Le gouvernement du passé
À l’occasion de la réédition de son ouvrage Que faire du passé ? Réflexions sur la « cancel culture » (Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2024), Pierre Vesperini s’interroge sur notre rapport moral et mémoriel au passé, et la manière dont il condense les crispations. Dans une postface inédite, reproduite ci-dessous, l’historien dresse un répertoire de ses hypothèses et de ses conclusions, deux ans après la première publication de son livre.
Les deux ans passés depuis la publication de ce livre m’ont accordé un peu de recul sur la crise de la culture européenne, et j’en avais besoin : il n’est pas facile d’analyser l’incendie d’une forêt en luttant soi-même au milieu des flammes.
Je me suis donc aperçu au cours de ces deux ans que le phénomène de la « cancel culture », qui m’avait tant absorbé, devait être compris à l’intérieur d’une question plus vaste : que faire du passé dans un monde à la fois un et pluriel, donc conflictuel ?
Ce qui suit est l’exposé, formulé en douze thèses, pour être plus facilement accessible et discutable, de ma réflexion à ce propos.
I
Le passé n’est jamais entièrement passé. Toujours il demeure présent, sous une forme tantôt latente, tantôt manifeste.
Cette proposition, qui sonne comme un paradoxe, devrait être un truisme1. Elle le serait dans la plupart des sociétés qui nous ont précédés, où la vie est structurée par le passé sous la forme de rituels et de récits, de coutumes et de savoirs-faires2. Mais dans les sociétés capitalistes actuelles, le passé n’a pas plus de relevance qu’un téléphone obsolète3: grave erreur qui, si elle n’est dissipée par l’exercice de la raison, est source de désastres sans nombre4.
Observation. Il est inouï par exemple de penser que le 18 avril dernier, à Canton, Ohio, un Noir américain de 52 ans, Frank Tyson, est mort sous le genou d’un policier en répétant « I can’t breathe », et ce dans une quasi totale indifférence de l’opinion publique5. Quatre ans ont à peine passé depuis le meurtre de George Floyd et l’ouragan de « Black Lives Matter », et c’est comme si tout n’avait été qu’un songe. Il semble que notre régime d’historicité soit la « séquence », pour employer un terme cher aux communicants et aux éditorialistes6. La séquence « Black Lives Matter » s’est refermée : tout peut donc continuer comme avant.
II
Toutes les sociétés humaines produisent un certain discours sur leur passé7, donc une certaine « histoire », au double sens de ce mot en français : histoire au sens de récit, histoire au sens de savoir.
Corollaire 1. Le récit qu’on appelle « Histoire » n’est donc jamais simplement du « passé », puisque c’est un discours qui est toujours produit par un certain « présent ».
Corollaire 2. Un historien, c’est-à-dire un chercheur enquêtant scientifiquement sur le passé, doit donc nécessairement bien connaître le présent, puisqu’il doit être capable de distinguer, dans le discours sur le passé, l’action du présent8.
Observation. Cette thèse vaut y compris pour des sociétés qui, comme les nôtres, considèrent le passé comme irrelevant (cf. thèse I). En effet, ce qui est considéré comme irrelevant, c’est le passé dans sa réalité historique et humaine. En revanche, une fois passé à la moulinette de la communication événementielle, les élites sociales lui donneront toute sa place. Que l’on songe par exemple à l’hommage de François Hollande à Jaurès pour le centenaire de son assassinat9, d’Anne Hidalgo à la Commune pour le 150e anniversaire de l’insurrection du 18 mars 187110, ou bien d’Emmanuel Macron à Missak Manouchian11 : dans tous ces cas, on voit bien qu’un certain discours sur le passé est produit. Mais aucun lien vivant n’est tissé entre notre expérience et celle que vécurent ceux qui nous précédèrent en ce monde. Nous sommes devenus, comme l’avait écrit Benjamin, dans un de ses textes les plus clairvoyants, « pauvres en expérience »12.
III
Par ce « discours sur le passé », les sociétés ne visent pas la connaissance la plus juste de leur passé. Elles visent à produire un récit valorisant leurs origines, leurs modes de vie, et les valeurs qu’elles prétendent revendiquer – à tort ou à raison, légitimement ou non, en deux mots : leur ordre social, donc l’indispensable identité imaginaire qui sous-tend cet ordre.
IV
On peut en ce sens qualifier de « narcissique » la finalité que les sociétés assignent à l’Histoire, en donnant à ce mot la valeur neutre que lui donnent les psychanalystes. En effet, bien qu’on ne parle généralement du narcissisme que comme d’une pathologie, en réalité, chaque être humain a besoin pour vivre d’un certain degré de narcissisme, c’est-à-dire d’un certain degré d’amour de soi13. À l’instar des individus, on peut dire que les sociétés humaines et, à l’intérieur des plus complexes d’entre elles, les différents groupes humains qui les composent, ont besoin de se donner une vision « narcissique » de leur passé.
Observation 1. Ce qui est dit ici des sociétés vaut pour tout groupe humain : entreprises, institutions, communautés religieuses, minorités ethniques, familles14, etc.
Observation 2. Ce besoin de construire une vision « narcissique » du passé conduit naturellement à la formation de légendes15 et au refoulement des infamies16 : « Je recommande à chacun l’oubli du passé. » Ces mots du général Claude Rostoland, gouverneur de la Martinique, au moment où il annonce officiellement l’abolition de l’esclavage sur l’île (1848), résonnent comme la devise de tous les pouvoirs : oublier la vérité du passé, c’est-à-dire l’injustice ; et, dans le grand espace vide démeublé par l’oubli, installer la fiction officielle d’une histoire intouchable, ce que j’appelais l’« histoire sacrée ».
Observation 3. Seuls les États démocratiques, au prix d’une tension jamais résolue et en vertu du lien infrangible qui les relie à l’éthique de la vérité, sont capables de conjurer ce tropisme vers le mensonge caractéristique de tous les pouvoirs (cf. aussi le corollaire de la thèse VI).
Observation 4. Si les sociétés et les États ne visent pas la connaissance la plus juste de leur passé, cela ne veut pas dire pour autant que, par définition, leur discours sur le passé soit entièrement faux. Ils pourront par exemple mettre en valeur certains faits au détriment d’autres moins valorisants, voire déshonorants. Ou bien encore elles mêleront à des faits suffisamment admirables en eux-mêmes des inventions qui leur donneront le charme de la fiction, tandis qu’elles en élimineront les aspects qui les rendent plus complexes qu’il ne faudrait, ou bien qui les ternissent. Quant aux faits qui blessent le narcissisme de la collectivité, sans les nier, elles pourront leur donner des interprétations lénifiantes, voire les passer sous silence.
Tout cela est humain, donc naturel. Je passe rue Montmartre devant cette plaque de marbre :
C’est dans cet immeuble
qui abritait alors les bureaux
du journal “L’Aurore”
que le 12 janvier 1898
Émile Zola
remit a
Georges Clemenceau
rédacteur en chef sa lettre
au Président de la République
Félix Faure
démontrant l’innocence
d’Alfred Dreyfus
et proclamant :
« La vérité est en marche
et rien ne l’arrêtera. »
Le texte parut le lendemain
sous le célèbre titre
« J’accuse »
En lisant ces lignes, mon cœur bat, ma poitrine se gonfle, je me sens fier et heureux d’être citoyen français. Si, en revanche, je lis que le 30 mars 1947, l’armée française a massacré toute la population civile de Moramanga, au point qu’on parlera à cette époque d’« Oradour malgache »17, mon cœur se serre, et il me faut faire un effort de la raison pour surmonter ma résistance affective, émotionnelle, à affronter un passé qui me fait honte. Je lis par plaisir sur l’affaire Dreyfus, par devoir sur la colonisation.
