Les Démocrates à la reconquête de l’électorat croyant
Les midterms du 3 novembre 2026 aux États-Unis sont le lieu de confrontations politiques mais aussi religieuses. L’approche progressiste de la foi portée par les croyants Démocrates s’oppose à une vision conservatrice défendue par certains Républicains. L’enjeu est de rassembler, au-delà des seuls fidèles, un électorat que la gauche peine à reconquérir.
La question de la reconquête de l'électorat croyant par les Démocrates revient à chaque élection américaine depuis le début des années 2000. De la défaite du catholique John Kerry en 2004 face à un George W. Bush soutenu par les électeurs évangéliques à la défaite de Joe Biden vingt ans plus tard, les Démocrates ont dû faire face à la question du « God gap », le fossé qui séparerait leur parti du Parti républicain auprès des électeurs religieux.
Polarisation politique des électeurs croyants
Le rôle des quelques candidats Démocrates qui appelaient leur parti à faire le pari de la foi a été documenté au moment des élections de mi-mandat il y a deux ans, tandis que la question du rattrapage du « God gap » a été relancée plus récemment1. Si la question reste intacte, le paysage politico-religieux dans lequel elle se pose en 2026 est très différent de celui de 2024. En 2024 comme en 2020, le facteur religieux a joué un rôle décisif dans la victoire de Donald Trump. Selon les données du Pew Resarch Center, il a obtenu en 2024 55 % du vote catholique, six points de plus qu’en 2020, et 62 % du vote protestant ; il a fortement progressé chez les protestants issus des minorités hispanique et asiatique (de 55 % à 70 %). Les évangéliques blancs lui sont restés fidèles à 85 %, selon le Public Religion Research Institute.
Aujourd’hui, les dynamiques d’appartenances politico-religieuses paraissent volatiles et hétérogènes. La polarisation au sein de chaque tradition religieuse se poursuit entre croyants identitaires et d’ouverture, pour reprendre la distinction du sociologue Philippe Portier. Au sein du catholicisme, la vision post-libérale portée par J. D. Vance, des juristes tels qu’Adrian Vermeule et des figures de la Silicon Valley comme Peter Thiel, dont les conférences sur l’Antéchrist ont fait sensation à San Francisco à l’automne 2025, déplaît considérablement aux catholiques sensibles au message d’accueil du pape François et de Léon XIV. L’épiscopat est lui-même divisé entre le cardinal Blase Cupich, qui défend les migrants contre les arrestations violentes d’ICE au nom de la foi, et le cardinal Timothy Dolan, qui a prononcé la prière lors de l’investiture de janvier 2025.
La controverse de 20252 autour de l’ordo amoris (ordre de la charité) en fut une illustration. J.D. Vance avait invoqué cette notion augustinienne pour justifier une hiérarchie des solidarités, avant que le pape François ne lui réponde que le véritable ordo amoris appelle au contraire à la fraternité avec le prochain. L’unité des évangéliques blancs du camp MAGA a été elle aussi mise à mal par les guerres en Iran et au Venezuela et par les sorties du président, jugées embarrassantes, voire blasphématoires, par certains de ses anciens fidèles. Des tensions analogues traversent les juifs, les hindous et les musulmans américains. Cette polarisation interne rend difficile l’anticipation des choix électoraux des groupes religieux pris dans leur ensemble. Au-delà de ces divisions, une enquête de la fondation Kettering3 d’octobre 2026 montre que la majorité des Américains, toutes tendances religieuses et idéologiques confondues, continuent de déclarer que la démocratie est leur système politique préféré.
Qu’est-ce qui est nouveau dans la campagne des midterms ? Suffit-il de « reprendre » la religion à la droite, ou faut-il inventer un autre vocabulaire ? On peut distinguer entre ce que j’appelle une affirmation d’une mouvance démocrate chrétienne à l’américaine, qui s’exprime sur le terrain de la morale, des valeurs et de l’authenticité, et une stratégie d’inspiration confessionnelle qui s’exprime sur le registre de politiques concrètes d’égalité et de welfare.
L’affirmation d’une démocratie chrétienne américaine ?
