Habituellement, je suis un enfant de l’effort. Mon éducation, c’est de tenir la barre, d’obtenir l’édifice voulu pierre après pierre. Ça doit coûter quelque chose, la volonté. Cette fois-ci, ça s’est passé différemment. La façon dont ce livre est arrivé à moi est étrange. J’ai toujours fantasmé l’idée d’écrire un recueil de poèmes. Jamais je n’aurais imaginé que le premier recueil que je publierai serait issu de l’écriture automatique, le fruit de cette méthode, de ce laisser aller, qui contrevient complètement à l’idée que je me fais du mérite. C’est pourtant agréable de sentir que quelque chose pousse tout seul et devient un jour une nécessité. Les poèmes automatiques, commencés il y a sept ans, sont comme une réaction à l’exigence et l’ambition que représentent pour moi l’écriture. C’est comme une réaction à ma façon habituelle d’écrire. 

N.D. - Paradoxalement, vos poèmes automatiques sont moins métaphoriques que vos chansons…

A.T. - Tous les mots sont comptés dans une chanson. Chaque pion avancé, chaque terme choisi,  fait l’objet d’une obsession. Je mets un an à écrire un album, j’ai mis quelques semaines à composer ce recueil. Ce paradoxe est peut-être une affaire de vases communicants. On ne sait pas toujours pourquoi on fait les choses. Confusément, j’ai senti que ces poèmes automatiques me faisaient du bien. En général, l’écriture est dirigée vers soi autant qu’elle est tendue vers l’autre. Cette fois-ci et pour la première fois, le lecteur n’était pas ma préoccupation première. C’est en écrivant un album dont l’écriture était exigeante, difficile, que le premier poème m’a surpris. Il est sorti. Mon réflexe fut de me demander : comment ce poème peut servir l’album ? Ce qui m’a fait du bien, c’est que ce poème résistait à toute réutilisation, il échappait totalement au domaine de l’utilitarisme. Je ne pouvais rien en tirer pour ailleurs. Il était clos sur lui-même et il était gratuit. On supporte assez mal que les choses nous résistent, mais cette résistance m’a été bénéfique. C’est pourtant ce qui nous élève, cette résistance. Le groupe, c’est beaucoup d’opposition, de non. Cette résistance là au sein du groupe, elle peut paraître insupportable. Mais au bout du compte, quand on arrive à la fin du tableau, au bout d’une chanson, d’une sculpture aussi bien… on mesure rétrospectivement qu’il a été profitable que certains, à un moment, disent non. Il faut se trouver des opposants, laisser venir et faire les oppositions. 

N.D. - Dans « Pensez à un nom  », vous affirmez que « La poésie est un contre-pouvoir. Ce n’est pas anodin qu’elle soit un secret si bien gardé. Emparons-nous de ce feu ». De quel feu, pour vous, les poètes sont-ils les gardiens ? De quelle autorité la poésie tente-t-elle de s’affranchir ?

A.T. - La poésie, c’est l’expérience du multiple et de l’insaisissable. Elle sert la beauté bien sûr, et pas seulement elle, mais ce n’est pas la seule gardienne de la beauté. L’autorité dont la poésie tente de s’affranchir, c’est l’habitude. Elle nous fait entrer, ou revenir, dans un monde d’attention. Le début de l’habitude, c’est le mécanisme. Ce qui n’est pas méprisable, il faut de l’habitude. C’est l’articulation entre l’habitude et l’attention sur laquelle nous devons veiller. La poésie nous permet de rester alerte. En puissance. Croire qu’on sait d’avance, ne plus regarder… Voilà à quoi résiste la poésie. J’ai grandi comme un élève du dandysme et j’ai longtemps craint les lieux communs. J’étais dans l’exaltation de la singularité, dans la recherche de l’inédit, Baudelaire, Rimbaud, Wilde… j’ai quitté cette école. Ces compagnons sont toujours présents mais je ne veux pas vivre cette vie-là. Elle me serait insupportable. Ça peut faire un poème mais je ne suis pas sûr que cela fasse une belle vie. Je suis passé du côté du commun, de l’eau courante. 