Il n’en va pas autrement des sociétés. La France vient d’ouvrir une « Cité internationale de la langue française » à Villers-Cotterêts, installée dans le château où François Ier signa la fameuse Ordonnance18 et dotée de plus de 200 millions d’investissements – elle n’a toujours pas de musée des colonisations19.
On peut donc juger de la maturité des sociétés à leur capacité à surmonter leur tendance infantile20au narcissisme historique pour faire face courageusement aux crimes et aux vilenies qui entachent leur passé.
V
Ce « discours sur le passé » produit par les sociétés s’incarne généralement dans un corpus de connaissances transmis par l’éducation : la culture (au sens où l’on parle de « culture générale », d’homme « cultivé »)21.
Ce corpus, loin d’être objectif, est destiné à conforter l’ordre dominant : pourquoi La Case de l’oncle Tom est-elle un « classique » que les enfants de ma génération devaient tous avoir lu, tandis que la lecture de l’autobiographie de Frederick Douglass est aujourd’hui encore réservée aux lecteurs « qui s’intéressent à ces questions » ? Pourquoi, demandait récemment Pankaj Mishra, la prestigieuse New York Review of Books réédite-t-elle les Considérations d’un apolitique, égarement de jeunesse que Thomas Mann lui-même qualifia de « goebbelsien », tandis qu’à peu près tout le monde ignore le lumineux et combien plus lucide Nationalism que publia à la même époque Rabindranath Tagore22 ?
VI
Dans les sociétés à État, cette vision narcissique du passé est prise en charge et entretenue par le pouvoir politique à travers tout un personnel « savant » chargé d’administrer la mémoire publique, et qu’on pourrait nommer les « maîtres du passé » : aèdes.
Corollaire. La santé d’un État démocratique se juge à sa capacité à tolérer que les enseignants, les chercheurs et les archivistes qu’il emploie abordent des sujets, formulent des observations ou encore établissent des vérités qui heurtent son narcissisme33. De ce point de vue, la placardisation des archivistes Brigitte Lainé et Philippe Grand qui, par leur courage exceptionnel, permirent à Jean-Luc Einaudi, en 1999, de prouver en justice la réalité des massacres du 17 octobre 1961, restera comme un signe, parmi tant d’autres hélas, de la mauvaise santé de notre démocratie34. L’accès aux archives contemporaines fait aujourd’hui l’objet d’une restriction sans précédent35.
Observation. Il est légitime qu’un État se préoccupe de décider ce qui sera enseigné aux futurs citoyens, évidemment dans les limites qu’impose à l’État la démocratie, c’est-à-dire le respect maximal des vérités factuelles – dans une démocratie, l’État ne peut pas demander qu’on enseigne une histoire fausse36 – et le respect, là aussi maximal, dans la mesure du possible, du pluralisme des interprétations : c’est une chose d’enseigner, à propos de Louis XIV ou de la Révolution française, des faits vrais ; c’en est une autre d’interpréter ces faits.
VII
À côté de toutes ces figures de « maîtres du passé » apparaît dans le monde grec, à la fin du VIe siècle, un personnage nouveau : l’historien comme enquêteur (ἴστωρ).
Pour la première fois un homme revendique publiquement de mener une enquête (ἱστορεῖν) sur le passé – et, j’y insiste, sur le passé en tant que toujours présent – pour en informer le monde. Et il mène cette enquête seul, indépendamment du groupe auquel il appartient, donc sans tenir le moindre compte des attentes de la société ou du pouvoir qui la gouverne. Seule l’anime ce que Thucydide nomme la « recherche de la vérité » :
En ce qui concerne l’Antiquité, il est difficile de croire tous les témoignages qui s’offrent à nous. Car les hommes acceptent et se transmettent sans examen les récits des faits passés, même quand il s’agit de leur propre pays. […] Même sur des questions contemporaines, des questions que le temps n’a pu faire oublier, les Grecs se font des idées fausses […]. On voit avec quelle négligence la plupart des gens recherchent la vérité et comment ils embrassent les premières opinions qui leur tombent sous la main37.
Cette attitude apparaît dès le plus ancien d’entre eux, Hécatée de Milet38 : « Ce que j’écris ici, c’est ce qui m’apparaît comme vrai. Car du côté des Grecs on raconte bien des choses qui me semblent ridicules. » De même, Hérodote prend le contre-pied du « sens commun » des Grecs en rapportant que c’est un Perse qui le premier conçut l’idée d’un régime démocratique39. C’est l’une des raisons pour lesquelles Plutarque le qualifiera d’« ami des Barbares » (philobarbaros)40. De même encore, Thucydide déconstruit l’« histoire sacrée » du tyrannicide à l’origine de l’établissement de la démocratie athénienne en en dévoilant le soubassement privé et sentimental41.
Observation. Il est évident que le récit de l’historien-enquêteur n’est pas pour autant irréprochable du point de vue de l’objectivité. Le conflit entre la subjectivité de l’historien et son idéal d’objectivité naît au même moment que le personnage de l’historien.
VIII
L’historien est toujours en rapport
avec le pouvoir : comme son adversaire
ou comme son instrument.
Luciano Canfora42
En réalité, très vite, on verra les historiens entrer au service des États ou de tels ou tels groupes humains (clans, partis, religions, etc.). Mais cet idéal n’en persistera pas moins tout au long de l’Antiquité, au moins dans les discours43. Ce texte de Lucien en témoigne de façon saisissante encore aujourd’hui :
L’historien doit être sans peur, incorruptible, libre, ami du franc-parler et de la vérité, appelant une figue une figue, ne faisant rien par haine ou par amour, par pitié ou par pudeur : ce doit être un juge impartial […], un étranger (xenos) dans ses livres et un apatride (apolis)44.
À la fin du XVIIIe siècle cet idéal prend la figure de l’historien critique, qui établit les faits et démasque les impostures : après Richard Simon et Spinoza45, après Papenbroeck et Mabillon, après Le Vassor et Ellies du Pin, Pierre Bayle, le chercheur inlassable auteur du Dictionnaire historique et critique, sera le véritable modèle de l’historiographie scientifique moderne :
Tous ceux qui savent les lois de l’histoire tombent d’accord qu’un écrivain qui veut remplir fidèlement ses devoirs doit se dépouiller de l’esprit de flatterie et de l’esprit de médisance, et se mettre, autant qu’il est possible, dans l’état d’un stoïcien, qui n’est agité d’aucune passion. Insensible à tout le reste, il ne doit être attentif qu’aux intérêts de la vérité, et sacrifier à cela le ressentiment d’une injure, le souvenir d’un bienfait, l’amour même de la patrie. Il doit oublier qu’il est d’un certain pays, qu’il a été élevé dans une certaine communion [= dans une certaine religion], qu’il est redevable de sa fortune à tels et à tels : il doit méconaître jusqu’à ses parents et ses amis. Un historien, en tant que tel, est comme Melchisédech, sans père sans mère, sans généalogie. Si on lui demande : D’où êtes-vous ? il faut qu’il réponde : Je ne suis ni Français ni Allemand, ni Anglais, ni Espagnol, etc. : je suis citoyen du monde : je ne sers ni l’empereur, ni le roi de France ; mais je suis au service de la Vérité : c’est ma seule Reine ; je n’ai prêté qu’à elle le serment d’obéissance : je suis son chevalier ; j’ai fait vœu de la défendre envers tous et contre tous. Tout ce qu’il donne à l’amour de la patrie est autant de pris sur les attributs de l’histoire, et il devient un mauvais historien à proportion qu’il se montre bon sujet46.
