Liberté d'expression : le miroir américain
Après l’unité vient le débat, ce qui est sain, mais le risque, que l’on observe en ce moment, est de tomber dans les généralisations dangereuses : l’opposition entre le monde libre (curieusement représenté le dimanche 11 janvier 2015 par des leaders comme Viktor Orbán, Serguei Lavrov ou Omar Bongo…) et les régimes autoritaires, entre la modernité et l’archaïsme, entre les Lumières et l’obscurantisme, entre – les associations ne sont pas fortuites – l’Occident et l’Orient. Peut-être n’est-il donc pas inutile, pour briser en partie cette dichotomie qui ne peut qu’enliser la discussion dans une bonne conscience peu productive – pour ceux qui sont du côté de la « modernité » – de revenir sur les malentendus qui ont surgi ces dernières semaines entre les deux rives de l’Atlantique ; car Charlie, initialement la version française du magazine italien linus, qui a fait connaître les personnages des Peanuts de Charles M. Schultz au public français, a pourtant suscité bien des questions aux États-Unis.
Les attentats qui ont eu lieu du 7 au 9 janvier 2015 à Paris ont été abondamment comparés au 11 septembre 2001 (« Notre 11 Septembre » était le titre de l’éditorial du journal Le Monde du 9 janvier 2015). Nous ne reviendrons pas ici sur la validité ou non de la comparaison, qui, si elle pouvait se justifier en termes de réaction émotionnelle, n’avait pas la même justesse sur le plan militaire et international1. Au-delà du malentendu diplomatique – le président Obama n’était pas présent à la marche du 11 janvier, et s’en est excusé, envoyant John Kerry à Paris la semaine suivante – l’attaque contre Charlie Hebdo et la prise d’otages de la porte de Vincennes ont eu une forte résonance aux États-Unis. Il y a eu des manifestations de soutien, la presse a très largement couvert les événements, le mot dièse « #jesuischarlie » a été traduit et repris sur Twitter et de nombreuses personnalités du monde politique et du spectacle ont manifesté leur indignation et leur compassion (malgré la tragédie, l’humour était au rendez-vous lorsque l’on a appris qu’Arnold Schwarzenegger, ex-Terminator et ex-gouverneur de Californie, s’abonnait à Charlie Hebdo). Mais derrière l’émotion sincère ont bien vite pointé les malentendus, les incompréhensions : la plupart des grands médias américains n’ont pas reproduit les caricatures de Charlie, ou, quand ils le faisaient, les ont floutées2. De nombreux journalistes, essayistes et artistes – sans pour autant, bien sûr, justifier l’attentat – ont mis en avant la nature profondément dérangeante de ces dessins, voire ont qualifié certaines caricatures de Charlie d’islamophobes ou de racistes. Enfin, lorsque Dieudonné a été interpellé suite à son statut Facebook dans lequel il disait se sentir « Charlie Coulibaly », beaucoup, aux États-Unis, ont parlé d’hypocrisie dans la conception française de la liberté d’expression (le « deux poids deux mesures » également dénoncé par certains en France).
Ces interprétations divergentes ont parfois pu surprendre : pourquoi, aux États-Unis, où la liberté d’expression est normalement sans limites, flouter les caricatures ? Comment l’Amérique peut-elle se dire laïque alors que tous les discours présidentiels se terminent par « Que Dieu vous bénisse » ? La liberté d’expression et la séparation des Églises et de l’État sont au fondement des régimes démocratiques. Pourtant, elles ne sont pas identiques partout, et l’histoire des différents pays leur a donné des caractéristiques propres. Sans prétendre dans le cadre de ce papier faire une comparaison exhaustive, nous voudrions examiner brièvement la réception des événements de début janvier dans « l’autre pays des droits de l’homme ».
Libertés constitutives… et constitutionnelles
La comparaison entre la France et les États-Unis en matière de liberté d’expression et de laïcité est récurrente, à chaque fois qu’un événement vient les mettre à l’épreuve. Il n’est cependant pas inutile d’en revenir aux textes fondateurs, pour voir comment ces notions sont définies dès l’origine dans les deux pays. En ce qui concerne la liberté d’expression, la France comme les États-Unis la mettent au cœur de leur pacte démocratique. Le texte de référence (auquel renvoie la Constitution de la Ve République) est de ce côté-ci de l’Atlantique la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, pour laquelle la « libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme, tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Aux États-Unis, la liberté d’expression fait l’objet du premier amendement (1791) à la Constitution, qui stipule que le « Congrès ne fera aucune loi […] qui restreigne la liberté de parole ou de la presse ». La différence est ici apparente : dans le premier cas, la liberté d’expression est dès le départ délimitée par la loi et les éventuelles exceptions qu’elle pourra y faire. Dans le second, elle semble absolue, et ne peut justement faire l’objet d’aucune loi3. C’est ce qui explique par exemple que l’on ne puisse interdire aux États-Unis l’existence de groupes néonazis ni leurs manifestations, sauf dans le cas où celles-ci viseraient des personnes spécifiques. L’expression d’opinions – lorsqu’elle ne devient pas diffamation ou menace – ne peut être condamnée par la loi.