N.D. - Vous appelez régulièrement la joie dans ce livre. La jubilation est-elle à la mode ? Interrogez-vous dans Sous le manteau, Sous certaines de ses formes les plus commerciales, c’est indubitable. Sous ses formes les plus primitives, quelque chose a été perdu. » Ailleurs, vous allez décrocher un sourire. 

A.T. - Mon terreau est mélancolique donc je le soigne ! Je convoque la joie. Je l’appelle comme pour rester éveillé à moi-même. Si je me laisse aller, je ne vois plus que du bleu. Il y a quelque chose de très actif dans le rapport à la joie. Il faut la prendre. Je me suis extirpé d’un fantasme, qui est pour moi un grand danger, celui de l’intention pure, du geste pur… La joie n’est pas moins réelle si elle n’arrive pas naturellement ; si elle est construite. C’est comme l’aumône, on peut penser qu’on donne à soi plus qu’à l’autre. En attendant, c’est donné… c’est toujours mieux que rien. 

N.D. - « L’angoisse chevillée, ancestrale, ne me lâche jamais. C’est mon ombre » confessez-vous. On sait que les objets de l’angoisse ne sont pas toujours clairs, évidents. L’angoisse est d’ailleurs dite sans objet dans la philosophie. Parvenez-vous toutefois à identifier de quoi cette angoisse est faite ?

A.T. - Il faut se souhaiter le meilleur, espérer la joie la plus complète… mais l’orgueil nous conduit souvent à la déception. Il n’y a qu’en se pensant très grand qu’on peut tomber très bas. Il y a des choses sur lesquelles il faut veiller plus que d’autres pour ne pas tomber du côté où l’on penche. Il faut veiller sur l’orgueil comme l’huile sur le feu… Il faudrait pour ça, par exemple, penser à sa mort chaque jour. Pas seulement comme une contrainte, un fardeau. On peut activer cette pensée tout à fait autrement. En nous réjouissant du temps qui reste… dans un corps à corps avec l’instant qui peut changer de couleur. Ce culte de l’instant ne doit pas reposer sur une fausse intensité, une sorte d’intensité frénétique, espérée à chaque seconde. Le problème de notre monde, c’est plus celui de la présence que de l’intensité. Depuis que les réseaux sociaux existent, notre cerveau lui-même a changé. On sait qu’il y a une porte derrière laquelle une foule grouille sans cesse. Qu’elle soit fermée ou ouverte, elle est là. Ce flux est en nous. Et nous sommes comme captifs de cette intensité intempestive. Étourdis par des signaux de toutes sortes qui nous subjuguent et dont ne nous pouvons plus nous passer. C’est une victoire, aujourd’hui, de réussir à être présent autrement aux choses, aux êtres. De réussir à se libérer de cette attente de la prochaine sollicitation, du prochain message, du prochain ordre. De se libérer de l’attente tout court, en fait. Ce n’est pas aisé, mais cette victoire dépend de nous. La victoire de chaque instant vécu comme un véritable présent. 

N.D. - Christian Bobin, qui nous quittait l’année dernière, revient plusieurs fois dans le livre. Lequel Bobin observait que « Les présences sont là, mais ce qui manque ce sont nos yeux ». Le poète est-il un voyant ? 

