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J. Howard Miller, “Rosie the Riveter” (Office for Office for Emergency Management, War Production Board, 1943)
J. Howard Miller, “Rosie the Riveter” (Office for Office for Emergency Management, War Production Board, 1943)
Flux d'actualités

Le fitness, une libération des femmes ?

Tant par la promotion du mérite féminin que par la communauté qu’il crée, un nouveau genre de fitness conduit à appréhender les femmes comme des sujets à part entière.

Depuis quelques années, le sport en salle connaît un véritable engouement[1]. Ce phénomène touche en particulier les femmes, avec pas moins de quatre cents salles en France qui leur sont aujourd’hui exclusivement réservées[2]. De nombreux guides fitness qui leur sont dédiés fleurissent sur Internet pour les encourager à braver les machines de la salle de musculation afin de mieux sculpter leur ligne[3]. Il s’agit la plupart du temps d’exercices courts de moins d’une heure, à répéter tous les jours selon un programme prédéfini. Et si ce phénomène, au-delà d’une tendance de court terme, constituait une nouvelle étape de la condition féminine moderne ?

Simone de Beauvoir publie en 1949 le premier tome du Deuxième sexe, consacré à déconstruire les mythes biologiques et historiques du statut de la femme en société. Ses analyses permettent d’éclairer ce mouvement sportif d’un nouveau genre qui pourrait alors être interprété comme l’émancipation contemporaine des femmes et de leur corps.

Dépasser l’immanence reproductive

Beauvoir propose une explication à la situation d’infériorité de la femme. Alors que l’espèce humaine tend à son propre dépassement, la femme s’est retrouvée prisonnière de son corps et de son cycle biologique, de fait « vouée à répéter la Vie[4]  ». La soumission de la femme à son rôle biologique, que l’on peut encore entendre aujourd’hui dans les arguments des ProLife contre l’avortement, l’a empêchée de prendre part au Mitsein (être-avec, communauté) humain dont le projet « n’est pas de se répéter dans le temps [mais] de régner sur l’instant et de forger l’avenir[5] ». Exclue d’une humanité masculine risquant sa vie dans les expéditions guerrières pour l’avenir de la communauté, la femme s’est historiquement vue asservie à son rôle de reproduction biologique.

Or le sport pourrait bien être une réponse à cette priorité du biologique, permettant aux femmes de réclamer à leur tour cette valeur du dépassement de soi. Loin d’être soumises à leur corps, les femmes pratiquant une activité physique ont à cœur de le sculpter comme elles l’entendent : celui-ci n’est pas seulement voué à la maternité, mais peut aussi soulever de la fonte.

Cette réappropriation du corps au-delà de son immanence reproductive passe aussi par la diffusion, dans notre société si visuelle, de nouvelles images de corps féminins musclés. Ces femmes affirment qu’au-delà de la séduction et de la reproduction, la gent féminine peut poursuivre des objectifs propres. Cette enveloppe corporelle qui, pour Beauvoir, constituait l’origine de la domination des femmes semble, par le fitness, reconquise par ses propriétaires et habitantes pour devenir ce qu’elles seules désirent.

Cependant, un tel phénomène alerte aussi sur d’autres formes possibles du dépassement de l’immanence reproductive : le recours à la gestation pour autrui (Gpa), l’utilisation d’utérus artificiels, ou encore la tendance des adultes sans enfants ou childfree[6]. La libération du corps des femmes pourrait ainsi avoir des conséquences bien au-delà des salles de sport, que la société comme les pouvoirs publics doivent appréhender sur les plans juridique, économique et social.

Des femmes capables

Beauvoir remarque que la femme « se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle […] elle est l’Autre[7] ». Ce sont les normes masculines – jusque dans la langue – qui sont devenues universelles et neutres[8]. Les réseaux sociaux comme Instagram, qui font intégralement partie de ces mouvements fitness, pourraient contribuer à faire des femmes des sujets à part entière et non relativement à la gent masculine.

Sur le plan des valeurs et des mérites, la nouvelle industrie du fitness féminin favorise l’émergence, certes commerciale, de modèles exclusivement féminins, comme l’entraîneuse australienne Kayla Itsines[9]. De la même manière sur Instagram, la tradition du Woman Crush Wednesday (#wcw) consiste à mettre en valeur une fitness girl en particulier chaque mercredi. Il ne s’agit donc pas d’imiter les hommes à la salle de musculation, mais bien de construire de nouvelles valeurs propres à la gent féminine. Certains exercices sont par exemple adaptés aux femmes enceintes ou venant d’accoucher, d’autres sont pensés en fonction des envies des utilisatrices (se concentrer sur les jambes, le ventre, etc.). Ces femmes forgent ainsi des valeurs qui leur sont propres.

