Le féminisme en Corée : vers la guerre des sexes ?
En Corée du Sud, après le meurtre d’une jeune femme à la station de métro Gangnam en 2016, une nouvelle génération féministe sort du monde numérique en organisant des manifestations dans la rue. Ce nouveau féminisme rencontre des succès, mais il est aussi dénoncé comme un mouvement extrémiste et radical.
Autour de 2015, la société coréenne a assisté à l’émergence lente mais persistance d’un mouvement contre la misogynie, menée par de jeunes femmes sur Internet. Il a vite tourné en une virulente bataille contre des communautés masculines sur Internet. La misogynie, exprimée jusqu’alors assez librement dans les médias ou les espaces numériques, avait survécu à la précédente génération de féministes. Après le meurtre d’une jeune femme à la station de métro Gangnam en 2016, une nouvelle génération féministe sort du monde numérique en organisant des manifestations dans la rue. Avec le mouvement #Me Too en 20181 ou l’affaire de la nième salle (2020)2, le mouvement « Net-femi » a durci ses actions, à tel point qu’il est accusé de soutenir la misandrie et la supériorité des femmes. Ces mobilisations féministes ont fini par provoquer un backlash de la part du camp masculin, qui dénonce une discrimination systémique envers les hommes, mais aussi des partis politiques conservateurs, qui nient la discrimination des femmes. Ces conflits sont devenus un sujet politique sensible, qui a conduit à la décision de supprimer le ministère de l’Égalité des genres et de la Famille. Depuis 2015, les actions du féminisme coréen se diversifient et attirent des femmes jusqu’alors indifférentes. Ce nouveau féminisme rencontre donc un succès, mais il est aussi dénoncé comme un mouvement extrémiste et radical.
Féminisme et institutions
Le féminisme s’introduit en Corée dans les années 1980 en tant que domaine d’étude universitaire. C’est à partir des années 1990 qu’il est soutenu par l’État. Après la quatrième Conférence mondiale sur les femmes à Pékin en 1995, le gouvernement coréen tente de mettre en application le programme d’action de Pékin et crée en 2001 le ministère de l’Égalité des genres. Ce dernier instaure plusieurs instituts de recherches au niveau national ou régional pouvant produire les documents nécessaires afin de mettre en œuvre des politiques pour les femmes. L’État avait besoin des chercheurs spécialisés en études de genre qui pourraient travailler dans ces institutions publiques ; il a donc demandé aux universités de créer des cursus d’études féministes de troisième cycle. Sur les recommandations du gouvernement, les universités se sont mises à augmenter le nombre des professeures, dont une partie a été familiarisée avec les idées et les mouvements féministes pendant leurs études dans des pays occidentaux comme les États-Unis, ce qui a contribué à l’intérêt pour le féminisme.
À partir de la fin des années 2000, on commence à parler de la déstabilisation de ce système éducatif du féminisme : la diminution du nombre des étudiants inscrits aux cours de féminisme entraîne la réduction ou la suppression de leurs programmes de recherche. En fait, sous la pression de la vague néolibérale, les universités ont eu besoin de se transformer en institutions efficaces pouvant « produire » plus de travailleurs performants et qualifiés : elles ont développé les filières commerciales au détriment des facultés de lettres et de sciences sociales. Les programmes de recherche sur les genres ont été les premiers à en faire les frais.
Les associations féministes, subventionnées par l’État, s’étaient mises à coopérer avec le gouvernement, ce qui leur faisait perdre leur puissance contestataire et leur position avant-gardiste. Les politiques pour les femmes des années 1990-2000 facilitaient l’intégration des Coréennes sur le marché du travail mais, en mettant l’accent sur « l’équilibre entre le travail et la famille » pour les femmes, elles ont fini par accroître la responsabilité de ces dernières dans la sphère familiale. L’exploitation de la main-d’œuvre féminine était d’abord un moyen de renforcer la croissance économique, sans égards pour l’amélioration des conditions de travail ou l’organisation de la famille.
Post-féminisme et antiféminisme
Le post-féminisme, comme le néolibéralisme, met en avant l’idéologie du développement personnel : c’est par le travail sur soi que les individus, autonomes et libres, peuvent sortir gagnants de ce monde hyper-compétitif. La culture de masse montre des figures féminines actives et indépendantes, qui cherchent à réussir à tout prix. Il s’agit de convaincre les jeunes Coréennes qu’elles n’ont pas à lutter contre une structure sociale sexiste : si elles sont compétentes et compétitives, la société les acceptera comme telles3.
