Les anneaux olympiques exposés place du Trocadéro en 2017 pour célébrer l’attribution des Jeux à Paris. Anne Jea. via Wikimedia Domaine public
Les anneaux olympiques exposés place du Trocadéro en 2017 pour célébrer l'attribution des Jeux à Paris. Anne Jea. via Wikimedia Domaine public

Une capitale plus attractive, moins démocratique

L’échec de la candidature de Paris aux Jeux olympiques de 2012 a marqué un tournant. Abandonnant le message politique de la ville pour tous, Paris s’est convertie aux nouvelles valeurs de la ville-monde. Les Jeux de 2024 ne font qu’amplifier l’emprise de la finance sur son développement social et urbain.


Commençons par cette évidence : Paris n’aurait jamais obtenu l’organisation des Jeux olympiques de cet été 2024 si elle ne s’était pas enveloppée dans le cocon du néolibéralisme à la fin des années 19901. Et indéniablement, ce sont la globalisation des économies et ses corollaires – le retrait de l’État providence, l’effritement du droit commun et du pôle social relié par les valeurs d’égalité et de solidarité entre les individus – qui ont déporté Paris dans le cercle des villes financiarisées. Les élus de la ville – rappelons que la gauche gouverne la capitale depuis mars 2001 – ont consenti à la disparition de l’ancien modèle de développement urbain porté par les autorités publiques (État et élus locaux), pensé avec et pour les habitants, et abandonné leur marge de manœuvre au profit d’un nouveau modèle de l’urbanisme parisien, assumant le séparatisme. Il en allait de sa croissance, selon les théoriciens de ce nouveau Paris.

La prétention de Paris à incarner encore un univers social propre se fracassa après cet échec.

L’échec à accueillir les Jeux olympiques de 2012 – ses concurrentes étaient Londres, Moscou, New York et Madrid – servit de catalyseur au changement de nature de la ville. Le fait que Londres l’ait emporté à ses dépens fut alors vécu comme une humiliation. Plus que le lobbying intense des Anglais auprès des votants, c’est l’hypothèse d’une image figée de la capitale qui fut avancée pour expliquer sa rétrogradation dans la compétition qui oppose les villes. Autrement dit, dans un système économique et financier concurrentiel et soumis à un thermostat d’ambiance marchand, il ne pouvait plus régner à Paris un autre ordre que celui-là. Jusqu’en 2005, la ville veilla à se distinguer de Londres. Ainsi, en 2001 – la capitale candidatait à ce moment-là pour les Jeux de 2008 –, après avoir cité le fameux livre d’Ernest Hemingway, Paris est une fête, Bertrand Delanoë avait présenté l’ensemble des lieux emblématiques de la ville (la tour Eiffel, le Trocadéro, l’Arc de triomphe, les Invalides, les berges de la Seine, le Grand Palais) comme les futurs théâtres des compétitions, promettant aux membres du Comité international olympique (CIO) de leur céder l’Hôtel de Ville pendant la durée des Jeux. Dans la perspective des jeux de 2012, elle vendait un événement olympique « à taille humaine » – « des jeux populaires, solidaires, écologiques et éthiques  », s’extasiait alors Bertrand Delanoë. L’agence de publicité Euro RSCG était tout de même aux manettes de la présentation orale de la candidature parisienne. Parce que « nous n’avons pas la même culture du lobbying que les Anglo-Saxons », selon les mots tactiques de Bertrand Delanoë, ce Paris était encore empreint de progressisme social et mobilisait d’abord son patrimoine historique et ses figures symboliques. Un film promotionnel tourné par le réalisateur Luc Besson convoquait deux chansons de Charles Trenet (Revoir Paris et Douce France) et l’image glamour d’une vedette internationale du cinéma, Catherine Deneuve. Mais la prétention de Paris à incarner encore un univers social propre se fracassa après cet échec.

