La double instrumentalisation du féminisme
La question des femmes occupe une place centrale dans l’actuelle poussée réactionnaire mondiale. Mais les féminismes contemporains se trouvent souvent pris en étau entre l’identitarisation nationaliste de l’émancipation des femmes d’une part, et la critique décoloniale du « féminisme blanc » d’autre part.
Depuis des années, l’enjeu du féminisme et de l’émancipation des femmes est au cœur de brouillages, de confusions et d’un affrontement entre des camps qui s’affichent comme opposés, mais qui tous deux entraînent les femmes dans un « choc des civilisations », les prennent comme mesure de la modernité ou de l’archaïsme, du progrès ou de l’obscurantisme, de l’orientalisme ou de l’occidentalisme, des identités nationale ou religieuse ou politique1. La question des femmes s’est en effet articulée chaque année un peu plus avec l’enjeu de l’identité, qui n’a cessé d’étendre son domaine, une folie conjuguée des racines, de l’origine, de l’appartenance (de culture, de nation, de genre, de race, de sexualité…). Il faut regarder avec ses deux yeux ces multiples dévoiements et affrontements manichéens.
Ces dernières années se caractérisent par un double processus : un développement des luttes féministes presque partout dans le monde, avec un dynamisme qui rappelle, par-delà des différences, celui de la décennie 1970-1980, et en même temps une poussée réactionnaire, masculiniste, misogyne, sexiste et antiféministe fière d’elle-même et qui est, elle aussi, internationale. Sur la scène française, cette poussée est notamment incarnée par Éric Zemmour, dont l’antiféminisme ne relève pas seulement de la misogynie ou du sexisme. Dans ce qui se donne comme une analyse de « la mort de la France », la question des femmes tient une place aussi centrale que l’immigration. Le chantre de la virilité en perdition déploie un antiféminisme qui est une composante fondamentale de ce qu’il préconise pour que la France redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une nation catholique, sans immigrés et patriarcale.
Pour Zemmour, la France se meurt de la mort du père, elle est aujourd’hui féminisée, et même femellisée, une France qui « se couche », vendue aux féministes, aux gays, à la « théorie du genre », aux antiracistes, aux écologistes, à la « racaille » des banlieues, aux Arabes, aux Noirs, aux musulmans, à l’Union européenne, à l’Amérique, etc. Remarquons qu’avec le retour à la Maison Blanche de Donald Trump en janvier 2025, cette « vente » à l’Amérique devient positive puisque Zemmour estime que le président réélu défend les mêmes « valeurs » que lui. S’il ne détestait pas tant les Maghrébins, les Arabes, les musulmans, Zemmour comprendrait que sa résistance à l’émancipation des femmes n’a rien à envier à celle des islamistes, et pourrait se soigner en suivant les conseils de Michel Houellebecq. Lui aussi conçoit le déclin non plus seulement de la France, mais de l’Occident, sous le prisme de la fin du patriarcat et du mâle blanc devenu un pauvre type. Ces diatribes antiféministes ne sont guère éloignées de celles énoncées à la fin du xixe siècle, lorsque se conjuguaient dans un même élan xénophobie, antisémitisme et défense des identités de sexe. La femme qui fait du vélo, qui porte un pantalon, qui fume, lisait-on à l’époque, ne pouvant que provoquer la fin de la civilisation.
Non loin de cet antiféminisme militant se déploie un positionnement qui s’autoproclame féministe, tout en vilipendant les principales conquêtes du xxe siècle en matière de droits des femmes. Ainsi s’est décliné le féminisme dit « intégral2 », ce terme ne signifiant pas la prise en charge de l’ensemble des questions qui concernent les femmes, mais leur réduction à la maternité et à la défense « des mères sacrifiées et des corps bafoués », par le mauvais féminisme porteur de la contraception, de l’avortement, de la procréation médicalement assistée (PMA), de la gestation pour autrui (GPA), tout cela présenté comme formant un ensemble indissociable. Il y a là un véritable dévoiement du féminisme que l’on retrouve aussi du côté de collectifs qui se proclament « féministes identitaires » ou « féministes occidentalistes », à l’instar du collectif Némésis par exemple, et qui se situent dans une perspective ouvertement raciste, puisqu’ils considèrent par exemple que les violences sexuelles contre les femmes sont uniquement le fait de populations essentialisées en « étrangers », « immigrés » ou « musulmans ».
