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Flux d'actualités

Mise en scène historique à La Havane

mars 2016

#Divers

Avec le voyage d’Obama et le concert des Rolling Stones, Cuba a passé la semaine dernière entre moments historiques et divertissement grand public. Ce coup de projecteur qui s’annonce comme tournant irréversible doit-il être interprété comme le grand changement que promeuvent les Etats-Unis ? Au-delà de l’inévitable mise en scène internationale qu’il suggère, cet événement pose la question de la fabrique médiatique et politique des « moments historiques », ainsi que celle, toujours reportée, du véritable changement pour les Cubains. A force de tournants, l’île ne finirait-elle pas par faire du sur place ?

Avant d’entrer dans la grande histoire des Amériques avec un discours qui a d’ores et déjà fait date, Barack Obama a transformé Cuba en théâtre idéal pour son personnage de fin de mandat, qui pousse aux limites de l’exagération l’image du président cool : aisance, blagues, répartie, clins d’œil. ça tombe bien, l’île passe – à tort ou à raison –pour l’endroit informel et chaleureux où l’on peut tout se permettre. En amont de son « voyage historique » se trouve une efficace opération de communication, préparée par une équipe briefée à la perfection sur la meilleure façon de gagner la bienveillance du « peuple cubain », cet inconnu surexposé. Une vidéo concoctée par l’ambassade états-unienne de Cuba met en scène Pánfilo, personnage comique de vieillard bouffon campé par l’humoriste cubain Luis Silva,  qui fait rire l’île tous les soirs à la télévision. Depuis quelques mois, il attendait avec impatience un improbable coup de fil d’Obama. Cette fois, c’est la bonne : il décroche le combiné et l’écran se divise en deux. Depuis son bureau de la Maison Blanche, Obama en personne annonce à Pánfilo sa venue à La Havane. Il promet même de passer le saluer. La toile croit d’abord à un habile montage vidéo, puis les réseaux sociaux s’enflamment. Le coup d’envoi est donné, la visite hystérique peut commencer. 

President Obama and President of Cuba Raúl Castro at their joint press conference in Havana, Cuba, Cuba, March 21, 2016. Official White House Photo by Chuck Kennedy.

Charme colonial et prisonniers politiques

Sous une pluie que certains voient comme le signe d’une bienveillance des orishas (les divinités de la religion afro-cubaine) et d’autres comme la matérialisation concrète du dégel de la Guerre froide, la famille présidentielle découvre La Vieille Havane et son charme colonial : le Parc Central près du Capitole (réplique de celui de Washington), la cathédrale, un dîner dans le meilleur paladar (restaurant tenu par des particuliers) de la ville. Jusque là, le parcours des Obama ressemble à toutes les visites-éclair d’une « Cuba authentique » qui ont lieu dans la précipitation d’un avant-capitalisme sauvage depuis un an et demi. « Avant que tout ne soit vraiment gâché par les Etats-Unis », dit la rengaine touristique mondiale.

Et puis tout à coup, fini de rire. Après une entrevue à huis clos entre les deux chefs d’état, c’est la conférence de presse devant un parterre choisi. Un journaliste américain demande à Obama s’il compte inviter Raúl Castro à la Maison Blanche avant de s’adresser au président cubain en lui expliquant que son père né dans l’île s’est expatrié aux états-Unis. Le fils d’exilé se risque : pourquoi y a-t-il encore des prisonniers politiques dans les prisons cubaines ? Après une réponse fleuve d’un Obama qui semble vouloir différer l’impossible réplique de son homologue, l’octogénaire demande à ce qu’on lui répète la question. était-elle pour lui ou pour le président Obama ?, s’enquiert-il à la manière d’un grabataire dur de la feuille. La confusion semble pourtant peu plausible. Puis vient l’irrecevable réponse : « Quels prisonniers politiques ? Qu’on m’en donne une liste et je les libérerai dès ce soir », vocifère-t-il en substance, avant d’incriminer un dysfonctionnement de son casque de traduction pour couper court. Même le charisme du président états-unien ne parvient pas à couvrir l’anachronisme totalitaire des Castro. Aux côtés d’Obama, un général de 84 ans, qui ne fonctionne ni à l’humour, ni aux codes ultra-rapides des réseaux sociaux et du monde numérisé. Face au sourire et à la fluidité du démocrate et des rouages bien huilés de son show havanais, l’inamovible déni de la ligne dure du parti communiste : s’ouvrir, soit, faiblir, certainement pas. Si les questions politiques mettent mal à l’aise, autant se concentrer sur les contrats : la chaîne d’hôtels Starwood tire son épingle du jeu, et serait autorisée à s’implanter dès 2016 à La Havane. Voilà au moins une bonne chose de faite.