Des concessions démesurées au CIO

Abandonnant dans les faits le message politique de la ville pour tous, Paris se convertit dans sa forme concrète aux nouvelles valeurs de la ville financiarisée. Et les Jeux n’ont fait qu’amplifier l’emprise de la finance sur son développement social et urbain. En tant que candidate au statut-monde, elle sera désormais attractive, créative, consumériste, en un mot, sa forme sera « réinventée ». Les ressources de cette conversion proviennent presque exclusivement du monde marchand. De sorte que, quand elle gagne – après trois échecs (1992, 2008, 2012) – l’organisation des Jeux olympiques d’été 2024, la capitale offre un visage conforme au cahier des charges capitalistes. Il n’y a désormais plus de malentendu. Paris est l’une des plates-formes privilégiées par les acteurs économiques et financiers, qui peut se vanter de sa sociologie remaniée. Le contrat de « ville hôte » qu’elle a signé avec le CIO suggère nettement cette féodalité : « Durant trois mois autour des compétitions, l’affichage des sponsors du CIO et des Jeux de 2024 serait exceptionnellement autorisé sur les monuments historiques ou les sites classés accueillant des compétitions et dans un périmètre de 500 mètres autour », traduisait le quotidien Le Monde en 20172.

Cette concession politique, qui s’exonère avec désinvolture des effets en cours de cette emprise néolibérale, doit nous faire réfléchir. La soumission librement consentie du personnel politique local et national au mantra des Jeux olympiques est d’autant plus inquiétante qu’on prétend ainsi régler nombre des problèmes de la capitale, passé les deux semaines d’épreuves sportives. De nouveaux équipements, infrastructures, une image renouvelée, c’est un nouveau réseau fonctionnel qui soulèverait Paris aux lendemains des Jeux. Après les Jeux se dessinera une capitale optimiste, mobilisant des citoyens en harmonie avec le monde contemporain.

Et pourtant. Il y a longtemps que Paris n’est plus une fête. Lorsque la ville, comme les représentants de l’État, habille les Jeux olympiques d’une tenue d’apparat festive, le bruit de la caisse de résonance médiatique, toute dévolue à cette image d’un Paris radieux, ne doit pas nous leurrer. Cette « fête » olympique dans l’espace parisien traduit la main basse sur la capitale par le Paris des promoteurs, le Paris du lobby spéculo-marchand. Le divertissement de l’entreprise CIO sera aux mains d’une cour de tout-puissants, au sein de laquelle les sponsors honoreront de leur générosité spéculative une mise en scène où les possédants donneront Paris en spectacle au peuple. Après trente années d’un capitalisme qui a configuré l’urbanisme de la capitale pour arracher définitivement la démocratie citoyenne, ces Jeux forment au bout du compte le dénouement de ce processus conduit à distance de l’espace démocratique. La majorité municipale et l’État ont, il est vrai, redoublé d’efforts pour mettre en œuvre cette entreprise sans jamais l’ouvrir au débat. En consacrant par le vote d’une loi en mars 20183 cet événement comme un « projet d’intérêt national », mettant en place une sorte d’instruction spéciale pour empêcher tout débat démocratique dans l’enceinte foncière destinée aux Jeux, ils ont assuré à ce dessein une domination totale sur Paris. Pour souligner la réalité de cette emprise, intéressons-nous au droit de l’urbanisme quand il est dissous dans la machinerie néolibérale pour cause de Jeux olympiques. L’article 9 de la loi, par exemple, substitue aux enquêtes publiques prévues par le Code de l’environnement une procédure ad hoc de consultations du public par voie électronique. Grâce à cette disposition opportune, la durée des consultations fut réduite de six mois par rapport aux délais légaux de la procédure habituelle. Mentionnons l’article 10 de la loi : il a permis de « sécuriser » ces opérations exceptionnelles en les soustrayant à toute contestation éventuelle devant le juge administratif et en « évinçant » tout contrôle a priori de projets qui auraient, sans la dérogation4, relevé du régime du permis ou de la déclaration.