Cependant il importe de s’attarder davantage sur ce qui s’est installé durant ces deux dernières décennies, qui est plus subtil et sans doute plus dangereux qu’un antiféminisme revendiqué ou un renversement du féminisme en son contraire. S’est en effet développé un affichage proféministe qui passe à la fois par l’identitarisation de l’émancipation des femmes et par une distinction entre le bon et le mauvais féminisme, le plus souvent nommé « néoféminisme ».
L’égalité femmes-hommes, c’est la France
Ce fut en 2009 le cadeau de fin d’année du président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy : ouvrir un débat sur l’identité nationale, et inclure l’égalité femmes-hommes dans la définition de l’identité française. Cette identitarisation de l’émancipation des femmes fut depuis sans cesse reprise, établissant une sorte de nationalo-féminisme transformant les femmes en étendard identitaire, national, voire nationaliste. Elle est contestable au moins pour trois raisons.
Rabattre l’émancipation des femmes sur l’identité occidentale revient d’abord à faire fi des siècles de luttes sur de multiples fronts qu’il a fallu mener pour la réaliser. Ces libertés, cette émancipation, ont été conquises contre des traditions, des préjugés, des religions, des grilles, des enfermements. Contre la morale établie, contre le contrôle du corps des femmes. Les « Occidentales » ont dû affronter leurs Églises, leurs partis politiques, leurs pères, leurs frères, leurs camarades. Elles ont dû dénoncer le pacte démocratique et républicain qui, pendant des siècles, les a exclues. L’émancipation est le produit de combats constants, et elle exige une vigilance permanente, tant la tentation n’est jamais loin de rogner les droits acquis, les libertés conquises, en particulier d’ailleurs celles qui renvoient à la maîtrise par les femmes de leur corps et de leur sexualité, ainsi que l’atteste l’opposition jamais éteinte à l’avortement, pour ne prendre que cet exemple. Or historiciser cette conquête plutôt que de la concevoir comme un « donné » de la France et plus largement de l’Occident est décisif, car c’est la rendre possible pour d’autres.
Rabattre l’égalité et la liberté des femmes sur l’identité nationale revient aussi à « identitariser » deux principes politiques et, dans le même mouvement, leur ôter ce statut d’enjeux politiques pour les confondre avec des mœurs, des modes de vie, des cultures. C’est aussi leur confisquer une valeur et une portée universelles. Comment ne pas voir en effet le paradoxe qu’il y a à identitariser des principes politiques tout en exaltant l’« universalisme républicain » contre le communautarisme, un universalisme trop souvent abstrait et de surplomb ? Comment, dès lors, prétendre répondre à des affirmations identitaires rivales, telles que la revendication du voile et de la burqa ou celle de non-mixité ? Qualifier l’égalité des sexes de « française » revient à faire droit au relativisme culturel, à autoriser d’autres à dire : « je n’en suis pas ». Sans compter que des antiféministes de toujours ont pu faire semblant de se rallier à l’émancipation des femmes dès lors qu’elle permettait d’alimenter un séparatisme, entre les « vrais Français » et ceux qui le sont moins, les uns et les autres étant essentialisés, enfermés dans une origine, une culture, une religion. Et de considérer les musulmans – et pas seulement les islamistes – comme des ennemis de la République française.
Ainsi, au fil des années, on a vu des partis politiques de droite et d’extrême droite, qui ont toujours combattu les luttes féministes, qui n’ont jamais cessé de défendre une vision traditionnelle de la masculinité et de la féminité, des détracteurs farouches et constants de Mai 68 et du Mouvement de libération des femmes (MLF), devenir les thuriféraires de l’égalité femmes-hommes. On a vu le Front national, devenu ensuite Rassemblement national, faire l’apologie de la laïcité, que ce parti avait combattue pendant des décennies. On a vu un hebdomadaire de droite extrême et « décomplexée » comme Valeurs actuelles s’afficher en défense de l’émancipation des femmes dès lors qu’elle permet de stigmatiser les « banlieues islamisées », tout en faisant l’éloge de Zemmour. Un « en même temps » surprenant, l’émancipation des femmes devenant à la fois marque de l’identité française et cause de sa destruction.
