Fidel Castro : annonce d'une mort chronique


J’ai grandi dans un foyer où l’on prononçait le nom de Fidel Castro toutes les semaines, au moins une fois. Parfois tous les soirs. Il s’invitait au dîner, s’infiltrait dans la conversation. Son nom arrivait souvent peu après « Révolution », accompagné d’une date, toujours précise, d’une image, d’un lieu. Souvenirs et anecdotes où se mêlaient petite et grande histoire. Mes parents ont quitté Cuba pour la France en 1982. À l’heure où bien des ménages mitterrandiens célébraient encore, malgré les éclatantes désillusions, la « fête cubaine », Fidel Castro était notre bête noire. L’indéboulonnable patriarche concentrait les rancœurs. Mais toutes les digressions qui impliquaient son nom se terminaient invariablement par la même conclusion, résignée, marrie : « On ne peut pas nier que c’est un génie politique. » Comme pour justifier qu’il nous tînt encore tête, trente, quarante, cinquante ans après.

L’homme qui avait changé le destin de ma famille était donc brillant. Au fil des années, j’ai aussi appris qu’en dehors du cénacle familial, il était de bon ton de l’admirer, de louer sa résistance à l’impérialisme états-unien, d’applaudir à ses prouesses sociales, qui prenaient toujours le double nom de « santé et éducation ». Lors de mes premiers voyages à Cuba, au début des années 2000, j’entendais mes cousines dire que Fidel était leur grand-père à toutes. Comment un tel héros avait-il pu pousser mes parents à quitter leur si belle île ? On m’avait narré un tyran égocentrique, j’entendais parler à Paris et à La Havane d’un sauveur, d’un symbole, d’un grand-père des peuples opprimés. Il a donc fallu cesser d’espérer sa mort, d’autant qu’elle finissait par ne plus signifier la fin du castrisme, mais seulement la fin de vie d’un « monument du xxe siècle », dont on me demandait toujours ce que je pensais après avoir appris que j’étais d’origine cubaine. Comme si mon avis sur sa personne eût déterminé ma position sociale et politique aux yeux du monde.

La mort de Fidel Castro, le 25 novembre 2016, n’a finalement été que l’annonce d’une mort chronique, supputée depuis 2006, imaginée depuis plus longtemps encore. Entre Cubains « de l’extérieur », les rumeurs intermittentes sur l’éventuel décès du « Cheval » (l’un de ses nombreux surnoms, évoquant le no 1 de la numérologie insulaire1) créaient des ondes d’émois. Elles se sont amenuisées avec les années et l’interminable non-transition dynastique du raulisme : peu importait à présent que Fidel mourût, il aurait la fin de règne dont il avait toujours rêvé. Plus qu’un moment historique, la vraie mort de Fidel devient en effet le point d’orgue d’une durée historique : le castrisme bat tous les records, et s’inscrit durablement dans la mythologie internationale du côté du Bien. Les exilés de Miami qui dansent en brûlant des effigies sont pathétiques, les opposants de l’île sont considérés comme des mercenaires des États-Unis, et même une ministre française se fait la porte-parole du régime en réclamant à voir une liste des « prétendus prisonniers politiques » lors de son déplacement pour les funérailles à Santiago de Cuba.

D’autant que la mort de Castro tombe admirablement bien. Juste après l’élection de Trump, après l’année des 90 ans du dictateur. L’inhumation a même lieu un 4 décembre, jour de la fête de Sainte-Barbe, Changó dans le panthéon de la religion afro-cubaine, la santería. La déesse guerrière, associée au feu, au combat, à la force, est une marraine idéale pour le colosse bienfaiteur. D’ailleurs, l’une des innombrables rumeurs concernant Castro rapporte qu’il a toujours été santero en secret. L’annonce du rapprochement entre les États-Unis et Cuba avait déjà eu lieu un 17 décembre, jour de saint Lazare, guérisseur vénéré sous le nom de Babalú-Ayé dans la santería de l’île. Jusque dans le maniement des symboles, le régime cubain semble tout orchestrer sans en avoir l’air : l’ambiguïté demeure, entre interventionnisme ou hasard du sort.