 

Le loup déguisé en agneau

Le rythme endiablé de la visite se suspend mardi matin, à dix heures : le discours du président des États-Unis au peuple cubain est le point d’orgue du séjour. Trente-quatre minutes d’une partition préparée avec soin et interprétée avec talent. Les familles séparées, la douleur de l’exil, la réconciliation, la souffrance du quotidien dans l’île, la reconnaissance des insuffisances états-uniennes : rien ni personne n’est oublié. L’enjeu est d’émouvoir des deux côtés du détroit de la Floride, mais aussi d’affirmer une position tolérante, ouverte, avec juste ce qu’il faut de contrition. L’aisance, encore, peut-être pour donner à voir par contraste la rigidité du régime cubain. Le défi est relevé haut la main. Donnant d’abord l’impression de mettre les différends en sourdine, Obama se charge pourtant progressivement de les rappeler, et aborde les thèmes les plus délicats du répertoire castriste : liberté d’expression, liberté de la presse et élections libres. Extrême tabou du régime, la question des discriminations raciales envers les Afro-Cubains n’est pas éludée. Obama n’hésite pas à puiser dans le storytelling personnel pour nourrir son discours – un père né au Kenya, une enfance à l’époque des écoles encore ségréguées – tout en évitant à tout prix d’avoir l’air de donner des leçons. L’équilibre est presqu’impossible à trouver, et pourtant il semble atteint. Orateur hors pair, le président des États-Unis ne semble pas avoir de notes. Aisance, toujours. Le discours est inégalement applaudi par un auditoire binational trié sur le volet, mais la standing ovation du Teatro Nacional est pour Raúl, au centre du balcon.

Les réactions ne se font pas attendre. Côté cubain, si certains reconnaissent les bienfaits d’une parole consensuelle, l’orthodoxie castriste est indignée : Obama a dit vouloir baisser le volume du passé sans pour autant en faire table rase ; les militants lui reprochent de négliger les combats et les luttes d’un peuple héroïque et résistant. Que peut une demi-heure de communication face à des décennies de propagande ? La une du journal officiel Granma va même jusqu’à sermonner le dirigeant venu du Nord : on s’attendait à un discours plus sérieux. Beaucoup voient le loup déguisé en agneau,  et les slogans peinent à s’estomper : « Señores imperialistas no les tenemos miedo » (« Messieurs les impérialistes, nous n’avons pas peur de vous »), disait encore il y a peu un grand panneau placé sur le Malecón près de ce qui est devenu l’été dernier l’ambassade de l’ancien ennemi. Pendant ce temps-là, de l’autre côté de la mer, à l’antenne d’une radio new-yorkaise, le fils d’un fusillé de 1961 appelle pour livrer ses impressions, peu après le discours. Il est ému lui aussi, mais toujours partagé. Bien sûr qu’il faut pardonner, sans pour autant oublier. Mais aller à Cuba cet été, comme son fils de vingt ans le lui réclame, c’est autre chose. Il y a son nom de famille, et puis il y a toujours les mêmes hommes au pouvoir. Fidel Castro s’est pour sa part fendu dimanche soir d’une communication confuse, énumérant à un Obama qualifié de « sirupeux » autant d’épisodes « historiques » de la gloire révolutionnaire cubaine que possible. Le dirigeant nord-américain a beau espérer que le passé conflictuel s’estompe peu à peu, clivages et demi-teintes reviennent par la fenêtre.

 

Jamais trop tard ?

Comme l’écrit Elaine Díaz Rodríguez dans The Guardian du lundi 21 mars, les Cubains sont las des moments historiques. Combien vont-ils encore devoir en vivre avant que leur quotidien ne change pour de bon ? La visite d’Obama a signifié pour beaucoup des rues bloquées, des mesures de sécurité draconiennes, un quotidien harassant rendu plus contraignant encore pour quelques jours. Les micros-trottoirs montrent des Havanais accueillants mais souvent blasés. Peut-être leur malédiction est-elle justement d’avoir à être les témoins semi-muets de « moments historiques » perpétuels. Autant d’effets d’annonce qui n’épousent pas le temps de l’événement. Certes, Obama s’est réuni avec les représentants de la « dissidence », martyrs malaisés d’une dictature que l’on dit ramollie. Mais puisqu’ils sont décriés dans l’île et à l’étranger comme des « mercenaires payés par les états-Unis », l’entrevue est décrédibilisée en occasion d’échanger avec le bailleur de fonds. Tous les trois mois, pendant quelques jours, tout le monde a les yeux rivés sur Cuba. Et puis ensuite les projecteurs s’éteignent, la musique s’arrête, les danseurs retirent leurs costumes et leurs sourires forcés et on se remet à chercher au marché noir du café et de l’huile à un prix abordable. Le paquebot rempli de touristes repart. Air Force One aussi.

Finalement, à qui profite cette escapade symbolique ? Les derniers extrémistes mourants de la forteresse Miami et autres républicains forcenés trouvent que c’est Obama qui s’est ridiculisé en allant à Cuba : trop de concessions pour un pays qui n’a rien lâché de ses contraintes politiques. D’autres diront que c’est le vieux Raúl qui entre sénilité et intransigeance a réitéré la voix d’un régime qui n’en finit pas de ne pas mourir. Une pointe d’amertume semble venir ternir l’espoir un brin préprogrammé suscité par cette « visite historique ». A La Havane, les produits de « la Yuma » (les Etats-Unis en argot cubain) ont déjà inondé un supermarché de la ville : on s’y arrache des articles réputés « meilleurs et moins chers » que les habituels denrées espagnoles. Triste image pour l’île révolutionnaire. Et dire que Fidel déclare dans sa réponse sénescente que Cuba a de quoi se nourrir toute seule. Le concert – lui aussi forcément « historique » – des Rolling Stones clôt une semaine convulsive. Faut-il vraiment voir le verre à moitié plein d’un spectacle autrefois interdit ? D’ailleurs, les visages fatigués des vieux papis du rock anglais rappelleraient presque les faces ridées des dirigeants du parti vert olive : jamais trop tard, vraiment ? Les Cubains sont décidément condamnés à obtenir avec des décennies de décalage les miettes de l’orgie capitaliste occidentale.

 

Romy Sanchez