Une gestion de la capitale en vase clos

Ce Paris réinventé satisfait les acteurs économiques et financiers, leur besoin d’en épuiser les profits là où le foncier constitue une niche spéculative : les arrondissements centraux et les secteurs en cours de gentrification. Or quelle est la réalité objective de la capitale ? Des loyers hors de prix dans le marché libre ; un déficit considérable en matière de logements sociaux ; la fuite des classes moyennes pour se loger ailleurs et à un moindre coût ; dans les quartiers gentrifiés, l’abandon d’une partie de la voirie au profit des terrasses des cafetiers et des restaurateurs ; la privatisation de l’espace public par les magnats de l’industrie du luxe (la place du Louvre en juin 2023 par la société de Bernard Arnault, LVMH, etc.) ; l’événementialisation, enfin, de la ville à des fins d’attractions consuméristes (Nuit blanche et Paris Plages, par exemple).

La gestion politique de la capitale semble fonctionner en vase clos et sans système de pensée, en dehors de cette fiction : les retombées olympiques de ce Paris réinventé profiteront à tous les Parisiens et à toutes les Parisiennes. Qu’est-ce à dire ? Que l’on réconciliera après coup l’urbanisme néolibéral et le droit à la ville pour tous ? Autrement dit, qu’en matière d’urbanisme, les frontières idéologiques sont poreuses, et qu’en définitive, nous assistons présentement à une coproduction gagnant-gagnant dans le développement de la capitale, placée sous le signe de l’efficacité d’un partenariat public-privé à grande échelle qui ne dirait pas son nom ? Les questions capitales sont finalement celles-ci : Jusqu’où ? Jusqu’où la nature de cette coconstruction orientera-t-elle le futur de Paris ? Et ce nouveau règne, hostile à l’utopie d’une ville pour tous et qui annonce une catastrophe sociale, sera-t-il un jour combattu ? Cette dernière question ne doit pas être perçue comme excessive, ou insignifiante. Ce qui domine en effet, c’est la conviction que la capitale a perdu le peuple. Le néolibéralisme, porté par le Paris des classes supérieures et des promoteurs, a substitué à l’utopie d’un Paris populaire un Paris dominé par l’entre-soi et le refus de ce que le collectif pourrait faire peser sur l’existence sociale, où prévaut une forte opposition à tout ce qui entrave l’expression brute de la vie (la solidarité vis-à-vis des précaires et des migrants, l’école publique, etc.). Lorsque la vie démocratique est noyautée par les lobbys, lorsque les valeurs sociales promues par les classes les plus aisées arbitrent l’essence même de nos existences et des relations humaines, l’idée qu’un Paris populaire soit possible relève d’une hypothèse irréaliste. Les destinées collectives promises par les théoriciens des villes-monde se bornent aux limites de ce qu’elles tolèrent : prendre du plaisir là où c’est possible et renoncer à tout espoir de contester son idéologie. Ce qui rend ainsi surprenantes les fictions éditoriales qui s’échinent à faire croire que le peuple est encore embusqué dans l’ombre, prêt à renverser l’ordre capitaliste, et qui convoquent, pour créditer cette illusion, les mouvements insurrectionnels du xixe siècle – l’épisode de la Commune en 1870 fait souvent source d’espérance pour chasser les doutes – et se persuadent que tout est possible à celui ou à celle qui y croit.

Le plus vraisemblable est, à n’en plus douter, la désagrégation des villes-monde en tant que modèle d’organisation humaine. Le renouveau supposé de la Seine-Saint-Denis, parce que ce département héritera de nouveaux équipements et de quelques milliers de logements supplémentaires, tient ainsi du leurre. L’État, comme le département, communique à l’envi sur le fait que ce territoire concentre 80 % des Jeux, soit de quoi redessiner un lieu régénéré grâce aussi au prolongement de la ligne de métro 14, aux vingt-quatre kilomètres de pistes cyclables supplémentaires, au centre aquatique olympique, etc. Le Stade de France et les zones franches urbaines avaient promis en leur temps le printemps de la Seine-Saint-Denis. Mais c’est ainsi : jamais le bâti ou le social n’ont résolu un problème politique. Les discriminations à l’emploi, le déclassement des écoles publiques du département en enclaves de pauvres et de racisés : les inégalités de traitement dont souffrent les minorisés de la République exigent exclusivement un ordonnancement de la Seine-Saint-Denis dans la France du droit commun. Les exclus des villes-monde ne se résigneront pas éternellement à leur état de confinés aux portes de la société urbaine, et le mur social produit par cet urbanisme du séparatisme ne pourra résister à un réveil citoyen. Mais dans cette attente, les solutions recherchées – l’urbanisme transitoire, la participation habitante ou les politiques de redistribution sociale – sont des ripostes inoffensives.