IX
Dans la foulée de l’histoire critique va se développer à partir des Lumières et du Romantisme une histoire qu’on pourrait qualifier de « déconstructionniste ». On ne s’intéresse plus seulement aux faits, on s’intéresse également aux représentations47. On prend massivement conscience de ce que les opinions qui régissent la vie des peuples ne sont pas « naturelles », mais culturelles48. En particulier, l’idée de Vico selon laquelle les seules vérités auxquelles l’homme a accès sont celles qu’il a produites lui-même aura, à partir de sa reprise par Herder, une immense influence sur la philosophie allemande (de Fichte à Nietzsche en passant par Hegel) et par là sur l’histoire (Burckhardt), la philologie (Usener et toute l’école de Bonn) et les sciences humaines en général (anthropologie et ethnologie, sociologie, psychologie, histoire de l’art, etc.)49. Le « déconstructionnisme » accusé de tant de maux aujourd’hui, et considéré comme un produit de la French Theory ou de la Critical Theory du siècle dernier, remonte en réalité à cette source.
X
Plus une société se complexifie, plus il est naturel que surgissent, entre les différents groupes qui constituent cette société, des conflits autour du passé. Citons par exemple les débats qui eurent lieu en Allemagne lors de la « querelle des historiens » (Historikerstreit)50, en France autour du Bicentenaire de la Révolution51, en Espagne autour du cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique, aujourd’hui aux États-Unis autour du « projet 1619 » promu par le New York Times52, en Australie autour de la fête nationale53, en Italie autour de l’antifascisme54, au Portugal autour des Grandes Découvertes55, ou encore à Taïwan autour de la mémoire de Tchang Kaï-chek56.
Dans ce processus, on peut repérer trois grands facteurs :
1. L’État n’a plus le monopole du discours sur le passé. Différents groupes se le disputent. On peut facilement constater, dans la France actuelle, comment la vision officielle du passé défendue par la République depuis la Libération a été progressivement contestée, d’une part, par la vision défendue par M. Bolloré à travers son puissant empire médiatique, et, d’autre part, par des groupes issus des « minorités » (femmes, enfants et descendants d’immigrés, homosexuels, etc.).
2. Grâce à la révolution numérique, les informations circulent à une vitesse inconnue autrefois : les sociétés s’ouvrant sur le monde, l’horizon mental se déploie plus largement. En France, bien des jeunes gens issus de l’immigration ont accédé à la conscience politique grâce à ce qu’ils voyaient se faire aux États-Unis57.
3. Les sociétés changent : par l’évolution de l’hégémonie politique et culturelle, par l’arrivée de générations nouvelles, et par le progrès des Lumières, c’est-à-dire de l’émancipation générale du genre humain.
Observation. J’ai bien conscience qu’en parlant de progrès des Lumières aujourd’hui, j’ai l’air de faire une mauvaise plaisanterie, tant elles semblent aujourd’hui battues en brèche de toutes parts par la résurgence presque universelle de l’obscurantisme et de la tyrannie. Mais j’ai la conviction que cette régression est précisément le contre-coup d’un processus d’émancipation du genre humain qui peut être, certes, combattu, mais non suspendu.
XI
En ce sens, ce qu’on appelle « cancel culture » n’est au fond qu’un exemple parmi d’autres de conflits qui naissent tout naturellement, dans des sociétés qui changent et se complexifient, autour des discours qu’elles tiennent ou sont prêtes à tenir et à laisser tenir sur leur passé.
On peut décrire la généalogie de cette crise, très succinctement, de la façon suivante.
1. Les Grandes Découvertes ouvrent à la voie à une colonisation du monde, qui est en même temps une « occidentalisation » du monde.
2. Au cours de cette phase, le monde devient en un sens une seule grande société, dominée par des élites qui, quelles que soient leurs différences et leurs affrontements, imposent leur propre « discours sur le passé », avec le corpus qui l’accompagne : discours et corpus qui, évidemment, valorisent et légitiment la domination qu’elles exercent sur le monde : leur culture, c’est « la » culture58. C’est ce que les Américains appellent le Western Canon.
3. À partir des années 1960-1970, notamment sur les campus américains, ce modèle est de plus en plus contesté : ce sont notamment les aspects racistes et sexistes de la culture occidentale qui sont mis en accusation.
4. Cette contestation débouche naturellement sur une réaction conservatrice. C’est ce qu’on appelle les culture wars59.
5. Avec la mort de George Floyd (2020) se produit un tournant spectaculaire. C’est alors, à ma connaissance, qu’on commence à parler de « cancel culture ». Des statues sont déboulonnées ou vandalisées, des lieux publics débaptisés, des conférences annulées, on remet en cause les programmes d’études des universités et le patrimoine classique, des gens perdent leur travail60.
6. La droite et l’extrême droite fulminent et contre-attaquent par leurs propres anathèmes.
7. Dans ces conditions, tout dialogue paraît impossible entre les deux camps. À droite, les blessures narcissiques infligées par l’Histoire paraissent incurables et se font de jour en jour plus purulentes. À gauche, un sectarisme nouveau en vient à considérer la liberté d’expression et le pluralisme comme des privilèges d’hommes blancs64. La grande leçon d’Edward Said, qui savait tout à la fois disséquer l’« orientalisme » d’un Conrad ou d’un Disraeli sans pour autant en nier la valeur ni la grandeur, est devenue inaudible65 : l’humanité a toujours été trop complexe pour les puritains.
XII
Dans toute société complexe, il importe que les différents individus et groupes qui la composent, d’une part, se retrouvent autour d’un certain discours partagé sur le passé, y compris entre descendants de groupes qui se sont autrefois affrontés66 ; et, d’autre part, sachent accepter et respecter les discours qui ne sont pas les leurs, et parfois même contredisent les leurs.
Ceci implique une série de dispositions et d’attitudes :
1. Accepter des discours différents sur le passé n’implique pas qu’on accepte n’importe quel discours. Il est évident que les statues des généraux sudistes et les physiciens allemands passés du nazisme à la NASA67n’ont pas leur place dans la mémoire publique des États-Unis actuels, de même que l’on n’imagine pas qu’on honore publiquement en France le maréchal Pétain ou Pierre Laval68.
2. Une fois définies ces limites, le discours partagé sur le passé peut et doit mettre en scène la pluralité et la complexité de l’Histoire d’une société : comme Rome savait honorer les Gracques et Scipion Émilien, la France peut honorer Colbert et honorer Franz Fanon, Napoléon et Toussaint-Louverture, Jeanne d’Arc et Louise Michel, Jaurès et Clemenceau.
3. Mais ce discours partagé doit être fondé sur un examen lucide du passé : honorer Colbert ne signifie pas effacer le Code Noir. La maturité d’une société se mesure à sa capacité à enquêter sur son passé hardiment, donc rigoureusement. C’est ce qu’ont fait par exemple la Nouvelle Zélande en 1975, avec la création d’une commission d’enquête permanente, le tribunal de Waitangi.
4. Cet examen rigoureux exclut par définition toute orientation idéologique ou morale. Il ne s’agira ni d’excuser ni d’accabler, mais d'établir les faits et de comprendre.
5. De même, cet examen s’oppose à la pratique de plus en plus courante des « excuses » ou des « regrets » exprimés par tel ou tel chef d’État en visite officielle dans un pays dont son pays aura pillé et massacré les populations. Car on observe que ce geste, purement symbolique, tout général et générique, n’a en réalité aucune signification concrète72.