Le sociétal, quelle horreur !
La pensée en termes d’identité nationale s’affiche en défense du peuple qui serait en situation de fragilité identitaire, par l’immigration mais aussi par le « sociétal », terme fourre-tout qui désigne, au gré des procureurs, la libération des mœurs, les droits des homosexuels, le mariage pour tous, les droits de l’homme, le wokisme, l’attention aux minorités, lesquelles comprennent les immigrés, les homosexuels, mais aussi les femmes, bien qu’elles constituent plus de la moitié de la population.
Ces thématiques se retrouvent sous des appellations successives et globalisantes, par exemple l’« insécurité culturelle » ou « insécurité sociétale » (Laurent Bouvet), le « gauchisme culturel » (Jean-Pierre Le Goff), le « libéralisme culturel » (Jean-Claude Michéa). Il faut noter que dans ce dernier cas le « libéralisme culturel » ne désigne pas les libertés individuelles, conquêtes de la modernité, mais est assimilé à la disqualification de toutes les traditions, la critique de toutes les normes parce que jugées oppressives, l’abolition de tous les tabous et de toutes les frontières, la destruction de toutes les limites, « la régularisation de principe, au nom des “droits de l’homme” et de la liberté individuelle de tous les choix “privés” et de toutes les lubies personnelles3 ». Le sociétal servirait d’alibi au maintien des inégalités principales, qui sont économiques et sociales, comme si la lutte contre la misogynie ou le sexisme et plus largement contre les discriminations empêchait de lutter aussi contre les inégalités sociales ou le capitalisme.
En outre, s’agissant des femmes, la dissociation entre le social et le sociétal est vide de sens. Dans des enjeux qualifiés de sociaux, elles sont nombreuses à être aux premières loges : temps partiel imposé, précarité, bas salaires, chômage, faible retraite, pénalisation dans le travail à cause des grossesses, plafond de verre, exploitation d’une main-d’œuvre féminine à l’échelle mondiale. Mais elles sont aussi concernées par les enjeux qualifiés de sociétaux : le partage des tâches domestiques, les grossesses non désirées, les stéréotypes de genre, les nouvelles manières de faire famille, les rapports parents-enfants, les violences sexistes et sexuelles… autant de questions qui ne concernent pas que les « bourgeoises » ou les « petites-bourgeoises », n’en déplaise à Emmanuel Todd4.
Sont ainsi réactualisées des conceptions que nous pouvions supposer définitivement derrière nous, lorsque les revendications féministes, les luttes contre les discriminations liées au sexe et aux sexualités n’étaient considérées comme ni importantes, ni sociales, ni politiques. Ainsi les positions du Parti communiste français, avec Maurice Thorez déclarant en 1956 : « Il nous semble superflu de rappeler que le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, par la révolution sociale, et non par les cliniques d’avortement. » Avec Jeannette Thorez-Vermeersch affirmant : « Le Birth control, la maternité volontaire, est un leurre pour les masses populaires, mais c’est une arme entre les mains de la bourgeoisie contre les lois sociales. » Et demandant : « Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? Jamais. » Or ce qui s’affirmait dans les années 1950 et qu’il a fallu récuser, ne le retrouve-t-on pas, par-delà le changement de mots, dans les considérations des auteurs déjà cités, et même chez Jacques Julliard, qui affirme que le sociétal « impose la domination culturelle des classes dominantes sur les classes dominées5 » ? C’est le tour de passe-passe : l’affichage des régressions en défense du peuple, celui-ci n’étant d’ailleurs jamais vraiment défini, mais tantôt social, tantôt ethnique, tantôt culturel, tantôt politique, selon l’usage idéologique que l’on souhaite en faire. Il y a bien du mépris dans cette idée que le peuple, hier comme aujourd’hui, ne serait concerné que par des enjeux économiques, sociaux, et que rien d’autre ne l’intéresserait.