A.T. - Le poète a le devoir de voir, oui. Son quotidien, c’est de pouvoir et de vouloir presque ce temps de la vision, de l’attention. Si il le faisait pour lui seul, ce serait égoïste. Débusquer l’inaperçu et le propager, voilà une belle manière de voir et de vivre. Le poète est celui qui te montre du doigt un chemin de traverse. Comme il n’est pas attendu le matin à son bureau, il peut errer. Il peut se promener dans le sens, dans le son. Regardez, ralentissez, relevez la tête, voilà ce que nous dit le poète. Le mouvement qui a influencé ma manière de voir le monde s’est fait en trois coups : Baudelaire, Apollinaire, Bobin. C’est grâce à ce dernier, Bobin, que j’ai eu le courage de m’emparer des lieux communs. Je n’ai plus peur d’habiter les lieux communs. Ni de les dire, ni de les vivre. La mise en conformité de la parole et de l’acte est une chose rare. Chez beaucoup de gens, l’une et l’autre sont décorrélées. J’ai rencontré avec Christian Bobin cette discipline religieuse, une exigence morale, l’humilité et la droiture. 

N.D. - Comment l’idée vous est venue de chanter un poème de William Butler Yeats, « Avant qu’il n’y ait le monde » (Before the World Was Made) traduit par Yves Bonnefoy dans votre dernier album « Palais d’argile » ? S’agit-il d’un coup de foudre avec ce poème aussi profond que mélancolique ? Que raconte ce poème, pour vous ?

A.T. - C’est la réalisatrice Noémie Lvovsky qui m’a fait découvrir ce poème car elle souhaitait qu’on en fasse une chanson pour son dernier film, La Grande Magie. Le poème m’a saisi d’emblée. Il m’a fait l’impression paradoxale d’une chose familière et étrangère à la fois. Il ressemblait soit à un proche parent qui vous cache des choses que vous pressentez. Soit à un étranger venu de très loin que vous devinez être en fait votre frère. La première fois que je l’ai chanté, ce poème, j’imaginais être une femme. Puis une sorte de transformiste. Plus tard, un embryon. Je me sentais comme un nouveau-né qui parlerait avant d’arriver. D’autres fois encore, j’imaginais quelqu’un qui se cherche des excuses pour partir, pour quitter un amour. On peut dire tant de choses en même temps avec une chanson, un poème… Les mots ont une histoire. Ils sont temporels. On joue une même chanson des centaines de fois sur scène. Comme des enfants, les mots grandissent alors. Ils prennent de l’âge, de l’épaisseur. 

N.D. - Missak Manouchian entrera au Panthéon le 21 février prochain. Vous avez repris l’Affiche rouge, qui déroule le texte de Louis Aragon intitulé Strophes pour se souvenir. Existe-t-il chez vous un tropisme aragonien ?

A.T. - J’ai oublié - dans mon panthéon personnel - un poète. C’est lui, Aragon. Dans un vide-grenier, je suis tombé par hasard sur le Crève-coeur. J’ai été attiré d’abord par la joliesse, l’ancienneté de l’édition. J’ai été bouleversé ensuite par les vers puissants, ramassés, dont certains résonnent encore dans ma mémoire : « Fading de la tristesse oubli / Le bruit du coeur brisé faiblit / Et la cendre blanchit la braise ». Quelle image ! La réactivation, sublime ici, de choses simples est le sel de la poésie. Jusque dans ses flous, ses blancs, ses silences, la poésie est un accueil. C’est comme si le lecteur travaillait avec le poète. Le poème offre un espace au lecteur. Ce qui est magique avec Aragon, c’est que ses poèmes sont presque immédiatement des chansons. Le sens et le son s’épousent… Le sort de l’Affiche rouge est magique lui aussi. Le titre s’est imposé dans nos concerts. Rien ne la prédestinait à finir dans notre « setlist ». On pensait la réserver aux répétitions. Et elle devenue le moment le plus intense de nos concerts ! Peut-être parce que la chance du poème, c’est aussi de reconnaître l’autre comme un semblable. Elle résonne avec beaucoup de choses, cette chanson. L’entrée de Missak Manouchian au Panthéon, ce serait une joie profonde, une joie personnelle, universelle. 

  • 1. Artur Teboul a publié son premier recueil de poésie, Le déversoir. Poèmes minutes, aux éditions Seghers en 2023.