6. Il faut entendre la demande de reconnaissance qui s’élève d’un bout du monde à l’autre, l’accueillir toujours dans un esprit d’empathie, d’humanité73et de dialogue74, et y répondre en examinant au cas par cas les questions soulevées, là encore sans se laisser prédéterminer par des orientations idéologiques. Bugeaud ne représente que des massacres75, il est juste que sa statue disparaisse. Mais Galliéni représente, en plus de la conquête coloniale, la défense de Paris en 1914. Ce serait me semble-t-il se nier soi-même que de l’exclure de l’espace public. De même que c’est se nier soi-même, quand on est le gouvernement allemand, que de débaptiser une salle Bismarck au ministère des Affaires étrangères allemand, principalement en raison de sa politique coloniale76. Et il en va de même pour Churchill, quels que soient ses « crimes »77. « Les grands héros des histoires nationales », écrivaient Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau78, « doivent maintenant assumer leur juste part de vertu et d’horreur. »
7. Même quand on n’est pas d’accord avec son interlocuteur, même quand ses propos nous choquent, il est bon de postuler sa bonne foi79 et son intelligence : avec Aristote, il faut toujours partir du principe que chaque citoyen a « une part de vertu et de sagesse »80.
8. Il faut avoir l’humilité de reconnaître que nous pouvons nous tromper dans nos décisions. Je viens de dire qu’il ne faut pas à mon sens déboulonner Gallieni. Je ne prétends pas avoir raison81. Je dis ce qui me paraît juste. Dans bien des cas, il est difficile de savoir ce qui est juste82. Ce qui manque de plus en plus à nos sociétés, c’est la conscience de notre faillibilité83. La morale et la politique devraient être des écoles d’humilité épistémique, et l’on ne voit autour de nous que des frères prêcheurs.
9. Il est bon, aussi, de ne pas se contenter de répondre aux demandes de reconnaissance qui parviennent aux Européens du monde entier, mais aussi de transmettre la mémoire des morts que personne ne pleure, soit parce qu’ils n’ont pas eu de descendants, comme les enfants des mines et des ateliers textiles84, soit parce que la mémoire s’en est perdue, comme les victimes civiles des « atrocités allemandes » commises en Belgique et en France occupée en 191485.
10. Enfin, en ce qui concerne les œuvres, il est essentiel d’affirmer la souveraineté du beau par rapport à toutes nos attentes morales et politiques. Il est frappant de voir revenir aujourd’hui l’idée que « la valeur morale d’une œuvre fait partie de sa valeur artistique »86. On aurait pu croire que la « Préface » de Mademoiselle de Maupin l’avait définitivement remisée au magasin des antiquailles de la Monarchie de Juillet87. Les idées et les mœurs d’Homère88 ou de Shakespeare89, de Gauguin ou de Picasso90, relèvent de notre monde humain et sont sans rapport avec, ou, mieux, transcendées par la beauté même de leur créations91.
- 1. Et pourtant, j’ai mis longtemps à admettre qu’un historien ne s’occupait pas seulement du « passé » – ou, plus exactement que, s’occupant du passé, il s’occupait nécessairement du présent. Trois auteurs m’ont aidé à en prendre conscience : Marc Bloch, avec son Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien (1941-1943), où l’Histoire est définie comme « science des hommes dans le temps » ; Erich Auerbach, par une phrase de sa « Philologie de la littérature mondiale » (1952) : « En parlant de l’histoire comme sujet, je n’entends pas seulement le passé, mais plus généralement la marche des événements, ce qui inclut le présent. » ; et Luciano Canfora, qui évoque souvent la presentezza del passato, une idée qu’il a puisée pour sa part chez Eduard Schwartz, lequel parlait de « présents passés » (vergangene Gegenwärtigkeiten) : « Geschichtsschreibung und Geschichte bei den Hellenen », Die Antike, IV, 1928, p. 14-30 (= Gesammelte Schriften, I, Berlin, de Gruyter, 1938, p. 67-87).
- 2. C’est tout ce que Reinhart Koselleck appelait le « champ d’expérience » (Erfahrungsraum). Je renvoie à ses analyses classiques de « Champ d’expérience et horizon d’attente », dans Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, tr. fr., Éditions de l’EHESS, 1990, p. 310, reprises par François Hartog dans Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps (Seuil, 2003).
- 3. Cf. ce qu’écrivait déjà Eric Hobsbawm dans Age of Extremes. The Short Twentieth Century. 1914-1991, Londres, Michael Joseph Ltd, 1994, p. 3 : « The destruction of the past, or rather of the social mechanisms that link one's contemporary experience to that of earlier generations, is one of the most characteristic and eerie phenomena of the late twentieth century. Most young men and women at the century's end grow up in a sort of permanent present lacking any organic relation to the public past of the times they live in. » Le phénomène n’a fait que s’accentuer : cf. le remarquable essai d’Adriano Prosperi, Un tempo senza storia. La distruzione del passato, Turin, Einaudi, 2021.
- 4. Non seulement parce qu’une société est appelée à revivre – évidemment sous une forme différente – le passé qu’elle oublie (selon la maxime bien connue de Santayana : « those who cannot remember the past are condemned to repeat it »), mais aussi parce que l’absence de conscience historique rend les individus particulièrement vulnérables à ceux que Tobie Nathan nomme, dans ses Âmes errantes (L’Iconoclaste, 2017), les « prédateurs d’âme ».
- 5. . Cf. « “Je ne peux pas respirer” : Frank Tyson, homme noir de 53 ans dans l’Ohio, meurt sous le genou d’un policier », Libération [mais c’est essentiellement la traduction d’une dépêche de l’agence Reuters], 27 avril 2024 : « La vidéo de 36 minutes, publiée par la police de l’Ohio, démarre par une scène d’accident : vers 20 heures, un officier de patrouille tombe sur une voiture vide ayant heurté un poteau électrique. Un passant lui indique que le conducteur du véhicule s’est enfui dans une taverne voisine. Les agents entrent dans l’établissement, où ils trouvent Frank Tyson au bar. Une altercation s’ensuit alors qu’ils tentent de l’emmener au sol, l’homme crie à plusieurs reprises : « Ils essaient de me tuer » et « Appelez le shérif ». Puis, sous la pression du genou d’un des policiers, on l’entend répéter : « Je ne peux pas respirer. Je ne peux pas… lâchez mon cou. » Les agents finissent par se relever. Les images montrent ensuite Tyson immobile, face contre terre, pendant environ six minutes, tandis que les policiers discutent avec les clients du bar. Ils vérifient ensuite l’état de l’interpellé, qui semble ne pas réagir. On les entend se demander s’il respire et s’il a bien un pouls. Huit minutes après l’avoir menotté, les agents lui débarrassent les poignets et tentent de le réanimer. Pris en charge par une ambulance, Frank Tyson meurt dans un hôpital local. »
- 6. Cf. Didier Pourquery, « Séquence », Le Monde, 26 mars 2012.
- 7. Cf. l’ouvrage classique de Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Albin Michel, 1994 [1925]. Il joue notamment un rôle central dans toute la réflexion d’un Jan Assmann (La Mémoire culturelle: Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, Aubier, 2010) ou d’un Maurizio Bettini (Contre les racines, tr. fr., « Champs », 2017 ; Superflu et indispensable ; à quoi servent les Grecs et les Romains ?, tr. fr., Flammarion, 2018 ; et, plus récemment Chi ha paura dei Greci e dei Romani. Dialogo e cancel culture, Turin, 2023).
- 8. Sur cet entrelacs permanent du passé et du présent dans le travail historique, cf. L. Canfora, L’uso politico de paradigmi storici, Bari, Editori Laterza, 2010.
- 9. Le Monde, 31 juillet 2014 : « François Hollande s’est contenté de prendre un café sous l’œil des photographes et ne s’est pas exprimé. »
- 10. Le Monde, 19 mars 2021 : « Cinquante Parisiens portent autant de silhouettes colorées représentant des anonymes et quelques célébrités comme Louise Michel, Jules Vallès ou Arthur Rimbaud, tandis qu’un récitant magnifie l’épisode et son héritage : « Cent cinquante ans après, la Commune n’est pas morte ! » […] Vient le moment de la photo de groupe. Anne Hidalgo pose à côté de la silhouette de Louise Michel, la « Vierge rouge » de la Commune, façon de mettre en scène une supposée filiation politique. « Allez, le poing levé ! », encourage un photographe. C’est mou tout ça ! » Les figurants obtempèrent. Anne Hidalgo et ses adjoints hésitent. Ils gardent les bras ballants. »
- 11. Mediapart, 22 février 2024.