La fabrique du néoféminisme
Puisque « chez nous », les femmes sont égales, libres, émancipées, le combat féministe n’est plus nécessaire. Celles qui persistent sont soit de « mauvaises gagnantes », comme ne cesse de le répéter Alain Finkielkraut, soit des femmes qui ne veulent pas l’égalité mais cherchent à installer une domination féminine, un matriarcat, une « matridominance6 ». En fait, elles ne sont plus des féministes, mais des « néoféministes », adjectif bien pratique pour tout confondre et se dispenser de la complexité. Ce terme ne désigne pas que les jeunes féministes pour les distinguer de leurs prédécesseuses, il a une fonction idéologique et sert à nommer les féministes qui ne conviennent pas ou qui ne sont pas convenables. Si être en désaccord avec tel ou tel courant féministe est un droit indiscutable, tout mélanger ne l’est pas : écriture inclusive, « théorie du genre », intersectionnalité, décolonialité, luttes contre les violences sexistes et sexuelles, PMA, GPA, autant de thématiques mises dans le sac du « néoféminisme ». Être favorable à l’une d’entre elles reviendrait à être d’accord avec les autres, comme si promouvoir l’écriture inclusive revenait à cautionner l’idéologie décoloniale, ou participer aux campagnes contre les violences revenait à apporter sa caution aux islamistes, à l’instar d’Alain Finkielkraut jugeant que les campagnes sous les hashtags MeToo et BalanceTonPorc n’ont pas d’autre objectif que de « noyer le poisson de l’islam7 ». Du FigaroVox à Causeur, en passant par Valeurs actuelles, L’Observatoire du décolonialisme, La Revue des Deux Mondes, L’Incorrect, CNews, Le JDD, ou Front populaire (Michel Onfray), les mêmes expressions qualifient ou plutôt disqualifient le « néoféminisme » : « terreur féministe », « inquisition féministe », « harcèlement féministe », « chasse à l’homme », « guerre des sexes », féminisme « policier », « délateur », « victimaire », « islamo-gauchiste » puis « wokiste ». Notons aussi les caricatures, par exemple celle énoncée par Élisabeth Badinter8 à propos de l’intersectionnalité présentée comme unissant « les gens de couleur [sic], les néoféministes et les islamistes ».
Une grande partie des détracteurs du « néoféminisme » prennent soin de se revendiquer du féminisme, l’ancien féminisme, le bon féminisme, celui de Beauvoir, celui des années 1970, celui du temps béni du MLF, comme si aucune des critiques entendues aujourd’hui n’avait été énoncée au siècle précédent. Rappelons les injures reçues par Simone de Beauvoir lors de la parution en 1949 de son ouvrage Le Deuxième Sexe, la « chiennerie française » pour reprendre les mots de Julien Gracq, qui saluait le courage de Simone de Beauvoir d’avoir osé l’affronter9. Ou encore ce que les filles du MLF ont entendu : « mal baisées », « hystériques », « castratrices », « gouines », « instigatrices de la guerre des sexes »… Quant aux accusations de « manque d’humour », de « puritanisme », de « fin de la séduction », elles font partie de ces rengaines qui depuis des siècles ont accompagné toutes les luttes de l’émancipation des femmes.
Il arrive que certains des procureurs du « néoféminisme » reconnaissent que le sexisme a quand même encore quelque vigueur, mais ils jugent alors préférable, à la délation que seraient selon eux les campagnes contre les violences, l’injonction à l’éducation. Pourtant, quand en 2013, le ministère de l’Éducation nationale a lancé les ABCD de l’égalité, les mêmes qui aujourd’hui vilipendent #MeToo jugèrent ce dispositif « totalitaire », « émasculateur », « rééducateur », visant à « redresser la nature humaine », à « remodeler l’humanité ». L’offensive paya puisque le dispositif fut remis dans un tiroir. Et quand en septembre 2022 le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye a annoncé son intention de développer l’éducation à la sexualité, les mêmes cris d’orfraie furent immédiatement poussés. Et à nouveau en décembre 2024 à propos du programme pourtant prudemment titré « Éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité ».