Cependant, après leurs études, ces jeunes femmes, ont fait face à la réalité sociale : au travail, elles ont vu l’inégalité des salaires entre hommes et femmes4 ; après le mariage, elles ont subi la pression pour avoir des enfants, dont le système social de garde n’est pas bien développé. C’est donc toujours les femmes qui doivent trouver « l’équilibre » entre le travail et les tâches familiales. Tournant le dos au féminisme « étatique », certaines choisissent alors de se rassembler entre femmes dans des espaces numériques sanctuarisés5.
En revanche, les jeunes hommes ont exprimé leur mécontentement envers le ministère de l’Égalité des genres qui est, à leurs yeux, la cause d’un système social défavorable aux hommes. En effet, des décisions politiques comme le système de quotas par sexe (1995) ou les lois sur la protection de la maternité (2001) ont provoqué l’indignation des jeunes hommes : se considérant victimes du « favoritisme politique » envers les femmes, ils se sont mis à attaquer les femmes en ligne et à produire et diffuser des contenus antiféministes voire anti-femmes sur les réseaux sociaux. Ce sentiment antiféministe s’est diffusé rapidement pendant les années 2000 pour se transformer en dédain systématique envers les femmes. Ce phénomène de haine a également contribué au rassemblement numérique des jeunes femmes autour de leur utopie féministe.
Crime de la station de Gangnam
Le 17 mai 2016, une jeune femme d’une vingtaine d’année est tuée par un homme d’une trentaine d’années dans les toilettes d’un immeuble près de la station de métro Gangnam. Le jour même, l’inculpé est arrêté et la police annonce qu’il est atteint de schizophrénie et a commis le meurtre sans préméditation. Mais le fait que cet homme, attendant une femme en cachette, avait laissé partir plusieurs hommes avant de passer à l’acte a provoqué la colère et la peur des femmes. Aussitôt, les groupes féministes se mobilisent pour qualifier ce crime de « misogyne » ou même de « féminicide », à l’inverse de la police et de la presse qui le définissent comme un « crime gratuit » commis par un psychopathe. Sur les réseaux sociaux, les féministes organisent un mouvement de commémoration et commencent à laisser des mots sur des post-it à la sortie de la station de métro Gangnam, un endroit fréquenté proche du lieu de crime. Bientôt, 20 000 post-it expriment les condoléances des citoyennes et critiquent la violence envers les femmes. Les groupes féministes organisent ensuite une manifestation aux bougies et une marche autour de la station Gangnam. Malgré ces mobilisations, l’homme est jugé en tant que schizophrène et la cour ne retient pas la misogynie comme mobile du crime.
Le crime de Gangnam ouvre un débat sur la misogynie, qui s’aggrave dans les espaces numériques des communautés masculines. Dans les années 2010 sont apparus des « sites extrêmement masculins », comme Ilbe, où s’exprime la haine envers les femmes, les homosexuels et les étrangers. Mais les conflits avec les femmes restent cantonnés sur Internet ; ce n’est qu’en 2016 que la misogynie devient un sujet de débat public.
Les internautes femmes contre-attaquent en adoptant la stratégie du mirroring contre les hommes. Ainsi, elles opposent à l’expression Kimchi-nyeo (« femme-kimchi »), qui dénigre la femme qui dépense de l’argent de son compagnon pour acheter des produits de luxe, l’expression Kimchi-nam (« homme-kimchi »), qui dénigre le machiste dépendant des femmes. La solidarité entre femmes se forme rapidement et prend le nom de Megalia, d’après le roman dystopique Les Filles d’Égalie de Gerd Brantenberg, qui décrit un monde où les rôles des femmes et des hommes sont inversés. Les manifestions autour de la station de Gangnam ont donné lieu à des violences verbales et physiques entre les hommes et les femmes.
Le sujet de la misogynie touche des jeunes femmes qui ne sont pas forcément d’accord avec les féministes à cause de leur agressivité ou qui sont indifférentes au féminisme. Elles ne sont pas tant persuadées par la logique féministe qu’elles sont déçues par les réactions des jeunes hommes de leur entourage, qui considèrent que les femmes vont trop loin. Ainsi, l’affaire de Gangnam a rendu le clivage entre les sexes plus grave que jamais.
Vers la radicalisation ?
Le groupe d’internautes femmes Megalia fait alors montre d’une forte agressivité en ligne. Ces jeunes femmes se définissent comme des « féministes sans racine », coupées du féminisme du passé. Elles ne tentent pas de persuader les hommes que leurs comportements et leurs paroles sont violents et injustes, mais leur rendent la violence qu’elles ont subie, indiquant la nouvelle direction politique du féminisme et justifiant un nouvel équilibre du pouvoir.
