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La Tour de Babel du peintre flamand Hendrik III van Cleve (1525-1589)
La Tour de Babel du peintre flamand Hendrik III van Cleve (1525-1589)
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La Pentecôte, journée du multilinguisme

mai 2021

La diversité linguistique ne cesse de s'éroder, dans un contexte toujours plus dominé par la culture anglophone. Pour contrecarrer cette tendance, et remettre les langues à l'honneur, pourquoi ne pas consacrer au multilinguisme une journée, fixée le jour de la Pentecôte ?

Le multilinguisme est à la fois père et fils de la diversité culturelle. Père car condition préalable, prémisse logique et incontournable de la diversité des cultures : pas de culture sans langue. Fils car élément essentiel, sinon central de toute politique culturelle soucieuse de diversité.

La France s’est faite par la langue, par le traité de Villers-Cotterêts qui, pour la première fois en 1539, impose le français comme langue de gouvernement. La France protège sa langue : de l’Académie française à la loi Toubon, d’innombrables actes de gouvernement en témoignent.

Ce qui est vrai en France n’est pas moins vrai ailleurs en Europe. Les cultures et les langues du monde sont confrontées à un défi : la domination, demain peut-être le monopole, de l’anglais. La France a pris la tête de la résistance et, à son initiative, l’UNESCO a approuvé une charte qui consacre l’exclusion – théorique sinon de fait – de la culture des règles commerciales de l’OMC. La culture, c’est-à-dire les livres, la musique, le cinéma… on entend la culture qui se vend. Au fait, et la langue ? Un pays pourrait-il être attaqué pour atteinte à la concurrence au motif qu’il utilise sa propre langue, et non l’anglais, pour rédiger ses appels d’offre internationaux ? Ceci paraît invraisemblable, pourtant c’est possible, sinon plausible, et aujourd’hui peu probable. Et demain ? Qui sait ce que déclarerait l’OMC au sujet d’une plainte fondée sur cet argument ? Même la charte de l’UNESCO ne serait d’aucun secours : elle n’en parle pas.

Fondements incontournables de la diversité culturelle, le multilinguisme (s’agissant d’un État) et le plurilinguisme (s’agissant d’une personne) ne sont pas assez mis en valeur. Ils souffrent d’une mauvaise image de marque, alternant entre celle d’une aristocratie intellectuelle et celle de la bureaucratie bruxelloise. Aristocratie intellectuelle des linguistes polyglottes tels Claude Hagège, maîtrisant ou comprenant des dizaines de langues, idéal inaccessible au commun des mortels, réservé à une caste de professionnels. Bureaucratie bruxelloise de fonctionnaires de la Commission ou du Parlement, surtout ceux récemment recrutés d’Europe centrale, qui ravivent la tradition polyglotte de l’Empire austro-hongrois auquel ressemble de plus en plus le microcosme bruxellois.

Pourtant, l’apprentissage des langues progresse en Europe, mais de façon dissymétrique : de plus en plus en faveur de l’anglais et au détriment du français et de l’allemand, l’espagnol tirant son épingle du jeu. S’achemine-t-on vers une Europe anglophone, où les langues nationales ne joueraient plus que le rôle identitaire assumé par les langues provinciales jusqu’au xxe siècle ? On peut le craindre, tant cette tendance paraît lourde et incontournable.

Il faut rendre le multilinguisme et le plurilinguisme populaires. Encourager les jeunes à apprendre plusieurs langues, tant l’apprentissage est facile quand le cerveau est souple, assimile et retient rapidement ; le cas échéant, faciliter l’apprentissage à l’école de la langue des parents immigrés, notamment de l’arabe, qui est la troisième langue la plus parlée en France, et la sixième dans le monde ; encourager les adultes, enfin, à utiliser les langues apprises à l’école par une pratique quotidienne de lecture ou d’écoute de la radio ou de la télévision.

La révolution numérique rend aujourd’hui facile ce qui, hier, relevait de l’exploit : lire et écouter une langue étrangère. Grâce à Internet, des sites multilingues sont accessibles d’un coup de clic. Grâce au satellite, relayé par internet sur le câble, l’ADSL et la fibre optique, de très nombreuses radios et chaînes de télévision sont disponibles dans toutes les langues. L’offre est là et ne demande qu’à être utilisée.

La compréhension des langues étrangères, parlées ou écrites, est grandement facilitée aujourd’hui par les logiciels de traduction, que l’intelligence artificielle rend de plus en plus performants. Écoutons et lisons les originaux pour ne pas perdre le goût et la saveur de la langue, faisons-nous aider éventuellement d’une traduction. Comme disait Umberto Eco, « la langue de l’Europe, c’est la traduction ».

Pour amplifier le mouvement, créons un événement fédérateur : la journée du multilinguisme. Le Conseil de l’Europe a créé en 2001 une « Journée européenne des langues », le 26 septembre, date restée jusqu’ici confidentielle et sans effet, car non reliée à un évènement pertinent associé au multilinguisme. Par provocation ou par récupération, comme on voudra, un jour précis s’impose pourtant : celui de la Pentecôte, jour où l’Esprit Saint a donné aux apôtres le don de parler et de comprendre toutes les langues. Dans le monde démocratique et laïc d’aujourd’hui, ce don ne doit pas être réserve à une élite apostolique : il faut le transmettre à chacun.

La journée du multilinguisme ne doit pas être pesante, pédagogique et prétentieuse : cela ferait fuir toutes les bonnes volontés. Elle doit être ludique, pétillante et festive. Organisons des concours littéraires sous toutes les formes possibles, orale et écrite, en prose ou en vers. Les équipes éditoriales des sites multilingues en seraient les juges, l’organisation serait décentralisée et basée sur Internet.

Lançons la première journée du multilinguisme le dimanche 23 mai 2021 !