Les détracteurs de ce qu’ils appellent le « néoféminisme » sont aveugles à la continuité qui existe, par-delà les différences, entre le féminisme des années 1970, d’ailleurs divers, pluriel et souvent conflictuel, et celui d’aujourd’hui, qui en est une reprise, un approfondissement, comme en apporte la preuve le combat mondial contre les violences sexistes et sexuelles. Cela n’exige nullement d’être d’accord avec tout – le désaccord est une composante de la démocratie – ni de prendre des dérives et des exagérations, qu’il n’y a nulle obligation de cautionner, pour la vérité d’un mouvement. Reste qu’avec la réélection de Donald Trump, les masques de certains sont tombés, leur anti-néoféminisme était bien ce qu’il était aisé de soupçonner, à savoir un antiféminisme, le tout au nom du « bon sens populaire » ou de la « révolte populaire contre les élites ».
La fabrique du « féminisme blanc »
Les universalistes identitaires ont donné, donnent encore, un sérieux coup de main aux anti-universalistes décoloniaux. Le fourre-tout du « néoféminisme » a en effet son pendant dans une autre construction idéologique, le « féminisme blanc ». De ce côté-là, même fonctionnement à l’homogénéisation, à la globalisation, à l’amalgame. La moindre réserve à l’égard du port du voile, de l’intersectionnalité ou de l’idéologie décoloniale suffit à vous faire entrer dans la case du « féminisme blanc », avec lequel s’écrit ou plutôt se réécrit une autre histoire unique, en mimétisme inverse de celle précédemment évoquée. Il ne faut pas s’y tromper, « postcolonial » et « décolonial » ne sont pas synonymes. L’entreprise « décoloniale » ne vise pas à analyser des effets encore présents du colonialisme et à légitimement lutter contre eux, elle a une autre ambition, prétendant fournir les clés de l’histoire, du moins celle qui commence en 1492, avec « la découverte de l’Amérique », soit l’origine de la « modernité occidentalocentrique », présentée comme seulement et toujours esclavagiste, coloniale, impérialiste et raciste.
Le fourre-tout du « néoféminisme » a en effet son pendant dans une autre construction idéologique, le « féminisme blanc ».
Appliquée au féminisme, l’idéologie décoloniale se donne pour la construction d’un « autre récit », monotone et uniforme10, lui aussi sans historicité, à coups d’anachronismes et de procès rétrospectifs. Ainsi l’accusation portée contre les féministes des Lumières, qui auraient enraciné les droits des femmes dans l’esclavage, comme si Olympe de Gouges n’avait pas cessé de le dénoncer de manière très explicite. Alors que la Révolution française abolit l’esclavage, mais laisse les femmes en dehors de la citoyenneté, l’essentiel, pour l’autre récit du « féminisme décolonial », est d’orchestrer la critique des droits des femmes et de celles qui les ont revendiqués. Même procédé pour évoquer une autre époque, celle du féminisme des années 1970, qu’il faut qualifier ou plutôt disqualifier comme « blanc », par le tour de passe-passe d’une présentation homogène qui en évacue le pluralisme, et met dans le même panier des groupes pourtant divergents. Les « féministes blanches » auraient été et seraient toujours, sauf à battre leur coulpe, indifférentes à l’enjeu du colonialisme et de ses effets racistes.