Concernant la laïcité, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen rappelle que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi » ; mais c’est bien sûr la loi de 1905 qui, brisant le concordat mis en place par Napoléon, réaffirme la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes tout en stipulant que la République n’en reconnaît, n’en salarie ni n’en subventionne aucun. L’État et le service public sont donc neutres en matière religieuse – cette loi s’applique bien à l’État et non à la société, comme on a parfois tendance à l’interpréter aujourd’hui. La neutralité religieuse n’est pas la caractéristique principale de l’État américain ; la devise du pays est In God We Trust (qui a remplacé en 1956 l’officieux E pluribus unum de la période révolutionnaire), le président prête serment sur la Bible et termine ses discours par l’invocation rituelle : « Que Dieu bénisse les États-Unis d’Amérique. » Pourtant, les États-Unis sont une république laïque, et ce dès l’origine. La Constitution américaine est une constitution « sans Dieu », et son premier amendement garantit la libre pratique des religions et l’interdiction de mettre en place une religion d’État4. Ce « mur de séparation », comme le décrivait Thomas Jefferson, a ensuite été défendu à plusieurs reprises par la Cour suprême ; l’État américain est bel et bien laïc, ce qui ne signifie pas que les responsables publics, ni la population, sont sécularisés5.
Une hypocrisie partagée ?
Car aux textes fondateurs se superposent l’histoire, les évolutions sociales, les usages, toute une série de normes qui dépassent la stricte application des lois et peuvent même parfois sembler la contredire. La France et les États-Unis, malgré leur émotion et leur solidarité après les attentats, se sont ainsi mutuellement accusés d’hypocrisie concernant leur conception de la liberté d’expression. Comment expliquer, par exemple, que malgré le premier amendement, les principaux médias américains n’aient pas reproduit les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo ? Le débat a été vif6. L’argument principal de ceux qui ont fait le choix de ne pas publier les dessins – par exemple le New York Times – était la volonté de ne pas offenser les lecteurs musulmans, de ne pas accentuer les divisions de la société ; argument paradoxal puisque, dans le même temps, ces médias rappelaient que les images étaient de toute façon disponibles sur l’internet. D’autres, minoritaires, ont avancé que les caricatures elles-mêmes posaient problème, et étaient islamophobes, voire racistes, représentant le point de vue d’hommes blancs de la classe moyenne qui s’autorisaient à imposer leur discours dominant sur les dominés que sont les musulmans dans les sociétés occidentales7. D’autres encore, tel l’essayiste Tim Kreider, mettent en avant le fait que les lois du marché contribuent à l’assagissement des journalistes et des dessinateurs outre-Atlantique, qui refusent d’appuyer leur trait de peur d’offenser leur public, donc de perdre des lecteurs8.
L’accusation d’hypocrisie s’est ensuite retournée contre la France, lorsque Dieudonné a été mis en garde à vue après avoir exprimé sur son compte Facebook une sympathie ambiguë à l’égard du tueur de Montrouge et de la porte de Vincennes. Le satiriste Jon Stewart, dans son émission The Daily Show, a ainsi brocardé la liberté d’expression à géométrie variable qui caractérise selon lui la France, des lois telles que la loi Gayssot étant impensables aux États-Unis. La France s’est vue accusée d’hypocrisie et d’islamophobie consciente ou inconsciente, autorisant la satire envers les musulmans mais interdisant les propos antisémites. Certains cependant, comme Alexander Stille sur le site du New Yorker, ont pris le temps d’expliquer la spécificité des lois françaises concernant la liberté d’expression, qui protègent les individus mais non les croyances9. Mais lui-même termine son texte en pointant l’intransigeance de la position française et le risque qu’elle fait courir à l’unité nationale en cette période de tensions.
Courant principal et débordements
Il n’y a pas une « bonne » et une « mauvaise » position. Les conceptions de la laïcité et de la liberté d’expression de part et d’autre de l’Atlantique ont été forgées par l’histoire et l’évolution des normes sociales. L’association, aux États-Unis, d’une expression très libre – et parfois extrême – et du politiquement correct est le reflet, d’une part, de la mise en avant de la liberté comme valeur cardinale de la société, de l’autre, d’une plus grande sensibilité, forgée par l’histoire, vis-à-vis des questions liées à la race et à la religion. Sensibilité qui n’empêche pas, tant s’en faut, les discours de haine, ni la violence du débat public. En France, la pénalisation de certaines paroles – en vigueur ailleurs en Europe – et l’autorisation d’une satire poussée dans certains domaines (notamment religieux) sont porteuses d’un double héritage, anticlérical et interventionniste, caractéristique de l’État français. Le débat public est sans doute moins violent, moins outrancier – quoique – qu’aux États-Unis, mais n’est-ce pas aussi parce que le spectre du discours autorisé y est moins large ? En Amérique, le « courant principal » (traduction littérale de mainstream) œuvre par la récupération des marges dans un large consensus (Henry David Thoreau, farouche opposant au gouvernement, devient l’incarnation de l’esprit américain, Martin Luther King est transformé en icône…) ; en France, le discours public tente de définir en amont les règles du jeu pour éviter les débordements.