Mais une partie d’entre elles, en désaccord sur la question des gays et des transgenres, quittent le groupe pour en créer un autre qui s’appelle Womad (de woman et nomad), qui promeut la misandrie et la suprématie féminine. Refusant l’adhésion des transgenres, Womad confirme son exclusion des personnes « nées biologiquement homme »6. Womad poursuit ainsi un féminisme essentialiste et radical provenant des États-Unis7. Sa puissance agressive pousse le mouvement à diriger avec une dynamique révolutionnaire plusieurs grands mouvements féministes, comme celui suite au crime de la station de Gangnam et la Black Wave en faveur du droit à l’interruption volontaire de grossesse. Il faut dire que ces mouvements radicaux mais minoritaires ont été récupérés par les médias à tendance conservatrice, donc antiféministes, mais à visée commerciale, donc avide de sensationnalisme. Ces médias leur ont paradoxalement donné une visibilité qui va au-delà de leur importance numérique. Cependant, parce que la haine et l’exclusion sont les moteurs du groupe, ce dernier a fini par perdre sa force de persuasion et sa popularité auprès du grand public.
Depuis quelques années, on ne parle plus trop du féminisme en Corée. Les jeunes Coréennes étudient le féminisme dans leur coin, incapables de s’exprimer avec conviction sur le sujet en public. Les jeunes hommes, fatigués de leur environnement social trop compétitif et mécontents de systèmes sociaux comme les quotas de genre, crient à l’injustice, mais surtout en privé. Les dirigeants politiques de la gauche progressiste comme de la droite ont abandonné le féminisme. L’échec politique d’une jeune féministe, Park Ji-hyun, qui avait dévoilé l’affaire de la nième salle, montre à quel point la politique coréenne, de gauche comme de droite, est conservatrice et fermée. En Corée du sud, le féminisme est considéré comme un accessoire électoral, facile à utiliser pour recueillir des votes et facile à rejeter par la suite.
Dans ce contexte, seul le camp féministe radical prend la parole. Le féminisme coréen n’est pas radicalisé, mais une partie l’est et seule cette partie s’exprime dans le débat public, révélant le paradoxe d’une société de la « modernité comprimée8 ». L’existence et la forte visibilité des féministes radicales en Corée ne seraient-elles pas une conséquence de la pression, historiquement si forte et si persistante, exercée sur les Coréennes, qui sont prises au double piège des contraintes de la modernité et des exigences de la tradition ?
Cet article a été rédigé avec une subvention pour la recherche des nouveaux professeurs de l’Université Hongik.
- 1. En Corée du Sud, le mouvement #MeToo est déclenché en janvier 2018 par une procureure, Seo Ji-hyeon, qui a dénoncé à la télévision les attouchements imposés par son supérieur hiérarchique. Son témoignage a suscité un grand soutien national et le mouvement a pris, par la suite, une telle ampleur que des personnalités du monde politique, des médias, du milieu culturel, de l’enseignement et du sport ont dû présenter des excuses et démissionner.
- 2. Dans cette affaire, des hommes forçaient des jeunes filles, certaines mineures, à leur envoyer des photos et des vidéos à caractère sexuel, qu’ils diffusaient ensuite sur la messagerie Telegram.
- 3. Voir Rosalind Gill, “Post-postfeminism? New feminist visibilities in postfeminist times”, Feminist Media Studies, vol. 16, no 4, 2016, p. 610-630.
- 4. Selon l’OCDE, en 2020, l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes en Corée du Sud était de 31, 5 %, contre 41, 7% en 2000. Toutefois, l’écart moyen au sein de l’OCDE est passé de 18, 1 % à 12, 5 % sur la même période.
- 5. Voir Sook-Yi Okim, “The new woman subject in post-Megalian and the history of Korean women’s movement” [en coréen], Issues in Feminism, vol. 16, no 21, 2021, p. 133-160.
- 6. Voir Bo-myung Kim, “Late modern misogyny and feminist politics: the case of Ilbe, Megalia and Womad” [en coréen], Journal of Korean Women’s Studies, vol. 34, no 1, 2018, p. 1-31.
- 7. Sur les États-Unis, voir Alice Echols, Daring to be Bad: Radical Feminism in America 1967-1975, Minneapolis, University of Minnesota Press. 1989.
- 8. Kyung-sup Chang, The Logic of Compressed Modernity, Cambridge, Polity Press, 2022.