Les multiples voies du dialogue islamo-chrétien
Amorcé dans les années 1960, le dialogue entre chrétiens et musulmans existe sous de multiples formes en France. Mais il subit aujourd’hui les répercussions des tensions entre juifs et musulmans, et le développement, de part et d’autre, d’approches plus identitaires de la foi, faisant passer au second plan l’exigence du dialogue.
« À Lyon, depuis le 7 octobre 2023, la tension ou l’absence de relations entre juifs et musulmans a indirectement impacté les relations islamo-chrétiennes. Le groupe de responsables religieux du G9 [qui réunit les neuf responsables des autorités chrétiennes, juives, musulmanes de Lyon] est aujourd’hui au point mort, malgré l’intention de le relancer. », explique Michel Younès, doyen de la faculté de théologie de l’université catholique de Lyon. Le G9 a été institué sous l’ancien maire de Lyon, Gérard Collomb. Le but était de réunir les responsables des cultes (catholique, protestant, orthodoxes, juifs et musulmans) locaux pour fluidifier les rapports et avoir une parole commune lors des moments de grandes difficultés, par exemple après un attentat.
« Sur le plan intellectuel, l’Université catholique de Lyon (UCLy) a inauguré en septembre dernier une nouvelle chaire, proposant des cours ouverts à tous. L’ambition est de mettre en miroir christianisme et islam, non dans un simple vis-à-vis mais dans un croisement », poursuit-il. Dans le même sens, le Collège des Bernardins a lancé en janvier une formation gratuite en ligne (Mooc) sur l’islam, à raison de trois vidéos de six minutes par semaine. Une offre synthétique et introductive présentée à deux voix par le dominicain et islamologue Adrien Candiard assisté de Djamel Djazouli, enseignant musulman en sciences religieuses. Fournir des outils clairs et accessibles pour appréhender les fondements, la diversité et les dynamiques contemporaines de l’islam… voilà quelques-uns des objectifs.
Pluralité des dialogues
En France, la diversité des formes de la rencontre entre chrétiens et musulmans se décline du petit groupe informel d’individus aux rencontres institutionnelles au plus haut niveau, des associations aux cercles d’études universitaires. Les groupes qui proposent de vivre ce dialogue entre les confessions se sont multipliés dans les années 1980 et 1990. Parmi eux, le Groupe d’amitié islamo-chrétienne (GAIC), fondé en 1993 par le père Michel Lelong avec l’intellectuel algérien Mustapha Chérif. Son originalité ? Deux co-présidents, l’un musulman et l’autre chrétien, selon un principe de parité. Toujours d’actualité, le GAIC cherche à évoluer et à prendre en compte la diversité des sensibilités et des lectures parmi ceux qui se réclament de la tradition musulmane. Il reste à trouver le moyen de toucher un public plus large. « Pour notre atelier “Faire vivre les textes”, pourquoi ne pas s'ouvrir aux lectures féminines des textes sacrés et faire appel à des personnalités comme la théologienne marocaine Asma Lamrabet, à l’initiative d’un Centre des études féminines en islam au sein de la Rabita Mohammadia des oulémas du Maroc. », explique Micheline Bochet-Le Milon, coprésidente du GAIC avec Ramzi Ait-Djaoud, membre du Conseil des Musulmans de Massy.
Musulmans et chrétiens s’efforcent de trouver des terrains scripturaires communs. En témoigne le récent mouvement Ensemble avec Marie, inspiré par une initiative libanaise et qui a débuté en France en 2015 sous la houlette de l’association chrétienne Efesia. « Si nos religions respectives ont d’incontestables points de désaccord, la figure de Marie nous introduit à des démarches de foi qui se côtoient. », témoigne Gérard Testard, président d’Efesia. Dans la Bible, elle est la mère de Jésus… Mais aussi dans le Coran, Myriam pour les musulmans. « On trouve dans la tradition un certain nombre de hadith (“propos” attribués au Prophète, qui constituent la tradition musulmane, la sunna) concernant Jésus ou Marie. Les musulmans reconnaissent la naissance miraculeuse de Jésus et lui donnent le statut de prophète et de messie dans le Coran. », ajoute Djamel Djazouli, enseignant musulman en sciences religieuses.
Dérives islamistes, recrudescence des actes antireligieux, pour dialoguer davantage, le GAIC organise depuis 2015 des ateliers au sujet des actualités israélo-palestiniennes. Créée en juillet 2024, l’association « Nous réconcilier » réunit des personnes de convictions diverses en groupes de parole pour aborder le sujet de la guerre entre Israël et Gaza, permettant à chacun de déposer ses ressentis dans le cadre de « non-conférences ». En 2023, l’association Coexister a quant à elle impulsé des conversations en ligne avec des intervenants experts afin d’apporter une approche multi-partiale sur le conflit Israël-Palestine. Ce mouvement de jeunes créé en 2009, qui participe d’un rajeunissement du dialogue interreligieux en France, reste à ce jour unique pour le vivre-ensemble « interconvictionnel ». « Coexister a ouvert ses portes aux agnostiques et aux athées dans un État laïc. Il est impossible de reproduire la même formule dans un pays comme l’Égypte où les non-croyants n’ont pas d’existence officielle légale. », commente l’historien des religions Dominique Avon.