- 12. W. Benjamin, « Expérience et pauvreté », Œuvres, « Folio », tr. fr., II, 2000, p. 364-372.
- 13. Cf. M.-F. Hirigoyen, Les Narcisse, La Découverte, 2019, p. 51 : « Contrairement à l’opinion commune, le narcissisme en soi n’est pas une pathologie, c’est uniquement son excès qui peut l’être. Il existe un narcissisme sain qui est un prérequis à un développement affectif harmonieux et qui permet de porter un regard bienveillant sur soi-même afin de s’autoriser à développer ses talents. » Sur ce « narcissisme sain », cf. aussi ibid., p. 62-65.
- 14. Dans la plupart des familles à fonctionnement clanique, lorsqu’un enfant subit un tort de la part de ses parents, même quand ce tort est absolument avéré, ses frères et sœurs feront bloc avec ces derniers : « Le risque d’être exclu du groupe est pire que la mort », me dit la psychanalyste Petra Stähle. Bien des ethnologues et des anthropologues ont observé le même phénomène dans les sociétés prémodernes.
- 15. Je pense par exemple au mythe de la « Nuit du 4 août » où les représentants de la Noblesse et du Clergé auraient renoncé à leurs privilèges, alors qu’en réalité ils demandaient qu’on les leur rachetât, ou encore au mythe dreyfusard du général Picquart (cf. Ph. Oriol, Le Faux ami du capitaine Dreyfus, Grasset, 2019).
- 16. Cité dans S. Larcher, « Les errances de la mémoire de l’esclavage colonial et la démocratie française aujourd’hui », Cités, 2006, 25, p. 153-163.
- 17. Cf. Y. Benot, Massacres coloniaux (1944-1950) : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, 2005 [1993], p. 117-120.
- 18. Cf. P. Boucheron, « 1539 : l’empire du français », dans Histoire mondiale de la France, Seuil, 2017.
- 19. Cf. N. Bancel et P. Blanchard, « La question du passé colonial est le dernier “tabou” de l’histoire de France des XIXᵉ et XXᵉ siècles », Le Monde, 30 octobre 2023.
- 20. Car c’est bien le qualificatif qui vient à l’esprit quand on voit le gouvernement allemand estimer que le Discobole Lancellotti a été légalement acquis par Adolf Hitler et appartient de ce fait toujours à l’Allemagne, cf. Que faire du passé, p.287-293, ou lorsqu’un premier ministre du Japon exiger du gouvernement sud-coréen qu’il retire une statue représentant des « femmes de réconfort » érigée devant le consulat japonais dans la ville sud-coréenne de Busan. Cf. Le Monde, 8 janvier 2017 : « ''Femmes de réconfort'' : le premier ministre japonais demande à Séoul de retirer une statue. »
- 21. C’est ce que j’appelle « culture-héritage ». Cf. également N. Baillargeon, Liliane est au lycée. Est-il indispensable d’être cultivé ?, Flammarion, 2011, p. 17-32.
- 22. Cf. Daniel Steinmetz-Jenkins, « ’The Liberal Establishment Is ‘a Stranger to Self-Examination’ A conversation with Pankaj Mishra about Biden’s closer-than-expected victory, the sterile state of mainstream intellectual culture, and his new book Bland Fanatics », The Nation, 23 novembre 2020 : « We won’t get anywhere without becoming aware of and addressing some deep discrepancies of intellectual life. To take one instance, Rabindranath Tagore wrote some of sharpest critiques of competitive nationalisms and imperialisms—of Japan as well as the United States—in the 1910s and 1920s while Thomas Mann and many other German, French, and Italian writers were still going on about the glories of their civilizations. I see that Mann’s rancorous and tediously long screed Reflections of a Nonpolitical Man, which he himself later denounced as Goebbelsian, is being retranslated into English and published as an NYRB Classic. I doubt if Tagore’s still incandescent Nationalism, published a year earlier, would receive a similarly prestigious imprimatur. » Tout l’entretien est du plus haut intérêt.
- 23. Cf. encore aujourd’hui M. Detienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, La Découverte, 2006 [1967].
- 24. Cf. le beau livre de Sandra Bornand, Le Discours du griot généalogiste chez les Zarma du Niger, Karthala, 2005.
- 25. Cf. C. Ragazzoli, Scribes. Les artisans du texte de l’Égypte ancienne (1550-1000), Les Belles Lettres, 2019.
- 26. Pour le monde mésopotamien, cf. J.-J. Glassner, « Des dieux, des scribes et des savants. Circulation des idées et transmission des écrits en Mésopotamie », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2005, 3, p. 483-506. Pour le monde romain, je songe au rôle des pontifes dans la rédaction des Annales maximi. Cf. M. Chassignet, « Introduction », dans L’Annalistique romaine, t. I, 2003, p. VII-XLII.
- 27. On pourrait multiplier les exemples : relations entre Virgile et Auguste, Ronsard et les derniers Valois, Racine et Louis XIV, etc.
- 28. Cf. B. Guenée, Histoire et culture historique dans l’Occident médiéval, Aubier, 2011 [1980].
- 29. Voltaire, Supplément à l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations.
- 30. Cf. les analyses de Louis Marin dans Le Portrait du roi (Paris, p. 49-107) à partir du Projet de l’histoire de Louis XIV adressé à Colbert par Pellisson vers 1670.
- 31. Les magistrats deviennent « maîtres du passé » lorsqu’ils sont saisis par des affaires où il s’agit d’établir la réalité ou non de certains faits, ou bien de caractériser certains événements (comme génocides, comme crimes contre l’humanité, etc.). Un exemple : le procès en diffamation intenté par Maurice Papon à l’historien Jean-Luc Einaudi, pour avoir écrit dans Le Monde du 20 mai 1998 : « En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de l’ordre agissant sous les ordres de Maurice Papon. » En déboutant le plaignant, le parquet de Paris reconnaissait le massacre du 17 octobre 1961. À l’inverse, la justice française s’est montrée jusqu’à présent incapable de reconnaître le scandale du chlordécone dans nos territoires des Antilles. J’en rappelle les faits en deux mots : sous la pression des lobbies de l’industrie bananière, le chlordécone a continué à être utilisé en Martinique et en Guadeloupe jusqu’en 1993, alors que ce pesticide avait été interdit aux États-Unis depuis 1975, de telle sorte qu’en 2013-2014, 93 % de la population guadeloupéenne et 95 % de la population martiniquaise avaient du chlordécone dans le sang, et qu’en 2018 une autre étude a montré que les taux de cancer de la prostate les plus élevés au monde se trouvaient aussi bien en Martinique qu’en Guadeloupe. Cf. cependant, au moment où j’écris ces lignes, cet article de Libération, 10 juin 2024 : « Scandale du chlordécone en Guadeloupe et en Martinique : un an après le non-lieu, les parties civiles espèrent relancer la machine judiciaire. » Mais on pourrait multiplier les exemples : le « secret-défense » n’a toujours pas été levé dans l’affaire Ben Barka (cf. le texte écrit par l’avocat de sa famille, Me Maurice Buttin, « Le mépris du pouvoir », Mediapart, 28 juin 2020).