Cette campagne se distingue des précédentes par le nombre de pasteurs ou anciens ministres du culte candidats, dont plusieurs dans des États rouges ou violets. Au moins douze se sont présentés cette année à des élections fédérales sous l’étiquette démocrate, et sept ont remporté leur primaire. Au Texas, le séminariste presbytérien James Talarico affronte Ken Paxton pour le Sénat. Au Kansas, Adam Hamilton, pasteur d'une des plus grandes Églises méthodistes du pays, défie Roger Marshall. En Iowa, la pasteure luthérienne Sarah Trone Garriott et la chapelaine presbytérienne Lindsay James briguent deux sièges à la Chambre. À Dallas, le pasteur baptiste Frederick Haynes III vise le 30e district.
Ces candidats partagent un langage commun centré sur la miséricorde et les valeurs d’amour, d’espoir et de solidarité. Faisant écho à l’homélie de Mariann Edgar Budde, évêque épiscopalienne de Washington, qui implorait le président Trump de faire preuve de miséricorde le 21 janvier 2025, ils dénoncent les violences infligées aux immigrés au nom du nationalisme chrétien comme une hérésie. Ils rejettent l’idée de théocratie et défendent la séparation de l’Église et de l’État, tout en revendiquant une place pour la foi dans la vie publique. James Talarico définit souvent la démocratie comme une « pratique spirituelle » : plus qu’une constitution, elle est une alliance morale (covenant).
Ces candidats partagent un langage commun centré sur la miséricorde et les valeurs d’amour, d’espoir et de solidarité.
La réplique de leurs adversaires se situe sur le même plan. Le lieutenant-gouverneur du Texas, Dan Patrick, accuse Talarico de « blasphème », et les pasteurs progressistes ont été qualifiés de « PINOs », pastors in name only. Les échanges se structurent autant autour de la norme de l’authenticité (qui lit le plus correctement l’Évangile ?) qu’autour des programmes. Cette affirmation est concomitante de l’éveil des protestants dits mainline – méthodistes, presbytériens, luthériens, épiscopaliens – dont on a longtemps cru qu’ils avaient été définitivement supplantés par les évangéliques conservateurs. Jennifer Butler, fondatrice de Faith in Democracy, évoque ainsi un « revival de l’Église mainline à travers la nation4 ».
D’autres candidatures relèvent d’une grammaire proche mais distincte, celle d’une gauche sociale qui s’appuie sur des réseaux confessionnels et où la foi peut inspirer l’engagement sans en être l’identité ni l’objet. Comme le notent Michael Reneau et Lane Davis dans The Dispatch5, les chrétiens progressistes ont longtemps délaissé la construction de coalitions et d’institutions au profit de la rhétorique. Zohran Mamdani a montré une autre voie, grâce à une campagne bâtie sur des mesures concrètes – gel des loyers, bus gratuits, crèches. Le maire de New York, qui a toujours refusé d’être présenté simplement comme un candidat musulman, doit sa victoire à la construction d’une remarquable alliance multiconfessionnelle, multiethnique et trans-classe. Abdul El-Sayed, candidat au Sénat dans le Michigan, interrogé sur sa relation supposée avec les Frères musulmans, a répondu en évoquant la façon dont JFK se définissait comme président de tous les Américains qui se trouvaient être catholiques. De même, il entend être non pas un sénateur musulman, mais un sénateur pour tous les Américains « qui se trouvent être musulmans ». En dépit des virulentes attaques de Mike Rogers et de Donald Trump, il a maintenu un programme centré sur la sécurité sociale pour tous et la lutte contre la financiarisation de la politique.
Cette grammaire se retrouve chez d’autres candidats. À Dallas, Frederick Haynes III, à la tête depuis plus de quarante ans de la Friendship West Baptist Church, a vivement critiqué le parti démocrate pour avoir négligé l’électorat religieux, mais centre sa campagne, inspirée de la tradition prophétique de l’Église noire, sur l’environnement, le logement et le contrôle du pouvoir exécutif. À Los Angeles, la pasteure presbytérienne Rae Huang, membre des Democratic Socialists of America, a fait campagne pour la mairie sur le logement social, les bus gratuits et une banque publique. Son échec aux primaires rappelle que cette grammaire ne garantit pas le succès électoral. Les catholiques ne sont pas en reste : en juin, 54 élus Démocrates de la Chambre, de Nancy Pelosi à Alexandria Ocasio-Cortez, ont signé une déclaration6sur le coût de la vie qui s’appuie sur la doctrine sociale de l’Église et sur l’encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas.
