Vocabulaire critique de l’intelligence artificielle sous la direction de Thierry Ménissier
À travers un travail sur les concepts, cet ouvrage collectif dirigé par Thierry Ménissier propose de repenser l’intelligence artificielle en interrogeant son langage même, afin de mieux comprendre les transformations sociales, politiques et cognitives qu’elle entraîne.
L’intelligence artificielle est sur toutes les lèvres, partout, tout le temps. Depuis l’arrivée tonitruante de ChatGPT en 2023, elle apparaît quotidiennement dans nos vies, dans les discours politiques et économiques. Pourtant, derrière cette notion se cachent de nombreuses notions connexes.
Dans ce brouhaha médiatique, l’ouvrage dirigé par Thierry Ménissier propose d’éclairer les usages contemporains de l’intelligence artificielle en mettant à disposition un ensemble d’outils conceptuels dont le projet vise « la reconstitution du jugement critique ». Il ne s’agit pas seulement de définir un domaine technique, mais de fournir des repères pour analyser un ensemble de transformations qui concernent déjà le travail, la décision, l’organisation des institutions et, plus largement, certaines représentations de l’activité humaine. À ce titre, Vocabulaire critique de l’intelligence artificielle se présente moins comme un simple lexique que comme une tentative de clarification intellectuelle appliquée à un objet devenu central dans le débat public. L’objectif sous-jacent est que le passage par une approche lexicale permettrait de décrire la réalité sociale de la mise en algorithme de la société.
L’introduction de Thierry Ménissier fixe le cadre et replace l’intelligence artificielle dans une longue histoire des développements technologiques passés. Elle y est définie à la fois comme un domaine de recherche, une réalité technologique industrialisée et un facteur puissant de transformation des sociétés contemporaines. Le point de départ tient à cette pluralité : l’intelligence artificielle ne relève plus seulement de l’informatique ou de la philosophie de l’esprit, dans la mesure où elle affecte déjà le travail, la décision, l’énergie, la justice, la défense, l’enseignement ou encore les pratiques ordinaires de l’existence. Si elle s’inscrit dans une filiation technologique et philosophique, elle présente aussi un nouveau défi : la mise en concurrence des facultés cognitives humaines par des dispositifs techniques.
L’un des apports les plus manifestes du livre tient au déplacement qu’il opère. Plutôt que de reprendre la question classique de savoir si les machines pensent, il s’attache à analyser, au travers des termes lexicaux, ce que « l’algorithmisation » produit dans les sociétés qui la développent : « Les contributions réunies dans ce volume […] entendent réfléchir à ses enjeux, c’est-à-dire ses conséquences proches et éloignées, mais elles visent également à préciser les finalités qui sont les siennes et à identifier les valeurs qui la sous-tendent – ces dimensions qu’un état d’euphorie global tend à occulter. » Cette perspective permet de réinscrire l’intelligence artificielle dans une histoire plus longue des formes de rationalisation, des imaginaires techniques et des rapports de pouvoir. Thierry Ménissier rappelle ainsi que l’idée même d’intelligence artificielle s’inscrit dans une généalogie qui va des spéculations classiques sur le calcul et la raison jusqu’aux figures modernes de l’automate. L’intelligence artificielle contemporaine apparait alors non comme une rupture absolue, mais comme une reconfiguration particulièrement puissante et transformatrice d’un ensemble plus ancien de représentations et de projets qui dépassent largement la seule sphère technique.
Cette perspective conduit l’ouvrage à interroger la manière dont certaines représentations du calcul, de la prédiction, de la décision et de l’efficacité acquièrent aujourd’hui une position dominante. La référence, dans l’introduction, à l’hypothèse d’un possible « coup d’État d’une idéologie scientifique » vise à décrire ce processus : un savoir partiel, soutenu par des performances réelles et par une forte croyance sociale, tend à se présenter comme norme générale d’organisation. Le propos ne consiste donc pas seulement à inventorier des outils ou des usages, mais à examiner les valeurs, les formes de légitimation et les rapports de pouvoir qui accompagnent leur diffusion.
Le choix du format « vocabulaire » prend ici une signification particulière. 34 termes et 28 autrices et auteurs composent ce dictionnaire. Certains termes sont classiques, mais ils méritent toujours d’être (re)définis tant ils sont souvent mal utilisés, y compris par des responsables politiques et économiques : « agents conversationnels » (Sidonie Salomé), « biais » (Ambre Davat), « boîte noire » (Tyler Reigeluth), « confiance » (Mark Hunyadi), « éthique » (Thierry Ménissier). Ces termes s’étendent aussi à des catégories politiques, juridiques, économiques et anthropologiques telles que l’État, la gouvernance, la guerre, les pouvoirs, la surveillance, le travail, la valeur ou la socialité. D’autres sont plus originaux et permettent de saisir l’entendue des domaines qui sont impactés par l’intelligence artificielle : « psychiatrie »(Léo Taliercio), « ground truth » (Louis Devillaine), « sensibilité » (Fabienne Martin-Juchat) ou « réification » (Eugène Favier-Baron). Ces 34 termes permettent ainsi de dresser un large éventail des termes qui entrent en jeu lorsque nous évoquons l’intelligence artificielle, et permettent de prendre la mesure des implications sociales, politiques, philosophiques, éthiques de l’intelligence artificielle. Ce parti pris éditorial indique que celle-ci est abordée comme un opérateur transversal de reconfiguration du monde social. En réunissant des contributions sur les coûts, les besoins énergétiques, les droits fondamentaux, la justice ou le réalisme algorithmique, l’ouvrage montre que son analyse ne peut se limiter ni à un commentaire moral ni à une approche strictement technique.