Une histoire de la rencontre islamo-chrétienne
En octobre 1965, la déclaration conciliaire sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes (appelée Nostra Aetate ou « À Notre époque ») avait acté la conversion du catholicisme à « la connaissance et l’estime mutuelles », ainsi qu’au « dialogue fraternel ». Ce texte du concile Vatican II a fait de la liberté de conscience et de la liberté religieuse la marque la plus grande de la dignité humaine. En France, la Conférence des évêques s’est inscrite dans la lignée de Rome en ouvrant en 1973 le Service pour les relations avec l’islam (SRI), devenu depuis le Service national pour les relations avec les musulmans (SNRM) en « prenant acte de la diversité de l’islam en France », selon les mots de son directeur, le dominicain Jean-François Bour. Le but initial était aussi d’aider les catholiques à mieux comprendre les cultures et la religion des travailleurs immigrés arrivés après la Deuxième Guerre mondiale.
À partir des années 1960, de jeunes musulmans issus de l’immigration maghrébine et turque rejoignent des mouvements catholiques d’éducation populaire comme la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ou le scoutisme catholique « de France1 ». « Le dialogue a été nécessaire pour institutionnaliser l’islam en France. Il s’agissait d’abord d’instaurer un rapport de confiance entre les collectivités et les responsables locaux du culte musulman pour que celui-ci bénéficie du cadre juridique français, favorise la construction de lieux de culte ou l’obtention de salles de prière. », déclare l’historien des religions Dominique Avon.
Un dialogue malmené ?
Si certains souhaitent prolonger cette déclaration de l’Église sur le dialogue fraternel, les sentiments et prises de position chrétiennes vis-à-vis de l’islam restent divers, voire divisés. Aujourd’hui, le contexte serait de nouveau favorable à la défense de la véracité de la foi chrétienne – l’apologétique2 – ou au prosélytisme3 par le biais de projets comme Mission Ismérie, créée en 2020. « Ces dernières années s’est aussi créée une branche du catholicisme optant pour une culture très identitaire de la foi. », constate Mustapha Amari. Ancien musulman converti au catholicisme, ce dernier est aujourd’hui prêtre de la Communauté du Chemin neuf et très impliqué dans la pastorale des jeunes. C’est justement entre ces deux exigences (l’affirmation de son identité et la connaissance de l’autre) que se situe le dialogue interreligieux.
Ces oppositions existent aussi à l’intérieur de l’islam, selon ce que l’on peut appeler les confessions, les écoles juridiques et en fonction des insistances variées sur le droit, la politique ou la spiritualité. Il y a eu et il y a toujours une grande diversité dans l’islam. Si certains courants de ce dernier insistent sur les commandements, d’autres, comme les soufis, privilégient une relation personnelle avec Dieu, une approche plus nuancée. Sur le plan institutionnel, l’absence de représentation unique de l’islam pour les pouvoirs publics en France reste une question récurrente et complexe. Cela peut notamment s’expliquer par l’absence d’autorité régulatrice reconnue dans la famille sunnite, le courant majoritaire en France. Néanmoins, « Du fait de l’importance croissante de la religion musulmane en France et dans le monde, il importe de poursuivre un dialogue exigeant 4 », rappelle Jean-François Bour dans un article paru en septembre dernier dans la revue jésuite Études. Il s’agit de développer suffisamment de valeurs communes pour construire ensemble la vie sociale, côte à côte et non face à face.
- 1. Voir le livre de Myriam Bizien Filippi, Accommodements religieux : les mouvements catholiques d'éducation populaire et leurs membres musulmans en France (années 1960-années 2010), Presses Universitaires de Rennes, 2024.
- 2. Pour une analyse du renouveau de cette sous-catégorie de la théologie, voir l’article de Sixtine Chartier : « “Il faut expliquer le catholicisme avec les mots d’aujourd’hui !” : quand l’apologétique se renouvelle pour parler au plus grand nombre », lavie.fr, 27 septembre 2024.
- 3. Voir l’article de Laurent Grzybowski, « Témoigner ou convertir ? », revue n° 204 de la Fraternité d’Abraham, janvier 2025.
- 4. Voir l’article de Jean-François Bour, « Dialoguer avec les musulmans en France », Études, Septembre 2024.