Un rapport de force inégal
Le rapport de force entre la droite nationaliste chrétienne et ses opposants est toutefois très inéquitable. La première s’appuie sur des structures construites depuis les années 1970 et des financements considérables. En 2024, la Faith & Freedom Coalition de Ralph Reed prévoyait de dépenser 62 millions de dollars pour mobiliser l’électorat évangélique. Par comparaison, Vote Common Good, fondée en 2018 par l’ancien pasteur Doug Pagitt, déclarait 1, 6 million de dollars de recettes en 2024, et Faith in Public Life a vu ses recettes passer de 6 millions de dollars en 2021 à moins de 250 000 deux ans plus tard. À la Maison Blanche, un bureau de la foi et une cellule du ministère de la Justice contre les préjugés antichrétiens consacrent cette appropriation.
Les tendances lourdes observées depuis 2016 se poursuivent. Les évangéliques, malgré leurs divisions, continuent de soutenir massivement Donald Trump. L’islamophobie s’intensifie et prend des tournures violentes. Le 18 mai 2026, deux adolescents ont ouvert le feu sur un centre islamique à San Diego, faisant trois morts. Des élus Républicains du Texas ont présenté une ébauche de projet de loi visant notamment à interdire la nourriture halal et le foulard à l’école. La perquisition nocturne du domicile de la représentante Ilhan Omar par des agents fédéraux, le 12 octobre 2026, marque un crescendo supplémentaire. Enfin, le nombre de nones, cible potentielle du progressisme religieux, reste constant, mais leur faible enracinement institutionnel en fait un public difficile à mobiliser et fidéliser.
Ni les Démocrates chrétiens ni la gauche religieuse ne gagneront sur le terrain du nationalisme chrétien blanc, et ils ne le souhaitent pas. Leur rapport au temps et à l’action est celui de l’accompagnement et de l’organisation patiente plutôt que de la conquête. Ce qui fait leur force, c’est leur capacité à construire des liens avec les réseaux de mobilisation et de résistance locale. Les années écoulées depuis 2024 ont été très fécondes à cet égard. En novembre 2025, plusieurs responsables religieux ont été malmenés et arrêtés devant le centre de détention de migrants de Broadview, où un agent fédéral a tiré une PepperBall dans la tête du pasteur David Black. Les congrégations réinventent aussi la stratégie des églises sanctuaires. Dès lors que les lieux de culte ne sont plus des lieux sûrs, arrière-boutiques, appartements ou restaurants sont réinvestis. L’espace sacré du sanctuaire déborde ainsi sur les espaces profanes, et la distribution de vivres aux familles de migrants qui n’osent plus sortir revêt une dimension sacrée.
Ni les Démocrates chrétiens ni la gauche religieuse ne gagneront sur le terrain du nationalisme chrétien blanc.
Ces réseaux manient aussi avec inventivité les symboles chrétiens. En décembre 2025, plusieurs paroisses ont installé des crèches mettant en scène un enfant Jésus ligoté, entouré de soldats romains portant un gilet « ICE ». Le mercredi des cendres 2026, 400 responsables chrétiens ont signé une déclaration dénonçant la foi hérétique et corrompue promue par la Maison-Blanche et appelant à la résistance. La résistance juridique a été une autre modalité d’action : six organisations quakers, le temple sikh de Sacramento et la Cooperative Baptist Fellowship ont obtenu une injonction protégeant leurs lieux de culte des rafles d’ICE, confirmée en août 2026 par la cour d’appel du quatrième circuit sur le fondement de la loi sur la restauration de la liberté religieuse (RFRA). Alors que le vote anticipé a commencé, la coalition Faiths United to Save Democracy avait recruté au 19 octobre plus de 1 200 aumôniers et médiateurs chrétiens, juifs, musulmans et bouddhistes dans neuf États pour accompagner les électeurs dans les bureaux de vote. Ces réseaux peuvent recourir à des infrastructures solides telles qu’Interfaith Alliance, le Kairos Center de Liz Theoharis – à l’origine, avec le pasteur William Barber, de la nouvelle Poor People’s Campaign – ou le réseau Faith in Action (ex-PICO).