Si la liberté d’expression pose la question « De quoi parle-t-on ? », une autre mérite d’être soulevée : « Qui parle ? » La société américaine s’enorgueillit de son multiculturalisme, et Barack Obama, dans son discours du 16 janvier 2015, a appelé l’Europe à mieux intégrer ses populations musulmanes10 ; il est vrai que les élites américaines sont plus représentatives de la diversité du pays que les élites françaises. Pour autant, on a bien vu récemment que le fait d’avoir élu un président noir ne signifiait pas, loin de là, que le racisme avait été vaincu aux États-Unis11… L’Amérique produit des symboles inclusifs, qui masquent, plutôt qu’ils ne résolvent, ses contradictions.
En France, l’inclusion a du mal à se faire, même symboliquement. Après les attentats et la grande marche du dimanche 11 janvier, la société française a commencé à se demander : qui est Charlie ? Qui n’est pas Charlie ? Qui a défilé ? Qui était absent ? On a pointé les incidents qui avaient émaillé la minute de silence dans les établissements scolaires ; la ministre de l’Éducation a déclaré : « Même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. » Les enseignants ont dû, de fait, faire face à des situations difficiles, pour lesquelles ils n’étaient souvent pas préparés. Mais si les « questionnements » ne peuvent émerger à l’école, où vont-ils se faire jour ? Certaines paroles choquent ; mais ne faut-il pas plutôt expliquer pourquoi elles sont graves, que de réduire au silence celui ou celle qui les prononce (surtout, encore une fois, dans un contexte scolaire, où les élèves sont justement là pour apprendre le sens et le poids des mots…) ?
La France doit apprendre à mieux écouter. L’Amérique, quant à elle, devrait parfois savoir déchirer le voile du consensus qui masque ses réalités.
- 1.
Voir le texte de Joseph Maïla dans ce numéro, p. 20.
- 2.
À noter une différence entre les médias « installés » (Cnn, le New York Times, Associated Press) et les médias en ligne (Huffington Post, Gawker, Buzzfeed), qui ont, eux, publié les caricatures. Le Washington Post a fait exception, il a publié une des caricatures le jeudi 8 janvier et la couverture du Charlie Hebdo du 14 janvier sur son site internet.
- 3.
Sur cette comparaison entre les deux pays, je renvoie aux travaux du philosophe Charles Girard, et en particulier à son texte « Le droit et la haine. Liberté d’expression et “discours de haine” en démocratie », publié le 22 avril 2014 sur le site raison-publique.fr, sur lequel je me suis en partie appuyée pour cet article (http://www.raison-publique.fr/article694.html).
- 4.
Sur le lien entre religion et politique aux États-Unis, voir l’ouvrage de Denis Lacorne, De la religion en Amérique. Essai d’histoire politique, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2012. Voir également l’introduction du récent livre d’Ariane Zambiras, la Politique inspirée. Controverses publiques et religion aux États-Unis, Paris, Karthala, 2014.
- 5.
Même si l’emprise du religieux sur la société américaine doit être relativisée, la proportion de personnes déclarant n’appartenir à aucune Église va croissant. Voir D. Lacorne, « Religion et politique aux États-Unis. Entre laïcité et puritanisme », Esprit, novembre 2012.
- 6.
Sur ce débat, voir Iris Deroeux, « Les États-Unis prennent Charlie Hebdo avec des pincettes », Mediapart, 13 janvier 2015.
- 7.
Voir les réactions des dessinateurs Joe Sacco et Jacob Manfield ou du journaliste Chris Hedges, mentionnées par Iris Deroeux dans son article.
- 8.
I. Deroeux, « Les États-Unis prennent Charlie Hebdo avec des pincettes », art. cité.
- 9.
Alexander Stille, “Why French Law Treats Dieudonné and Charlie Hebdo differently”, 15 janvier 2015 (http://www.newyorker.com/news/news-desk/french-law-treats-dieudonne-charlie-hebdo-differently).
- 10.
Appel peu convaincant, la minorité musulmane aux États-Unis étant sociologiquement fort différente des populations musulmanes européennes… et n’ayant pas échappé aux discriminations, notamment après les attentats du 11 Septembre. Sur ce sujet, voir Nadia Marzouki, l’Islam, une religion américaine ?, Paris, Le Seuil, 2013.
- 11.
Je me permets de renvoyer ici à Alice Béja, « De Philadelphie à Ferguson. L’illusion d’une Amérique post-raciale », Esprit, janvier 2015.