Bujor Nedelcovici, un homme de fidélité
Bujor Nedelcovici, écrivain roumain réfugié en France pour fuir la censure et la prison, s’est éteint en 2023. Accueilli par Esprit, hanté par l’expérience de l’exil, il n’eut de cesse de témoigner des évènements en Roumanie et de nous rappeler, en romancier, à l’expérience commune de l’ébranlement.
Bujor Nedelcovici (1936-2023) nous a-t-il vraiment quittés ? Il ne nous oubliera pas, un homme de fidélité ne peut pas nous oublier.
Fidélité à sa Roumanie natale, celle de son père, qui fut emprisonné par le régime communiste. Fidélité urbaine aux quartiers et maisons disparus de Bucarest, en raison des destructions opérées par Ceaușescu et ses sbires. Autant de lieux et de paysages qu’il avait photographiés pour en garder la mémoire sur une pellicule, autant de lieux qu’il nous a fait visiter, comme le Palais – monstrueux, immonde et indestructible – du Pouvoir, où l’on ne peut que se perdre car il n’y a rien à y voir. Fidélité à ses passions entravées, à ses études de droit et à l’exercice du métier d’avocat, qu’on lui a vite interdit. Fidélité artistique à L’Almanach littéraire, qu’il a un temps dirigé, fidélité polyphonique à ses créations artistiques (romans, drames, photographies), en dépit des interdits, censures et humiliations du Pouvoir, ce qui lui a valu des années à chercher du travail aux quatre coins de la Roumanie. Fidélité à sa Roumanie, après son départ forcé pour Paris, où il s’installe en 1987 et où il retrouve par hasard, dans le métro, Carmen Michaela, avant que son fils Grégoire assure une suite roumaine avec femme et enfants.
Il continuait à nous entretenir d’un monde où le mensonge et la force étaient le régime naturel du Pouvoir.
Roumain, il l’est resté au sens où il nous a appris la Roumanie à la revue Esprit, où il a débarqué un jour en se demandant ce qu’un écrivain exilé politique pouvait faire et ce à quoi il avait droit. Pas à grand-chose mais, grâce à des associations amies et à l’efficacité de Mme Peschanski, une procédure a été imaginée pour qu’il puisse continuer à écrire. Fidèle aux réunions, il ne cessait de nous prévenir de ce qui se passait en Roumanie, avant que le printemps des peuples ait des effets libérateurs à Bucarest. Si Timișoara nous avait déjà alertés, il continuait à nous entretenir d’un monde où le mensonge et la force étaient le régime naturel du Pouvoir. À sa manière, il témoignait de la présence de ces Roumains venus en France et qui ont irrigué notre culture, comme Serge Moscovici, Marin Karmitz et, dans le cas d’Esprit, Pierre Hassner et Pierre Pachet. Mais Bujor était un exilé politique : il a subi de plein fouet le Pouvoir totalitaire, la censure et la prison, il n’a cessé de faire l’épreuve de l’exil, qu’il avait déjà connu en Roumanie. Ce qu’il a décrit dans Le Second Messager, un roman orwellien où la Roumanie a pris l’allure monstrueuse et tortionnaire d’une dictature sud-américaine1.
Bujor était un exilé qui n’a pas oublié la violence exercée sur les corps et les esprits une fois arrivé en France. Il évoquait dans ses livres cette violence dont on ne se débarrasse pas naturellement, celle que l’on subit et que l’on fait subir, celle du Pouvoir mortifère et celle de la victime écrasée, celle qui trouble définitivement, celle qui ébranle tragiquement. La chute du communisme ne l’a pas pacifié et calmé, il scrutait les démons qui écrasent et divisent le monde, comme l’avait fait Boulgakov dans Le Maître et Marguerite. L’avocat qu’il était ne poussait pas la voix, le corps puissant qui le portait se faisait discret. Mais, de temps à autre, il éructait, tremblait et se mettait en colère, comme s’il se reprochait à lui-même notre incapacité commune à améliorer miraculeusement le cours du monde.
Certes, il retournait en Roumanie, où son œuvre était reconnue, respectée, célébrée, j’ai pu en faire l’expérience lors de plusieurs voyages. Mais quand il nous invitait à Bucarest, son souci majeur n’était pas de nous parler du regain d’intérêt pour son œuvre éditée en roumain : il n’avait de cesse de vouloir accélérer les traductions en roumain des auteurs français ou des textes de la revue Esprit. Au début des années 1990, c’était le printemps des peuples. J’ai participé avec lui à une rencontre magique dans la station de ski de Sinaia, située à une centaine de kilomètres de Bucarest. Là même où les gens du Pouvoir avaient pris l’habitude de venir faire la fête, l’Europe postcommuniste était présente au grand complet, les dissidents de partout, à commencer par Adam Michnik. Mais Bujor se faisait discret, comme s’il ne fallait pas trop faire croire que la page était tournée. La démocratie ne s’improvise pas, aimait-il dire, et elle se vit intérieurement. Il ne craignait pas la solitude de l’artiste qui se retire quotidiennement dans son studio pour se consacrer à l’écriture. Fort d’une culture religieuse, des lectures de Mircea Eliade et de Simone Weil, et séduit par la pensée de Paul Ricœur, Bujor ne se cachait pas derrière les mots, mais sa voix était celle d’un romancier qui ne cesse de nous rappeler à l’ébranlement que nous connaissons tous, tout comme la mort n’est pas une disparition mais un ébranlement attendu.
Avec Michel Crépu, nous aimons rappeler l’idée de « solidarité des ébranlés » que deux hommes de Prague, Vàclav Havel et Jan Patočka, ont mis en musique tragique dans la Charte 77. Bujor ne cessait de rédiger sa « Charte » entre la France et la Roumanie, celle d’un exilé qui ne croit pas que l’on se débarrasse de l’expérience de l’exil d’un trait de plume parce que l’ennemi a disparu. Bujor était cet artiste fidèle aux promesses qu’il a faites de ne pas mentir au monde qui est le nôtre.
Tous les ans, depuis son arrivée dans les locaux de la revue Esprit, il téléphonait pour souhaiter la bonne année et remercier la revue qui l’avait accueilli. Le téléphone ne va pas tarder à sonner encore. Bujor, un homme de grande et haute fidélité…
- 1. Bujor Nedelcovici, Le Second Messager, trad. par Alain Paruit, Paris, Albin Michel, coll. « Les Grandes Traductions », 1985. Suivront, entre autres, écrits en France, Crime de sable, trad. par A. Paruit, Paris, Albin Michel, coll. « Les Grandes Traductions », 1989, et Le Dompteur de loups, trad. par A. Paruit, Arles, Actes Sud, 1994.