Fin de la démocratie en Hongrie ?


La Hongrie a inauguré, dans la période récente, un mouvement parmi les pays d’Europe de l’Est. Battu en 2002 et renvoyé dans l’opposition, le libéral Viktor Orbán obtient en 2010, avec son parti le Fidesz, une majorité des deux tiers au Parlement. Il fait aussitôt adopter, en avril 2011, une nouvelle Loi fondamentale, qui entre en vigueur le 1er janvier 2012. Cette « constitution » sur mesure, dont le préambule fait explicitement référence à Dieu et la Sainte Eglise, sera modifiée trois fois en quatorze mois. Elle porte de nombreuses dispositions très conservatrices et s’accompagne d’un activisme législatif qui transforme l’organisation institutionnelle et administrative du pays, préparant un Etat fort.

La presse est placée sous la tutelle d’un « Conseil des médias » contrôlé par le gouvernement, 950 journalistes de l’audiovisuel public sont licenciés et les atteintes à la liberté de la presse privée sont nombreuses. La justice fait l’objet d’une purge, 350 magistrats jugés trop à gauche sont renvoyés et les compétences de la Cour suprême, rebaptisée « Curie » (Kúria), sont transférées au Parlement. La nouvelle loi électorale assure au parti de Viktor Orbán de conserver la majorité. Le forint est institué monnaie nationale alors qu’après l’entrée dans l’Union européenne, le pays devait adopter l’euro d’ici 2020. Le gouvernement a renforcé son influence dans la Banque centrale, hérésie tant pour l’Union européenne que le Fmi. Viktor Orbán exacerbe le nationalisme Magyar en Hongrie et dans les Etats voisins qui considèrent cet activisme comme une intrusion dans leurs affaires.

Le 28 juillet 2014, lors de l’université d’été de son parti à Baile Tusnad, Viktor Orbán déclarait :

Le nouvel Etat que nous construisons en Hongrie n’est pas un Etat libéral, c’est un Etat non libéral fondé sur la valeur travail[1].

L’Etat « illibéral » ou « non libéral », dont se réclame la Hongrie, peut se définir comme post-démocratique : tous les instruments institutionnels d’une démocratie parlementaire sont maintenus, mais leur liberté d’exercice est réduite, soit par réforme constitutionnelle, soit par modification de leurs prérogatives, soit de manière « douce », par le jeu de placement de personnes du pouvoir au contrôle de ces institutions. Ce glissement d’un équilibre des pouvoirs à leur réunion entre les seules mains de l’exécutif aboutit à une forme de dictature établie sur les fondements du système démocratique dénaturé et vidé de sa substance. Colin Crouch a appelé « post-démocratie » un nouveau stade de la démocratie, son déclin à l’ère du capitalisme globalisé, où les décisions sont prises au sein des lobbies, des grandes entreprises, dans des institutions supranationales, des instances non élues qui échapperaient au contrôle de la représentation civique[2].

L’Etat illibéral dont se réclame Viktor Orbán s’apparente, selon Ahmet Insel, à une post-démocratie autoritariste :

A côté de la post-démocratie technocratique a émergé une post-démocratie autoritariste, comme celle de Chavez au Vénézuela, d’Orbán en Hongrie ou d’Erdogan en Turquie : ce sont des dirigeants élus et bien élus, mais une fois l’élection passée, ils considèrent que le peuple ne fait qu’un avec eux, qu’il les habite. L’ennemi pour eux, c’est la séparation des pouvoirs[3].

Le principe d’action de la post-démocratie, qui peut donc prendre différentes formes selon le contexte, est le suivant : limiter, sans les supprimer, les capacités d’expression et d’action des citoyens.

Louis-Albert Serrut



[1] Cité dans le Monde du 8 mai 2016.

[2] Voir Colin Crouch, Post-démocratie, Diaphanes, 2013 et, pour une application à la France de Sarkozy, Louis-Albert Serrut, Naissance d’une dictature, La différence, 2012

[3]  Ahmet Insel, « La post-démocratie. Entre gouvernance et caudillisme », Revue du Mauss, n° 26, 2005.