Coalitions électorales et coalitions d’organisation
En 2026 comme en 2028, la capacité à bâtir des coalitions est cruciale. C’est ce qui a fait le succès de Trump. Dans Party of the People7, le sondeur républicain Patrick Ruffini montrait comment le Parti républicain était devenu une coalition multiraciale définie par une identité populaire. On peut distinguer entre la coalition électorale – construite autour d’un candidat le temps de la campagne – et à l’autre extrême, la coalition d’organisation, inscrite dans la tradition de Saul Alinsky. Celle-ci émane des groupes qui animent la vie civique locale (associations de quartier, congrégations, sections syndicales), qui coconstruisent un programme avec un candidat. C’est ce type de coalitions qui a rendu possible la victoire inédite de Zohran Mamdani, avec plus de 100 000 bénévoles. Si les coalitions électorales peuvent être des machines très puissantes pour gagner les élections, seule la coalition d’organisation transforme durablement un rapport de force.
Autour des candidats appartenant à la mouvance du progressisme religieux, on peut distinguer au moins trois types de coalitions. Le premier est la coalition électorale centrée sur le candidat, large et multisectorielle, qu’on trouve autour de Talarico. Soutenu par la Texas AFL-CIO8, dont le président oppose non pas « le rouge et le bleu » mais « le haut et le bas », et par le syndicat des fonctionnaires fédéraux AFGE, il a constitué un comité « Republicans for Talarico » et lancé en octobre l’initiative « Faithful Texans for Talarico », qui découle de la campagne et n’émane pas directement du terrain. La campagne d’Adam Hamilton repose avant tout sur son Église méthodiste de la Résurrection et un réseau de pasteurs ; soutenu par deux anciens gouverneurs Républicains et courtisant des agriculteurs inquiets des droits de douane, il dispose d’une base syndicale plus mince. C’est une coalition de fidèles et de notables, centrée sur sa personne. La campagne de Frederick Haynes III à Dallas repose enfin sur une coalition relationnelle, ancrée sur un territoire. S’appuyant sur sa longue expérience de pasteur, il a su mobiliser des responsables baptistes, méthodistes et pentecôtistes mais aussi des fidèles d’autres religions ou non croyants, sensibles à son programme social. Ici, la campagne ne crée pas la coalition ; elle s’appuie sur une coalition qui lui préexiste.
Les pasteurs-candidats peuvent gagner des sièges en novembre ; mais sans institutions capables de durer – congrégations organisées, fédérations, financements propres –, il n’est pas certain que ces victoires suffisent à transformer durablement les préférences politiques de l’électorat d’ici les prochaines présidentielles. L’enjeu des midterms n’est donc pas seulement de savoir combien de pasteurs Démocrates ou de représentants de la gauche religieuse entreront au Congrès, mais si les coalitions qui les portent sauront passer de la campagne à l’organisation, et de la querelle de l’authenticité à la conquête des politiques publiques qui décideront, plus que les versets, du vote des électeurs que les Démocrates ont perdus.
- 1. Voir Katie Glueck, “These Spiritual Democrats Urge Their Party to Take a Leap of Faith”, The New York Times, 22 décembre 2024 ; Laurene Egan, “For Success at the Polls, Dems Look to the Pews”, The Bulwark, 2 février 2026.
- 2. Nadia Marzouki. “From Holy Ignorance to Sacred Doctrine: postliberal Catholicism and the remaking of American political religion”, Bulletins de l'Observatoire international du religieux, 2025, 54, 15 p.
- 3. Andrew L. Whitehead, “Christian nationalism and the state of American democracy in 2026”, Kettering Foundation, 2 octobre 2026.
- 4. BUTLER Jennifer, « Move over, evangelicals: Mainline Christians are the 2026 swing voter », The Hill, 16 septembre 2026.
- 5. Michael Reneau, "How the Religious Left Ceded Political Power to the Religious Right", The Dispatch, 19 juillet 2026.
- 6. Rosa DeLauro, "DeLauro Leads 50+ Catholic House Democrats in Statement of Principles on Cost of Living", Congresswoman Rosa DeLauro, 29 juin 2026.
- 7. Patrick Ruffini, Party of the People: Inside the Multiracial Populist Coalition Remaking the GOP, New York, Simon & Schuster, 2023.
- 8. La Texas AFL-CIO est la fédération syndicale d'État du Texas, qui représente plus de 250 000 membres syndiqués à travers tout le territoire. Sa tendance politique est proche des Démocrates.