Les bulldozers du renouvellement urbain

Quant aux acteurs financiers, rendus invincibles à présent que le destin de Paris repose entre les mains d’intérêts particuliers, ils ne se rêvent plus omnipotents. Ils le sont. Rénovations ou reconstructions, tous les remodelages du paysage parisien leur octroient de nouveaux lieux où promouvoir leur modèle. Lentement, des quartiers emblématiques du Paris de la diversité sociale sont troués par ces petits chantiers, invisibles quand on n’y prend pas garde, mais qui, juxtaposés dans un collage où ils sont mis en rapport, dessinent l’image de la reconfiguration à bas bruit de l’espace parisien. Cette relation s’observe de façon nette et précise dans un lieu symbolique : Belleville. Étendu sur trois arrondissements – le 11e, le 19e et le 20e –, cet ancien faubourg populaire est en train de devenir la cible préférée des promoteurs et des riches. S’il faudra certes du temps pour que les bulldozers du renouvellement urbain le transforment en adresse des néobourgeois, l’inspiration néolibérale est en train de contaminer irrépressiblement ce vaste territoire. Un indicateur imparable traduit la profonde mutation sociale qui s’y expérimente tant il livre à nos yeux ce processus de liquidation du Paris de la diversité sociale : la baisse constante d’ateliers d’artistes dans une aire qui fut longtemps considérée comme hospitalière pour ces précaires de l’intermittence. Durant les années 1980 à 2000, Belleville a accueilli des centaines d’artistes, le quartier Bastille où ils résidaient jusque-là se fermant à eux. La profonde refonte de ce bout du 11e arrondissement, amplifiée par la construction d’un opéra à l’architecture monumentale – en réponse au désir de François Mitterrand de marquer l’histoire de Paris –, contraignit alors ces intermittents à déménager à quelques kilomètres de là, dans le quartier de Belleville. Rapidement, un collectif s’était organisé pour ouvrir les portes de leurs ateliers aux Parisiens. L’évolution de leur localisation depuis le lancement de ces portes ouvertes est en tout point instructive. Elle témoigne de mutations sociales identiques à celles observées hier à Bastille. En 2008, au plus fort de cette manifestation annuelle, 128 ateliers étaient ouverts. En 2021, leur nombre avait fondu. Il ne subsistait dans ce secteur que 86 ateliers. « Plus vite, plus haut, plus fort » est le slogan des Jeux. Soit le même mot d’ordre que celui qui façonne les villes-monde.

  • 1. Cet article se nourrit de l’ouvrage d’Hacène Belmessous, Paris n’est plus une fête, paru aux éditions Les Voix urbaines en mai 2024. Il est le produit d’une longue enquête sociale, s’appuyant sur des entretiens, des études de terrain et un travail sur les archives administratives de la Ville de Paris, les archives historiques de la Caisse des dépôts et consignations, les archives de la revue Esprit et celles du journal Le Monde.
  • 2. « Paris 2024 : l’Assemblée va faire place nette pour les sponsors des JO », Le Monde, 20 décembre 2017.
  • 3. Loi n° 2018-202 du 26 mars 2018 relative à l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2024.
  • 4. Voir Seydou Traoré, « Un droit de l’urbanisme sur mesure pour accueillir les Jeux olympiques de 2024 » [en ligne], Éditions législatives, 20 avril 2018.