- 32. On pourrait multiplier les exemples. Les politiques se font « maîtres du passé » lorsqu’ils décident par exemple de reconnaître ou non comme génocide tel ou tel massacre de populations (cf. la reconnaissance du génocide arménien par l’Assemblée nationale en 1998), de reconnaître ou non les responsabilités de l’État dans telle ou telle infamie de l’Histoire (pensons au discours par lequel Jacques Chirac admit officiellement la responsabilité de la France dans la déportation de près de 76 000 Juifs, ou à la récente reconnaissance par le Bundestag du génocide commis par l’Allemagne contre les Herrero et les Nama) ; lorsque, au détour d’un alinéa d’article de loi (2005), ils prétendent que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » ; lorsque d’autres font abroger cet alinéa quelques mois plus tard. À cette occasion, le chef du gouvernement d’alors, D. de Villepin, déclara : « Ce n’est pas aux politiques, ce n’est pas au Parlement d’écrire l’histoire ou de dire la mémoire. C’est la règle à laquelle nous devons être fidèles. […] Il n’y a pas d’histoire officielle en France. » C’est évidemment faux : non seulement il y a une histoire officielle en France, celle qu’on enseigne dans les manuels, mais il est inévitable qu’il en soit ainsi.
- 33. Cf. au moment où je rédige ce texte, le récent « coup de sang de Laurent Fabius contre des avocats parisiens » (Mediapart, 31 mai 2024) à l’occasion d’un colloque inspiré par La Constitution maltraitée. Anatomie du Conseil constitutionnel (Paris, 2023) de Lauréline Fontaine, professeure de droit public et droit constitutionnel. Il est par ailleurs frappant de constater que c’est un historien étranger, Robert Paxton, qui a le premier fait la lumière, en 1973, sur la réalité du régime de Vichy ; que c’est un historien amateur, Jean-Luc Einaudi, éducateur de métier, qui fit établir par ses recherches la réalité du massacre du 17 octobre 1961 ; que Sébastien Philippe, co-auteur du livre Toxique (Paris, 2021), qui remet en cause, par ses recherches dans les archives, le discours officiel selon lequel les retombées radioactives des 193 essais nucléaires menés en Polynésie française ont été minimes pour la population, est aujourd’hui chercheur à l’université de Princeton ; et que, lorsqu’un historien fonctionnaire, directeur d’études à l’EHESS, s’avise d’enquêter sur les responsabilités de la France dans le génocide rwandais, il est curieusement tenu à l’écart d’une commission officielle chargée d’en juger. Cf. B. Hopquin, « Stéphane Audoin-Rouzeau, l’historien obsédé par la vérité du génocide au Rwanda », Le Monde, 3 avril 2021 ; S. Audoin-Rouzeau, La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre, Les Belles Lettres, 2023, p. 137-154.
- 34. Cf. F. Riceputi, Ici on noya les Algériens… La bataille de Jean-Luc Einaudi, Neuvy-en-Champagne, Le Passager Clandestin, 2021 [2015] ; Ph. Grand, « Hommage à Brigitte Lainé (1942-2018) », Mediapart, 26 décembre 2020. Sur la figure d’Einaudi, cf. également l’hommage que lui rend Edwy Plenel dans Se tenir droit Douze portraits pour une politique sensible, Seuil, 2023, p. 127-148.
- 35. Cf. Le Monde, 19 février 2021 : « Guerre de tranchée sur l’accès aux archives. »
- 36. Un des signes qui montre que l’Inde n’est plus une démocratie, c’est la réécriture mensongère de l’Histoire. Cf. Le Monde, 20 avril 2023 : « Assassinat de Gandhi, héritage musulman : les nationalistes hindous réécrivent les manuels scolaires. » Pour d’autres exemples, cf. également Le Monde, 16 juillet 2023 : « En Arabie saoudite, l’émergence d’un nouveau « roman national » » ou I. Bajomi, « Guerres des manuels scolaires en Hongrie », Revue internationale d’éducation de Sèvres, 77 | 2018, 123-133.
- 37. I, 20 : Τὰ μὲν οὖν παλαιὰ τοιαῦτα ηὗρον, χαλεπὰ ὄντα παντὶ ἑξῆς τεκμηρίῳ πιστεῦσαι. οἱ γὰρ ἄνθρωποι τὰς ἀκοὰς τῶν προγεγενημένων, καὶ ἢν ἐπιχώρια σφίσιν ᾖ, ὁμοίως ἀβασανίστως παρ’ ἀλλήλων δέχονται […]. πολλὰ δὲ καὶ ἄλλα ἔτι καὶ νῦν ὄντα καὶ οὐ χρόνῳ ἀμνηστούμενα καὶ οἱ ἄλλοι Ἕλληνες οὐκ ὀρθῶς οἴονται […]. οὕτως ἀταλαίπωρος τοῖς πολλοῖς ἡ ζήτησις τῆς ἀληθείας, καὶ ἐπὶ τὰ ἑτοῖμα μᾶλλον τρέπονται.
- 38. Hécatée de Milet, FGrHist 1 F 1a = fr. 1 Fowler : Ἑκαταῖος Μιλήσιος ὧδε μυθεῖται· τάδε γράφω, ὥς μοι δοκεῖ ἀληθέα εἶναι· οἱ γὰρ Ἑλλήνων λόγοι πολλοί τε καὶ γελοῖοι, ὡς ἐμοὶ φαίνονται, εἰσίν.
- 39. Hérodote, III, 80.
- 40. Cf. Plutarque, De malignitate Herodoti, à laquelle répondra au XVIe siècle Henri Estienne dans son Apologia pro Herodoto (1566). On lira à ce propos les belles pages de François Hartog, dans Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Gallimard, 1991 [1980], p. 455-459.
- 41. Thucydide, VI, 59, 1.
- 42. L. Canfora, op. cit., p. 117.
- 43. Je pense notamment au lien qui n’a jamais cessé d’être affirmé, dans l’Antiquité classique, entre historiographie et recherche de la vérité, alors même que la composition d’un ouvrage historique y relevait de la rhétorique (Cicéron en parlait comme d’un opus oratorium maxime, cf. ses Lois, I, 5).
- 44. Lucien, Comment écrire l’Histoire, 4 : Τοιοῦτος οὖν μοι ὁ συγγραφεὺς ἔστω, ἄφοβος, ἀδέκαστος, ἐλεύθερος, παρρησίας καὶ ἀληθείας φίλος, ὡς ὁ κωμικός φησι, τὰ σῦκα σῦκα, τὴν σκάφην δὲ σκάφην ὀνομάσων, (55) οὐ μίσει οὐδὲ φιλίᾳ τι νέμων οὐδὲ φειδόμενος ἢ ἐλεῶν ἢ αἰσχυνόμενος ἢ δυσωπούμενος, ἴσος δικαστής, εὔνους ἅπασιν ἄχρι τοῦ μὴ θατέρῳ ἀπονεῖμαι πλεῖον τοῦ δέοντος, ξένος ἐν τοῖς βιβλίοις καὶ ἄπολις, αὐτόνομος, ἀβασίλευτος, οὐ τί τῷδε ἢ τῷδε δόξει λογιζόμενος, ἀλλὰ τί πέπρακται λέγων.
- 45. J’entends ici bien sûr le Spinoza auteur du Traité théologico-politique.
- 46. Bayle, Dictionnaire historique et critique, s. v. « Usson », remarque F. Je souligne. Certes, on pourrait dire que Lorenzo Valla, en démontrant la supercherie de la donation de Constantin (1440), est déjà un historien critique. Mais je crois que, loin d’être un chevalier de la vérité, il agissait surtout en courtisan du roi Aragon Alphonse le Magnanime, alors aux prises avec le pape.
- 47. Ce n’était certes pas la première fois, puisque ce fut d’abord une découverte des historiens et des « sophistes » grecs. Mais c’était la première fois que cette découverte devenait un élément fondateur de toute science de l’homme digne de ce nom.
- 48. C’est en ce sens que R. G. Collingwood dira que « toute histoire est histoire de la pensée » : « Thus, the historian is not interested in the fact that men eat and sleep and make love and thus satisfy their natural appetites; but he is interested in the social customs which they create by their thought as a framework within which these appetites find satisfaction in ways sanctioned by convention and morality. » Cité par Shlomo Sand dans son Crépuscule de l’Histoire, « Champs », 2015, p. 106.