De telles affirmations reposent sur des omissions volontaires, par exemple celle de la solidarité avec la Coordination des femmes noires, qui se battait et contre le racisme et contre le patriarcat, quelle qu’en soit la couleur, avec les Chiliennes après le coup d’État du général Pinochet, avec les Espagnoles emprisonnées sous Franco, avec les femmes du Mozambique au sortir de l’indépendance, avec les Palestiniennes ou avec les Iraniennes en mars 1979. Je rappelle cette date, car la manière de nationaliser et d’occidentaliser le féminisme est en effet une vieille histoire, qui s’écrivait par exemple à Téhéran, du côté de ce qui allait devenir une République islamique, il y a donc quarante-six ans, lorsque par milliers des Iraniennes manifestaient contre le port du tchador prôné par l’ayatollah Khomeiny. Le nouveau régime jugeait les manifestantes vendues à l’Occident. Et cela continue, mais s’énonce désormais notamment sur la scène française, comme en apportent la preuve certains commentaires sur les réseaux sociaux à propos des manifestations en Iran de septembre 2022. Citons notamment ceux de l’ex-porte-parole des Indigènes de la République, Houria Bouteldja sur son compte Facebook, qui ne considère pas la solidarité avec les Iraniennes comme un soutien à un désir d’émancipation, mais comme la satisfaction de « voir l’altérité se dissoudre » et de constater qu’elles font « tout comme nous ». Est-ce autre chose qu’une double ignominie : à l’égard de la solidarité toujours jugée « civilisationnelle », et surtout à l’égard des Iraniennes elles-mêmes (et au passage des Afghanes) qui ne mèneraient pas leur propre combat, mais ne feraient que s’aligner sur l’Occident ou être instrumentalisées par lui ?
Il convient cependant de ne pas confondre « idéologie décoloniale » et « intersectionnalité ». Ce concept, forgé en 1989 par Kimberlé Crenshaw, théoricienne américaine du droit, est fructueux pour rendre visibles et combattre en même temps plusieurs oppressions et dominations, notamment de sexe, de classe, de race. Il est néanmoins impossible de ne pas remarquer une manière dévoyée d’en user, qui aboutit à une fragmentation et une hiérarchie des luttes, la focale « race », au nom de l’antiracisme ou de ce qui se donne pour tel, l’emportant sur les autres. À titre d’exemple significatif, la polémique à propos du harcèlement de rue : lorsqu’en 2017 a été annoncé le projet de sa pénalisation, plusieurs collectifs ont, au nom de l’intersectionnalité, immédiatement dénoncé l’angle raciste d’une telle mesure, car elle viserait en priorité les jeunes hommes, noirs et arabes, des quartiers populaires. La préoccupation antiraciste avançait là un argument surprenant, comme si le harcèlement n’était pas le fait d’hommes de toutes couleurs, origines, milieux sociaux, âges et lieux. De là toute l’ambiguïté de l’intersectionnalité qui engendre, pas toujours mais trop souvent hélas, un enfermement dans une identité11, ainsi qu’une concurrence entre les oppressions, soit précisément le contraire de son objectif initial : produire du lien, de l’articulation, du croisement. Sous couvert d’articulation, elle instaure une hiérarchie et entretient les brouillages, surtout quand intersectionnalité et idéologie décoloniale s’additionnent.
Cette conjugaison a hélas été à l’œuvre après les massacres commis en Israël par le Hamas le 7 octobre 2023. « La cause palestinienne est féministe », proclament plusieurs collectifs propalestiniens et avec eux La France insoumise, dans un tour de passe-passe et une construction syllogistique : le féminisme est décolonial, Israël est un État colonial, soutenir ceux qui luttent contre lui est une lutte féministe. Femmes violées, assassinées, mutilées, torturées, brûlées vives, exhibées, enlevées le 7 octobre ? Quasi-silence, minimisation quand ce n’est pas l’affirmation que l’action du Hamas relève d’une forme de « résistance », d’une « lutte contre le colonialisme et l’impérialisme12 ».
Ainsi au nom de l’antiracisme, de l’intersectionnalité, de l’anticapitalisme, du « décolonialisme », peut se déployer sous couvert de radicalités une regrettable régression qui reconduit l’émancipation des femmes à ce qu’elle a été pendant des siècles dans le camp des révolutionnaires, des anticoloniaux, des communistes, des multiples obédiences marxistes-léninistes : un combat secondaire, dont on s’occuperait peut-être après la prise du pouvoir ou après la révolution.
