Abaya à l’école : une nouvelle affaire du voile ?
Il y a vingt ans, une loi interdisait le port du voile à l’école. Le même scénario semble se rejouer avec l’abaya. Dans les faits, celle-ci pourrait être difficile à interdire.
Il y a vingt ans exactement, en 2003, la rentrée démarrait sur les chapeaux de roue à Aubervilliers, en banlieue parisienne. Alma et Lila Lévy entamaient un bras de fer avec le lycée Henri-Wallon : « Nous voulons porter le voile ! » Et elles n’avaient pas leur langue dans leur poche… Pas de réseaux sociaux alors, mais on les voyait sur les plateaux télés, où elles affirmaient leur choix avec l’aplomb des jeunes converties. Résultat ? Une commission d’experts, présidée par Bernard Stasi, chargée de prendre le pouls de la société française sur un sujet général, la laïcité dans la République, mais dont les conclusions étaient connues d’avance. C’était le voile qu’il fallait chasser de l’école, ce qui fut fait par le vote, expédié en quelques semaines, de la loi de mars 2004.
Le même scénario se rejoue aujourd’hui. Plus d’égérie pro-voile identifiée, mais des lycéennes qui s’engrainent sur TikTok pour porter l’abaya. Vingt ans plus tard, alors que la pression contre les personnes concernées n’a jamais faibli, la maison France est encore et toujours mise en danger par l’islam… On fait remonter au ministre de multiples « atteintes à la laïcité ». Revient alors le même réflexe : il faut interdire !
Est-ce possible ? En droit, oui, puisque le Parlement l’a déjà fait en visant en 2004 les « signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ». Il suffirait de renvoyer les chefs d’établissement à la circulaire de 2004, en leur demandant de l’appliquer à l’abaya. Et il n’y a pas grand-chose à craindre de Strasbourg : la Cour européenne des droits de l’homme a validé la loi anti-voile, comme celle de 2010 contre le niqab dans l’espace public, ou le renvoi d’un hôpital d’une assistante sociale voilée. Sur l’islam, contrairement à ce qu’on entend parfois, les juges européens n’ont rien de dangereux agents d’un communautarisme à l’anglo-saxonne qui viendraient fissurer l’unité de la République française… Dans les faits, cependant, la tâche pourrait s’avérer ardue : à la différence du voile, l’abaya est moins un signe religieux qu’une tenue traditionnelle, correspondant certes aux canons musulmans de modestie et pudeur en matière vestimentaire, mais sur laquelle il n’existe, encore moins que pour le voile, pas de consensus chez les oulémas. Et on voit mal un État laïque exiger une clarification doctrinale. Elle pourrait s’avérer ardue, car interdire l’abaya obligerait à scruter le for intérieur des lycéennes pour savoir si ce choix correspond à une conviction religieuse profonde : difficile pour un État qui professe la neutralité en matière religieuse et le respect des croyances. Enfin, la tâche pourrait s’avérer ardue car, déjà en 2004, les distinctions byzantines de la circulaire (fondées sur la taille, la forme, etc. des signes litigieux) suscitaient la perplexité : c’est qu’il fallait aussi ménager chacun, respecter la liberté de conscience des élèves et, précisait la commission Stasi, « médailles, petites croix, étoiles de David, mains de Fatma ou petits corans » n’étaient pas visés.
Alors, faut-il se focaliser sur l’abaya et y consacrer des déclarations ministérielles ? Pas sûr. Car s’il s’agissait, aussi, d’une mode adolescente passagère ? Et que faire de la barbe des garçons, si elle s’avère mal taillée ? Le proviseur se muera-t-il en théologien pour démontrer que le lycéen suit un hadith recommandant de « tailler la moustache et laisser la barbe libre » ? À vouloir à tout prix discipliner l’apparence physique des lycéens, l’exécutif pourrait mettre le doigt dans un engrenage difficile à maîtriser, tant l’esprit de contestation propre à cet âge peut s’avérer ingénieux et malicieux. Et le retour, largement fantasmé, de l’uniforme, serait en décalage complet avec une société qui prétend par ailleurs valoriser la liberté et l’individualité.
Certes, on comprend l’inquiétude de l’opinion à la perspective d’un entrisme islamique qui se déploierait dans tous les secteurs de la société, et le politique est dans son rôle en étant attentif à cette menace, lorsqu’elle est avérée. Mais faire de chaque porteuse d’abaya un agent de l'islamisme, y compris involontaire, est plus hasardeux : nul n’est légitime, au risque de tomber dans l’inquisition, à sonder les consciences. Particulièrement dans un État laïque, qui plus est signataire de la Convention européenne des droits de l’homme qui protège la liberté religieuse. Et surtout, si se présentait vraiment une lycéenne en voie de radicalisation djihadiste, pourquoi ne pas appliquer la loi du 26 juillet 2019 « pour une école de la confiance », qui prévoit une procédure disciplinaire, mais surtout une amende pénale, contre « les comportements constitutifs de pressions sur les croyances des élèves ou de tentatives d’endoctrinement » ? Rappelons enfin que la loi de 2004 elle-même, tout en interdisant les signes religieux ostensibles, précise que « la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève », auquel la circulaire consacre un luxe de détails. Où il apparaît que la loi de 2004 était déjà pour partie en trompe-l’œil : si l’opinion réclamait une interdiction solennelle, le principe de réalité obligeait à laisser aux proviseurs les moyens légaux de s’adapter à leur terrain, à leur quartier, à leur lycée.
Ainsi, l’état du droit actuel permet, si des cas de prosélytisme islamiste se présentent, d’y réagir. Il n’y a alors sans doute guère à gagner, si ce n’est quelques bénéfices politiques de courte durée, à se faire surveillant général de toutes les cours d’école de France, qui rencontrent d’autres difficultés. Et il n’est alors pas exclu que les annonces autour de l’abaya, en cette rentrée politique et scolaire, trahissent une nouvelle fois l’obsession française pour l’islam, et la propension, assez partagée, à en faire un dérivatif commode.