Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

La Lutte. Cuba après l'effondrement de l'URSS, de Vincent Bloch

novembre 2018

Cuba a beaucoup d’amoureux et peu d’analystes. L’engouement romantique, touristique et idéologique que suscite l’île est aussi tenace que le régime castriste, promis à une chute toujours reportée. Si cette curiosité pour Cuba favorise les effets d’annonce proclamant périodiquement ­l’imminence d’un changement, rares sont les ouvrages en sciences humaines, a fortiori en langue française, à examiner en profondeur les dynamiques historiques et sociales de cette île qui cultive l’exception pour survivre. C’est ce que réalise Vincent Bloch avec le deuxième volet de son travail de thèse, publié chez ­Vendémiaire. Après Cuba, une révolution, sorti chez le même éditeur en 2016, et qui retraçait l’histoire du processus castriste en repensant la notion même de régime politique, l’auteur propose avec La Lutte. Cuba après ­l’effondrement de l’Urss un essai issu de son enquête ethnographique à La Havane et au sein de sa diaspora, entre la fin des années 1990 et le début des années 2010. En forgeant une définition complexe de cette « lutte » comme concept pivot de la société engendrée par le castrisme, Vincent Bloch dépasse les stéréotypes de la sempiternelle «  débrouille cubaine  ». Irréductible à un simple système D, cette lucha est aussi un ressort du pouvoir, instrument politique et social par lequel le combat révolutionnaire voisine avec les magouilles de rue, et qui parvient de façon totalisante à perpétuer la mise sous tutelle de la population. Loin d’une quelconque «  résistance  », cette lutte se décline en une gamme de réalités sociales, que chaque Cubain adapte à son existence : locations de chambres, mariages blancs, loto clandestin ou trafic de faux billets ne sont que les exemples les plus connus d’un système qui assure la pérennité du régime. Après une réflexion sur l’impossible positionnement du chercheur dans l’univers toujours flottant de la lucha cubaine, Bloch livre une série de portraits finement brossés, qui donnent à voir et à entendre ces fameux «  vrais Cubains  », si souvent réduits à des clichés colorés. L’angle de la lucha donne à l’auteur ce qui manque aux habituels récits en quête d’authenticité cubaine : une épaisseur analytique au-delà du stéréotype vendu par les Cubains eux-mêmes. Il est question d’allers-retours à l’étranger, de contacts avec l’extérieur, de mesures insaisissables sur l’accès à Internet, d’achats immobiliers, de voitures ou de licences pour développer son propre business. Par la temporalité qu’il embrasse, l’ouvrage du sociologue rappelle que le régime castriste a habitué sa population à ces concessions légales arbitraires. Enfin, l’auteur ne recule pas devant le thème épineux du racisme dans l’île, qui fait l’objet d’un quasi-déni de la part des autorités cubaines. L’ouvrage de Bloch donne à Cuba l’étude de fond qu’elle mérite, tout en proposant un récit vivant, fourmillant d’exemples, de paroles, de situations, sans que jamais l’anecdote ne cède à la facilité narrative. En concluant magistralement sur le renforcement du totalitarisme cubain à travers ces « ressorts de la lutte » sans cesse renouvelés, Vincent Bloch signe un opus brillant et engagé sur un thème et une île souvent traités avec complaisance.

 

Vendémiaire, 2018
2 p. 25 €

Romy Sánchez

Chargée de recherche au CNRS rattachée à l’Institut de recherches historiques du Septentrion de l’université de Lille, Romy Sánchez est spécialiste de l'espace caribéen au XIXe siècle. Elle a dirigé, avec Delphine Diaz, Jeanne Moisand et Juan Luis Simal, Exils entre les deux mondes. Migrations et espaces politiques atlantiques au XIXe siècle (Les Perséides, 2015).…

Dans le même numéro

Une Europe sans christianisme ?

Si l’affaiblissement de la base sociale du christianisme en Europe est indéniable, selon le dossier coordonné par Jean-Louis Schlegel, la sécularisation transforme la foi et l’appartenance religieuse en choix personnels et maintient une culture d’origine chrétienne et une quête de sens, particulièrement sensibles dans la création littéraire. A lire aussi dans ce numéro : une défense d’Avital Ronell, un récit de voyage en Iran et des commentaires de l’actualité politique et culturelle.