L’universel subversif
La lutte des femmes pour leur émancipation est une lutte spécifique, réductible à aucune autre. Seule la décision de la prendre en charge de manière autonome, avec des objectifs propres, permet l’obtention de résultats. L’irréductibilité n’implique pas la non-participation à d’autres combats. Mais ils ne se confondent pas. Et le minimum est de ne pas entretenir les brouillages. Dire non, et en même temps, aux différentes instrumentalisations et manipulations du féminisme suppose de (re)prendre le chemin de l’universel. Je n’ignore pas que cet adjectif a pu être mensonger, servant d’alibi à la domination, à l’oppression, à l’écrasement. Cependant, je le garde et même je m’y accroche, le préférant à l’adjectif universaliste, trop manipulé, idéologisé, nationalisé. Pour m’en tenir ici au féminisme, l’universel ne s’établit pas en position de surplomb, ne s’enferme pas dans des certitudes, n’énonce pas un modèle d’émancipation.
Dire non, et en même temps, aux différentes instrumentalisations et manipulations du féminisme suppose de (re)prendre le chemin de l’universel.
Je plaide la cause d’un féminisme universel comme processus, sans cesse en chantier, sans cesse construit et reconstruit dans des luttes, un féminisme universel fait d’histoires, dans la contingence des pratiques sociales. Il inclut les différences, puisqu’il est évident que les luttes varient selon les contextes, les structures économiques et sociales, les configurations politiques, le poids des religions, la force du patriarcat… Mais, par-delà ces différences, les luttes renvoient à l’égalité et à la liberté, qui ne sont pas des valeurs, ni des marques identitaires, ni des enjeux de mœurs, mais des principes politiques. Et, comme tels, leur portée est universelle. Et c’est ainsi que, de surcroît, ils font ressemblance et assemblage, et permettent d’avancer ensemble contre l’essentialisation des différences que tant de voix, en apparence opposées mais en réalité convergentes, s’emploient à construire.
- 1. Je me permets de renvoyer pour des analyses plus détaillées à mes deux précédents ouvrages, Sortir du manichéisme. Des roses et du chocolat, Paris, Michel de Maule, 2016 et Pour un féminisme universel, Paris, Seuil, 2020, ainsi qu’à mon site personnel (martine-storti.fr).
- 2. Ce concept a été prôné un temps par la revue trimestrielle Limite, sous-titrée Revue d’écologie intégrale, parue de septembre 2015 à octobre 2022.
- 3. Jean-Claude Michéa, Le Complexe d’Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2014, p. 179.
- 4. Emmanuel Todd, Où en sont-elles ? Une esquisse de l’histoire des femmes, Paris, Seuil, 2022. Il faudrait évoquer davantage cet ouvrage, dont l’auteur catégorise en « petites-bourgeoises » les (et non pas « des ») féministes du xxie siècle, craint une domination des femmes qui succéderait à la domination masculine et aux supposés effets de l’émancipation des femmes répétés au fil des siècles, incluant la « fin de la séduction », la « haine des hommes » et même « l’effondrement de l’égalité économique et l’affaissement du potentiel industriel et du niveau économique ».
- 5. Jacques Julliard et Jean-Claude Michéa, La Gauche et le peuple. Lettres croisées, Paris, Flammarion, 2014, p. 11.
- 6. Mot qu’affectionne particulièrement Emmanuel Todd.
- 7. Entretien avec Alain Finkielkraut, « Weinstein, Ramadan, Plenel… les enseignements d’un tsunami », propos recueillis par Vincent Trémolet de Villers, FigaroVox, 20 novembre 2017.
- 8. « Élisabeth Badinter : “On livre des hommes, en particulier, à la vindicte publique sans passer par la justice” », dans L’invité de 8 h 20 : le grand entretien, France Inter, 28 septembre 2022.
- 9. Julien Gracq, La Littérature à l’estomac [1950], Éditions Corti, 2008, p. 55.
- 10. Histoire unique que l’on retrouve quasi à l’identique par exemple dans Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem, Les Féministes blanches et l’empire, Paris, La Fabrique, 2012 ; Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, Paris, La Fabrique, 2019 et Zahra Ali et Sonia Dayan-Herzbrun (coord.), Tumultes, no 48, « Pluriversalisme décolonial », mai 2017.
- 11. Enfermement que l’on retrouve aussi dans la dénonciation de l’« appropriation culturelle ».
- 12. Voir notamment Féministes contre la propagande de guerre, « Propagande de guerre pro-israélienne : notre féminisme ne se laissera pas enrôler ! », Le Media, 21 novembre 2023.