- 49. Edward Said par exemple n’a cessé de dire sa dette – et celle de toutes les sciences humaines – envers Vico (et envers Auerbach, qui fut peut-être son médiateur pour Said). Cf. E. Said, Humanism and Democratic Criticism, New York, Columbia University Press, 2004, 10-11 : « For my purposes here, the core of humanism is the secular notion that the historical world is made by men and women, and not by God, and that it can be understood rationally according to the principle formulated by Vico [1668-1744] in New Science, that we can really know only what we make or, to put it differently, we can know things according to the way they were made [verum esse ipsum factum ; verum et factum convertuntur.]. »
- 50. Cf. I. Kershaw, Qu’est-ce que le nazisme ?, tr. fr., Gallimard, 1992.
- 51. Cf. Steven L. Kaplan, Adieu 89, tr. fr., Fayard, 1993.
- 52. « Historians Clash With the 1619 Project », The Atlantic, 23 décembre 2019.
- 53. Le Monde, 26 janvier 2023 : « Manifestations en Australie contre la fête nationale, de plus en plus perçue comme le symbole de la colonisation. » Et pourtant, le 14 octobre de la même année, 55 % des Australiens rejettent la réforme des droits des Aborigènes, qui proposait de reconnaître dans la Constitution les Aborigènes comme les premiers habitants de l’île et de leur donner une « voix » spécifique.
- 54. On sait que le gouvernement actuel de Giorgia Meloni refuse de se définir comme antifasciste, se mettant ainsi en opposition directe avec la Constitution italienne. Dès 2003, Berlusconi lui portait le premier coup de boutoir en critiquant l’influence supposée qu’aurait exercée sur elle la Constitution soviétique de 1936. Le livre fondamental ici est celui de Michela Ponzani, Processo alla Resistenza. L’eredità della guerra partigiana nella Repubblica 1945-2022, Turin, Einaudi, 2023.
- 55. Cf. L. Lamant, Mediapart, 12 juin 2020 : « Au Portugal, le récit des ''grandes découvertes'' remis en cause. »
- 56. Le Monde, 23 avril 2024 : « À Taïwan, l’ombre de Tchang Kaï-chek continue de diviser. »
- 57. Cf. ce qu’écrit Karima El Kharraze dans « Banlieues et dramatugies décoloniales » in L. Cukierman, G. Dambury et F. Vergès (dir.), Décolonisons les arts !, L’Arche, 2018, p. 41-42 : « Il est intéressant de remarquer qu’il y a eu pour moi comme pour d’autres un détour par les États-Unis, où j’ai découvert, lors d’un séjour de recherches, à New York, Frantz Fanon qui, dans Peau noire, masques blancs, m’a permis de comprendre les effets psychologiques dévastateurs du racisme. » ; ou encore Maboula Soumahoro dans Le Triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire, La Découverte, 2020, p. 88-100.
- 58. On peut appliquer à la culture ce que Toni Morrison dit de la langue : « Discréditer la langue de l’autre est la première chose à laquelle s’emploient ceux qui tiennent les fusils ; quand on a une armée et une marine, on peut dire à l’autre que sa langue n’est pas une langue, que ce qu’il dit tient plus du langage des animaux. » (« ''Voir comme on ne voit jamais''. Dialogue entre Pierre Bourdieu et Toni Morrison », Vacarme, 2 janvier 1998).
- 59. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les déclarations de George Steiner, Saul Bellow ou Alain Finkielkraut citées dans Que faire du passé?, p.58.
- 60. Il est important de le souligner, tant certains à gauche, par une forme de déni, persistent à assurer que la « cancel culture n’existe pas ». Cf. à ce propos l’article ferme et courageux de Katha Pollitt, « Cancel Culture Exists », The Nation, 14 avril 2022, ainsi que le texte de Douglas Kennedy (Le Monde, 26 décembre 2020) : « À l’ère de la “cancel culture” – où un simple bon mot peut chambouler votre carrière –, surveiller ce qu’on dit en public est devenu crucial » ; Washington Post, 16 juillet 2022 : « Caught in the culture wars, teachers are being forced from their jobs. »
- 61. L’Association américaine des bibliothèques (ALA) déclarait ainsi au Guardian (« “It’s a culture war that’s totally out of control”: the authors whose books are being banned in US schools », 22 mars 2022) qu’au cours de la période du 1er septembre au 30 novembre 2021, plus de 330 cas avaient été signalés. « Nous avions l’habitude d’entendre parler d’une contestation ou d’une interdiction de livre quelques fois par an. Maintenant, c’est chaque semaine ou chaque jour », déclarait encore Suzanne Nossel, directrice de l’organisation de défense de la liberté d’expression PEN America. Ces centaines de demande de retraits visent toujours, dit-elle, « les voix des marginaux […], les livres et les ressources qui reflètent la vie des personnes homosexuelles, queer ou transgenres, ou qui racontent l’histoire de personnes noires, indigènes ou de couleur. » L’exemple peut-être le plus révoltant est le retrait de la bande dessinée Maus d’Art Spiegelman (à cause de huit gros mots – principalement “God damn” – et de la nudité : une souris aux seins nus représentant la mère de Spiegelman, qui s’est suicidée lorsqu’il avait 20 ans).
- 62. Il est par exemple étonnant de constater le silence à ma connaissance total de Bernie Sanders sur ces questions, alors même que c’est un passionné d’Histoire (avant d’entrer en politique, il a un temps gagné sa vie en réalisant des films éducatifs sur l’histoire de la Nouvelle Angleterre) : lorsque la statue de Jefferson a été retirée de l’hôtel de ville de New York, il n’a à ma connaissance rien dit, pas plus qu’il n’a commenté le « projet 1619 » du New York Times. Dans le livre sur sa dernière campagne présidentielle, The Fighting Soul : On the Road with Bernie Sanders, 2022, A. Rabin-Havt rapporte en passant (p. 143) que le « dîner Jefferson-Jackson » est désormais le « dîner de la célébration de la liberté et de la justice », « compte tenu de la récente remise en question des héritages raciaux de Thomas Jefferson et d’Andrew Jackson ». Mais l’auteur ne nous dit pas ce que Bernie Sanders pense de ce changement de nom. On a de même l’impression (p. XIX) qu’il adhère entièrement à la mythologie de Davy Crocket (sa réalité historique est moins attrayante) et qu’il adopte sans critique le discours de Churchill à Fulton, c’est-à-dire la doctrine Truman (p. 143-147).
- 63. Cf. P. Paul, « When Diversity Isn’t the Right Kind of Diversity », New York Times, 17 septembre 2022.
- 64. Cf Que faire du passé?, p.110 et 168. Pour des exemples de ce sectarisme, cf. les exemples rapportés par Caroline Fourest dans Génération offensée (Grasset, 2020) ou John McWorther dans Woke Racism. How a New Religion has Betrayed Black America (New York, Portfolio, 2021).
- 65. Cf. les réflexions d’Henry Laurens (dans Le Passé imposé, Fayard, 2022, p. 203-210) autour de « la réception d’Edward Said ».
- 66. Cf. Le Monde, 30 novembre 2021 : « La thérapie mémorielle des petits-enfants de la guerre d’Algérie ». Je pense également aux rencontres qui, en Italie, réunissent régulièrement des enfants de juifs persécutés et des enfants de militaires nazis.
- 67. Cf. L. Golinkin, « Why Do Stanford, Harvard and NASA Still Honor a Nazi Past? », New York Times, 13 décembre 2022.
- 68. Cf. Que faire du passé?, p.145-146.