Le sujet se reconnaît également dans les interactions entre les différentes femmes du mouvement. Les réseaux sociaux ont en effet vu émerger des communautés dotées d’un véritable système de soutien et d’émancipation (empowerment) qui permet l’organisation de cours collectifs (bootcamps). Ces réseaux de sororité, qui sont essentiels au mouvement fitness, promeuvent la compassion et l’encouragement plutôt que la compétition. En considérant ainsi chaque membre comme sujet faisant partie du même « voyage » et en mettant l’accent sur l’attitude à adopter à l’égard de ces consœurs de salle, ces réseaux bien réels adoptent de fait une position féministe, comme le slogan très partagé « Empowered women empower women » (que l’on peut traduire par « femmes capables, rendez les femmes capables », mais aussi par « les femmes émancipées émancipent les autres »). Tant par la promotion du mérite féminin que par la communauté qu’il crée, ce nouveau genre de fitness conduit donc à appréhender les femmes comme des sujets à part entière.

Des écueils à surmonter

On peut néanmoins douter ce cette libération véritable des diktats imposés aux femmes. S’agit-il réellement de valeurs nouvelles ou bien plutôt de valeurs masculines que les femmes tentent de s’approprier ? Ces femmes se dépassent-elles pour obtenir une égalité qu’elles devraient avoir d’office ? S’il est permis de penser que la musculation et le dépassement de soi ont bien été en premier lieu des tendances masculines, on peut cependant également espérer que l’apparition de modèles féminins pourra transformer l’essai en y admettant la gent féminine.

Mais n’est-ce pas là une nouvelle tyrannie de l’image du corps féminin véhiculée par une industrie encore maîtrisée par des hommes[10] ? Maria Kang, une professionnelle du domaine, a recours à des photographies d’elle en pleine forme et de ses enfants en bas âge avec pour slogan « quelle est votre excuse ? » en guise de publicité[11]. Cette culpabilisation des femmes qui ne se conformeraient pas au nouvel idéal physique de corps fins et musclés est un risque réel pour le fitness comme émancipation de la gent féminine. A ce titre, les mouvements (#bodypositivity) de valorisation des corps différents et appelant à s’aimer comme l’on est, et préférant la mesure physique à l’image esthétique, ont un rôle important à jouer.

De plus, il s’agit d’un mouvement dont l’ampleur reste pour l’instant très limitée bien qu’internationale : il concerne une population urbaine assez aisée pour se préoccuper de son corps, acheter du coaching en ligne, prendre un abonnement à une salle de gymnastique ou acquérir le matériel à la maison. Bien que les réseaux sociaux puissent leur permettre de faire tache d’huile, ces nouveaux sports constituent encore un marqueur social. La conversion en un outil de rassemblement plutôt que de distinction reste à venir.

Enfin, si l’analyse de la recherche de la performance comme aliénation aux valeurs du libéralisme est convaincante pour expliquer l’essor de certaines disciplines[12], cela n’en rend que plus significatifs les puissants réseaux de sororité qui se développent à l’heure actuelle, préférant la compassion à la compétition, le soin de soi à la performance, et le bien-être de long terme à un objectif de court-terme, sans que ces catégories soient mutuellement exclusives. Si diverses pratiques peuvent coexister dans le temps et dans l’espace, il en va de même des analyses, complémentaires, qui concourent à expliquer ce phénomène sportif.

Ces mouvements fitness ne se réclament pas du féminisme. Pourtant, il s’agit bien d’un féminisme des petites actions quotidiennes. En renforçant leur corps, en montrant qu’il n’est pas seulement fait pour la maternité et en voyant en chacune d’entre elles un sujet digne de ce nom, les femmes qui pratiquent le fitness pourraient bien être en train de construire, à chaque entraînement et sans avoir l’air d’y toucher, l’égalité réelle de demain.

 

[1] Selon une étude Ipsos réalisée en septembre 2017, 35 % des Français ont pratiqué une activité de fitness, de danse ou de sport de combat au cours des douze derniers mois (www.filieresport.com).

[2] « De plus en plus de clubs de sport réservés aux femmes : “Les salles de muscu ont toujours été un lieu de chasse” », rmc.bfmtv.com, 30 novembre 2017.

[3] Sweat, Nike Training Club, Fitness Blinder, Blogilates, My Best Body, Grace Fit Guide, Alexia Clark, etc.

[4] Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe I, Paris, Gallimard, 1949, p. 116.

[5] Ibid., p. 117.

[6] Gaëlle Dupont, « Le mouvement childfree contient l’idée d’un vrai choix. Entretien avec Anne Gotman », le Monde, 24 février 2018.

[7] S. de Beauvoir, Le deuxième sexe I, op. cit., p. 17.

[8] Voir la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, rédigée par Olympe de Gouges en 1791.

[9] Créatrice de l’application Sweat, avec plus de neuf millions d’abonnés sur Instagram.

[10] Tobi Pearce, le conjoint de Kayla Itsines, est le Pdg de la boîte développant l’application fitness Sweat.

[11] www.mariakang.com

[12] Voir Matthieu Quidu, « Le CrossFit, le Mma et le néolibéralisme », Esprit, avril 2018.