Michel Onfray : "Rien, sinon lui-même"


On parle beaucoup de Michel Onfray ces derniers temps, ce qui confirme qu’il y a toujours quelque chose à dire, même à propos de rien. Les prises de position de l’intellectuel médiatique contre les migrants (et pour le peuple des « petits blancs »), sa défense de la constitution d’un axe souverainiste transversal au partage gauche/droite ou sa dénonciation des diverses « trahisons » dont se seraient rendus coupables les progressistes de toutes obédiences (il tape autant sur Mélenchon que sur Valls) épousent à merveille l’air du temps. Plutôt que d’analyser les ressorts d’une atmosphère idéologique aussi lourde, les médias se perdent en conjectures sur l’évolution d’un philosophe qu’ils ont tant aimé.

Pour ne pas se déjuger, certains immunisent aujourd’hui l’œuvre pour mieux incriminer le personnage. Le procédé est étrange lorsqu’il est employé sur un auteur qui explique tout dans la philosophie par la personnalité des philosophes. S’il y a bien quelque chose que professe Onfray, c’est que « l’homme, c’est l’œuvre ». On s’attendrait à ce que ses critiques actuels, puisqu’ils sont souvent d’anciens thuriféraires, le suivent dans cette règle herméneutique au demeurant plus que douteuse. Cela leur éviterait d’écrire que, si le personnage est décidément infréquentable, son travail mérite le respect.

Comme le montrent les articles publiés dans Esprit, et que nous rendons disponibles, Michel Onfray n’a vraiment pas les moyens de se cacher derrière son « œuvre ». Il ne suffit pas de se prendre pour Sainte-Beuve en diluant la pensée dans la biographie, encore faut-il faire preuve d’un minimum d’honnêteté dans la reconstitution des faits. Or, Onfray ne s’embarrasse pas davantage des faits que des interprétations. Que peut-on attendre d’un auteur qui a proféré que Jésus était, comme Kant, nazi avant l’heure, que Freud a inventé le complexe d’Œdipe parce qu’il trompait sa femme en rêvant de sa mère et que Heidegger était « mondain » parce qu’il avait défini l’homme par la formule « être au monde »… ?

Que Michel Onfray fasse signe à l’extrême-droite serait donc plutôt à mettre à l’actif d’une philosophie qui demeure un tant soit peu sérieuse. La seule question qui vaille est la suivante : comment expliquer, tapage médiatique mis à part, un tel succès populaire ? Après s’être longtemps réclamé de l’hédonisme, Onfray ne prend même plus la peine de promettre à ses auditeurs le plaisir par la pensée. On ne peut plus dire de lui qu’il appartient à la tribu des philosophes populaires qui offre la joie avec Spinoza ou la sagesse avec Socrate. Tous ceux qui l’ont écouté sur France Culture cet été (ils sont nombreux) se rendent compte qu’Onfray n’offre en réalité que des détestations et des raisons de ne pas lire. Ses « cours » de « l’Université populaire » de Caen ne font droit à aucun enthousiasme, aucune passion positive. Au contraire, on assiste médusé à une suite ininterrompue de ricanements sur le verbiage des heideggeriens, l’abstraction des structuralistes, le délire verbal des lacaniens, etc. Selon Onfray, la pensée de Foucault serait la formalisation de ses goûts d’inverti sado-masochiste, celle des deleuziens tiendrait tout entière dans une apologie de la pédophilie, même Jankélévitch ne mériterait plus d’être lu maintenant que (heureusement selon Onfray) l’obsession de la Shoah s’éloigne de nous.

Rien, sinon lui-même, ne trouve grâce aux yeux du penseur de Caen. C’est sans aucun doute là le ressort de son succès : il donne d’excellentes raisons de ne plus ouvrir un seul livre. Onfray, c’est d’abord une immense machine de justification de la paresse. Son manichéisme a pris des dimensions affolantes : le mal est du côté de la complexité, le bien du côté de l’ignorance. « Ne lisez rien, mais condamnez tout ce dont l’étude vous réclame plus d’une minute de peine » : c’est par cet adage calamiteux, mais reposant, que s’explique le triomphe d’un philosophe aussi « subversif ».

Michaël Fœssel