- 69. Le Monde, 2 août 2020 : « Le « tribunal » qui a revisité l’histoire coloniale de la Nouvelle-Zélande et unifié le pays. »
- 70. Th. Schnee, Mediapart, 28 mai 2021 : « Berlin reconnaît officiellement sa culpabilité dans le génocide des Hereros et des Namas. »
- 71. Le Monde, 15 février 2023 : « Le Royaume-Uni et les Etats-Unis accusés de crimes contre l’humanité pour leur traitement des habitants des îles Chagos »
- 72. Un exemple entre mille : le 30 juin 2020, le roi des Belges Philippe exprime au président congolais Félix Tshisekedi ses « plus profonds regrets » pour les blessures de la colonisation. Il répétera les mêmes propos à Kinshasa en 2022. Et pourtant, cela n’empêche pas la justice belge un an plus tard de condamner à de simples travaux d’intérêt général 18 étudiants de l’Université catholique flamande de Louvain ayant fait subir en 2018 à Sanda Dia, un camarade belgo-mauritanien, un calvaire ayant entraîné sa mort. Cf Le Monde, 26 mai 2023. Cela n’empêchera pas non plus qu’on donne à l’ancien pont Léopold II, débaptisé en 2021 en raison évidemment de tous les crimes commis par ce roi, le nom d’Annie Cordy, malgré la chanson « Cho Ka Ka O », alors que des noms autrement plus pertinents auraient pu être trouvés, comme celui de « Marie Popelin, première docteure en droit en Belgique, à laquelle la justice refusa, en 1888, de faire prêter le serment d’avocat en raison de son sexe, [ou de] Semira Adamu, une jeune Nigériane étouffée par deux policiers dans un avion, en 1998, alors qu’elle refusait d’être expulsée vers son pays d’origine » (Le Monde, 24 mars 2021).
- 73. Il n’y a rien de plus triste que de voir un historien du niveau de Henry Laurens (op. cit., p. 168 et 207-212) parler de « ressentiment » à propos des jeunes « décoloniaux ». Comme j’eus l’occasion de le lui rappeler lors d’une émission de radio, on lançait le même mot aux juifs qui, après la guerre, s’efforçaient de faire entendre l’extermination. Cf. V. Jankélévitch, L’Esprit de résistance. Textes inédits, 1943-1983, Albin Michel, 2015, p. 184, 280, 284, 301, 307 et 316. Ce recueil de textes montre que, contrairement à une idée reçue, « il y a eu largement transfert de la surdité du monde sur un prétendu mutisme des déportés », comme l’écrivait Annette Wieviorka dans « Indicible ou inaudible ? La déportation, premiers écrits, 1944-1947 », Pardès, 9-10, 1989, p. 23-59. Je dois cette dernière référence à M.-D. Matisson et J.-P. Abribat, Psychanalyse de la collaboration. Le syndrome de Bordeaux (1940-1945), Marseille, Martin Media, 1991, p. 53.
- 74. Cf. M. Bettini, Chi ha paura dei Greci e dei Romani? Dialogo e cancel culture, Turin, Einaudi, 2023.
- 75. J.-M. Aphatie, O. Le Cour Grandmaison, « À Paris, comme dans les autres villes concernées, la glorification du maréchal Bugeaud n’a que trop duré », Le Monde, 21 octobre 2023.
- 76. Cf. E. Conze, « Kein Kanzler für uns », Frankfurter Allegemeine Zeitung, 3 janvier 2023, avec la réponse de H.-Ch. Kraus, « Der eminente Blick », Frankfurter Allegemeine Zeitung, 6 janvier 2023.
- 77. Je fais référence au récent livre de Tariq Ali, Churchill. Sa vie, ses crimes, Paris, 2023. Dans un entretien, l’auteur estime qu’il ne faut pas pour autant retirer ses statues de l’espace public car « c’est l’Histoire ». Mais comme je l’indiquais dans le livre, ce genre d’argument est absurde. Un personnage figure dans l’espace public non parce qu’il a compté dans l’Histoire mais parce qu’une société considère que sa mémoire doit être honorée. En l’occurrence, Churchill est honoré comme le symbole de la Résistance au nazisme. Un Churchill d’ailleurs presque entièrement absent du livre de Tariq Ali, qui s’avère dès lors tout aussi unilatéral que ceux des thuriféraires de Churchill. On pourrait appliquer aux historiens de Churchill ce mot de Marc Bloch : « Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous simplement quel fut Robespierre. »
- 78. Manifestes, La Découverte, 2021, p. 38. Cf. aussi p. 76 et 100 (à propos de Jefferson).
- 79. À moins bien sûr que sa malhonnêteté intellectuelle soit avérée, c’est-à-dire qu’il refuse de reconnaître des faits établis et d’argumenter rationnellement.
- 80. Politique, III, 3, 1281 b 4 : μόριον ἔχειν ἀρετῆς καὶ φρονήσεως. C’est ainsi qu’il sauve la démocratie : il est possible selon lui que « de nombreux individus, dont aucun n’est un homme vertueux, soient pourtant meilleurs, quand ils s’assemblent, que les gens vertueux, pas individuellement, mais collectivement, comme les repas collectifs sont meilleurs que ceux qui sont organisés aux frais d’une seule personne ». C’est le seul cas, à ma connaissance, où un philosophe antique défend la démocratie.
- 81. Surtout depuis que j’ai visionné la vidéo réalisée par Seumboy Vrainom ( « Histoires crépues »). Mais si nous déboulonnons Galliéni, il faut déboulonner alors Jules Ferry, dont il était le bras armé.
- 82. Que faire par exemple des « truies des Juifs » (Judensauen), ces bas-reliefs antisémites qu’on voit depuis le Moyen Âge sur les façades de certaines églises allemandes ? Cf. Le Monde, 17 juillet 2017 : « Au pays de Luther, une « truie des juifs » fait polémique. »
- 83. J’ai longtemps regretté, tout en l’acceptant, qu’on ait retiré de la place de la Contrescarpe l’enseigne « Au Nègre Joyeux » en mars 2018. Aujourd’hui, en découvrant rue Montorgueil une de ses congénères ayant je ne sais par quel caprice de l’Histoire échappé au retrait, non seulement je n’en ai éprouvé aucun plaisir, mais j’ai eu honte. Honte de penser que je vivais dans une ville où de telles images étaient encore exhibées.
- 84. Cf. A. Dumini, C. Sabatier, Fakir, 14 avril 2011 : « Ces anges dans un enfer. », ainsi que les textes inconcevables aujourd’hui cités par Régine Pernoud dans son Histoire de la bourgeoise en France, t. II, « Points », 1981, p. 391-401.
- 85. J’ai moi-même longtemps cru que l’expression relevait de la propagande alliée avant de découvrir la réalité historique grâce à la somme de John Horne et Alan Kramer, 1914. Les Atrocités allemandes. La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, « Texto », 2023.
- 86. Cf. cet entretien de Carole Talon-Hugon avec Le Monde, 27 janvier 2023 : « Bastien Vivès : “ La valeur morale d’une œuvre fait partie de sa valeur artistique ” ».
- 87. Cf. R. Jasinski, Les Années romantiques de Théophile Gautier, Librairie Vuibert, 1929, p. 169-217.
- 88. Cf. M. Cox-Gurdon, « Even Homer gets mobbed », The Wall Street Journal, 27 décembre 2020.
- 89. Cf. Que faire du passé?, p 183-186.
- 90. Le Monde, 28 août 2023 : « Picasso et Gauguin, sujets de controverse parmi les conservateurs de musées. » Cf. aussi J. Confavreux, « L’art est-il menacé d’être entravé ? », Mediapart, 19 janvier 2018.
- 91. . Le sublime des Maîtres chanteurs de Nuremberg, par exemple, laisse loin derrière lui, et de quels coups d’aile, les théories de Wagner.