Cette organisation collective a également pour effet de faire apparaitre la pluralité des espaces dans lesquels se joue aujourd’hui « l’algorithmisation de la société ». L’intelligence artificielle n’affecte pas seulement les procédures de calcul ou les performances informationnelles, elle modifie aussi les régimes de confiance, les formes de dépendance, les rapports entre décision humaine et automatisation, ainsi que les manières de qualifier l’intelligence elle-même. Alors que les sciences cognitives, l’éthologie ou les approches de la cognition incarnée ont complexifié la compréhension de l’intelligence, les dispositifs dominants d’intelligence artificielle tendent à imposer socialement un modèle plus étroit, principalement calculatoire et gestionnaire. L’un des intérêts du volume est de rendre visible cet écart. Dans ce cadre, le terme de « critique » doit être entendu en un sens précis. Il ne désigne ni un rejet global des technologies ni un scepticisme de principe, mais un travail d’élucidation. Nommer, dans ce contexte, consiste à expliciter les présupposés du « langage employé pour expliquer [la transformation algorithmique] et parfois pour la justifier », à identifier les promesses qu’il transporte et à examiner les formes de pouvoir qu’il contribue à normaliser. L’ouvrage invite ainsi à substituer à l’alternative entre enthousiasme et inquiétude une pratique plus analytique de discernement.
L’ouvrage invite ainsi à substituer à l’alternative entre enthousiasme et inquiétude une pratique plus analytique de discernement.
L’une des qualités du volume est, de ce point de vue, de proposer une politisation de l’intelligence artificielle qui ne repose pas sur la caricature. Au lieu d’opposer l’apologie de l’innovation à la dénonciation abstraite de ses dangers, il s’attache à décomposer les notions, à suivre leurs usages et à mettre en rapport les infrastructures techniques avec les catégories de pensée qui les accompagnent. L’ouvrage peut ainsi intéresser à la fois des lecteurs déjà engagés dans ces débats et des lecteurs qui cherchent des repères conceptuels plus stables. Chaque définition s’attache à revenir sur le contexte de naissance et d’utilisation du terme, y compris de ceux dont nous pouvons être les plus familiers comme celui de « biais » pour lequel Ambre Davat se demande de quoi « est-il le nom, et de quel(s) type(s) de biais souffre l’intelligence artificielle ? ».
Les contributions mêlent régulièrement histoire, théories fondamentales en philosophie, sociologie, droit, économie et recherches récentes, permettant d’embrasser la longue histoire philosophique, technique, et idéologique de l’intelligence artificielle. Mentionnons par exemple la contribution de Mark Hunyadi qui s’attache à décrire « une chose à ce jour inimaginable » : la « mise en place progressive d’une société sans confiance » par le déploiement de systèmes d’intelligence artificielle dans la société et la prise de décision. Ou encore une des contributions de Thierry Ménissier qui résonne avec l’actualité : l’usage de l’intelligence artificielle dans le contexte de guerre, comparable à une « nouvelle course à l’armement, comparable à celle de la nucléarisation des grandes puissances au siècle dernier ». Dans sa contribution sur le « réalisme algorithmique » et son impact sur la gouvernance, Antoinette Rouvroy s’attache par ailleurs à questionner l’impact du « tournant algorithmique » de nos sociétés sur « nos capacités à persister ou à devenir des sujets politiques capables d’imagination collective ».
Comme tout ouvrage collectif organisé sous la forme d’un vocabulaire, celui-ci s’expose à un certain risque de dispersion. La richesse des entrées, qui constitue aussi son principal intérêt, peut rendre moins perceptible l’unité d’ensemble si l’on ne rapporte pas la lecture au cadre proposé par l’introduction. Cette limite parait cependant inséparable du choix éditorial retenu : pour traiter un objet aussi diffus que l’intelligence artificielle, le volume fait le pari de la pluralité des entrées plutôt que celui d’une théorie unifiée.
Ainsi, Vocabulaire critique de l’intelligence artificielle ne se réduit pas à un ensemble de définitions destinées uniquement à clarifier un champ lexical. L’ouvrage propose une manière d’aborder l’intelligence artificielle par ses catégories, ses usages et ses effets, en insistant sur la nécessité de disposer d’un langage conceptuellement plus rigoureux pour en analyser le déploiement. En cela, il constitue une contribution utile à l’élaboration d’un cadre critique pour penser l’automatisation croissante des activités et des formes de vie contemporaines, mais aussi pour parvenir, autant que possible, à dresser les contours d’un futur souhaitable où l’intelligence artificielle pourrait être « au service d’une meilleure qualité de vie tout en limitant ses possibles conséquences délétères ».