À La Havane, quelques heures après l’annonce du deuil national, une amie me livre ses impressions au téléphone. Le « changement » de 2014 n’a pas baissé le coût exorbitant des appels. À un euro la minute, les échanges sont pressés, débordants, un peu chaotiques. Elle me dit qu’elle va aller voir l’urne mortuaire, « parce qu’il le faut », avant de me dire qu’il y a beaucoup de choses dont elle ne veut pas parler au téléphone. Bien sûr, ce n’est ni l’Allemagne de l’Est, ni l’Urss. Bien sûr, on est en 2016. Et pourtant la parole est sous contrôle : on se racontera plus tard, ou même on ne se racontera pas finalement, tant pis. Et puis au fond qu’y a-t-il à dire ? Il est mort, voilà tout. Certains pleurent, d’autres dansent, mais rien ne change.

Sur Facebook, un collègue allemand installé à La Havane publie les photos de l’interminable file de Havanais qui viennent rendre un dernier hommage à leur héros. Ses commentaires peinent à masquer son engouement. Selon lui, penser que ces gens vont « à la place [de la Révolution] » parce qu’il le faut, c’est n’avoir rien compris à Cuba. Tout le monde est là, dans une ambiance saine, bon enfant : des petites vieilles retraitées aux reggaetoneros tatoués. Tout le monde veut dire adieu au Grand Libérateur. Au même moment, un oncle directeur d’études dans une école d’ingénieurs de la capitale me détaille minute par minute le déroulement du deuil national depuis son point de vue de révolutionnaire de la première heure. Le peuple est ému, dit-il, et il a montré son soutien à Fidel « par une mobilisation massive ». Il s’exprime comme Granma, le journal officiel. À ceci près qu’il déplore l’effroyable organisation de toute l’affaire. Un orthodoxe qui a vu le régime s’effilocher au fil des décennies ne pouvait pour autant manquer à l’appel.

Fidel Castro est à tout le monde. C’est le propre d’une icône. Mon Fidel Castro est impulsif, narcissique, fier. C’est celui des anecdotes de mon père, et d’autres exilés qui l’ont connu, même brièvement. Un homme hors du temps, à qui rien ne devait résister. Celui de certains membres de ma famille restée à Cuba est un aïeul bienveillant, sans qui « rien n’aurait été possible ». Celui d’amis havanais est un geste esquissé au coin d’une rue, pour évacuer une conversation gênante et autocensurée : le mime d’une barbe fait avec la main depuis le menton. Celui de mes collègues universitaires de New York et de Paris est l’objet d’une fascination qui semble interdire l’étude académique, bénéficiant souvent du « oui mais », comme s’il pouvait y avoir de bons dictateurs. Toutes ces images se mêlent pour former la nébuleuse Fidel Castro. Le référent absolu, présent plus que jamais au moment de sa disparition.

En 1969, le chanteur cubain Silvio Rodríguez, barde officiel du régime et figure de proue de la chanson engagée latino-américaine, compose la chanson Ojalá (« Si seulement » ou « Pourvu que » en français). Les vers semblent parler d’une femme traîtresse, qu’on a aimée à la folie, mais qu’on voudrait à présent voir disparaître à tout jamais, pour pouvoir enfin l’oublier : « Pourvu que tu perdes ce regard pénétrant, ce mot toujours juste, ce sourire si parfait, pourvu que survienne quelque chose qui t’efface soudain, […] pour ne plus te voir toujours et partout, dans toutes les chansons, dans toutes les visions. » Dans les années 1970, on la chantait à tout-va dans les rues, et certains Cubains s’amusaient du double sens de ces lignes, laissant ainsi libre cours à l’interdit : souhaiter sans oser le faire la mort du vieux père.

La subversion à peine avouée de cet hymne amoureux illustre à merveille l’ambivalence extrême qu’incarne le Comandante, jusque dans sa tombe. Entre soulagement et déchirement, une infinie palette de nuances doit remplacer la bichromie voulue par le régime pour interpréter ce trépas « historique ». Une chose est sûre, cette mort n’est ni une fin, ni un changement. Elle est un grand moment d’affirmation, de continuité. La devise ¡Hasta la victoria, siempre! s’efforce ainsi depuis plus de cinquante ans de ne jamais terminer l’histoire de la Révolution. La mort de son géniteur se devait d’en être tout sauf le point d’arrêt.

  • 1.

    À Cuba, plusieurs numérologies sont très populaires au sein de la population pour jouer à la loterie clandestine en associant faits et rêves à des chiffres. Le « 1 » correspond au cheval. Fidel étant le leader du pays, il a reçu le surnom d’El Caballo (« le Cheval »).