Obama devant la réforme du système de santé américain


Le débat sur la réforme de la santé aux États-Unis fait rage depuis plusieurs mois. Les accusations ont fusé de part et d’autre de l’échiquier politique, avec une violence qui, pour un observateur extérieur, a quelque chose de profondément incompréhensible. Le président Obama a été indifféremment traité de communiste, de socialiste et de nazi. Des groupes ultraconservateurs ont profité de ce climat d’extrême tension pour attiser les flammes de la peur. Ainsi, le Independent Women’s Forum (organisation dont le site précise qu’elle a pour but de « reconstruire la société civile en promouvant les libertés économiques et politiques et la responsabilité individuelle ») a récemment lancé une campagne visant à convaincre l’opinion publique que la réforme de la santé prévue par le gouvernement allait priver des milliers d’Américaines atteintes du cancer du sein des soins qui leur sont nécessaires.

La question de la santé a en réalité souvent été déplacée, supplantée, comme souvent aux États-Unis, par un débat sur les « valeurs fondamentales de la nation » : là où les progressistes insistaient sur la notion de justice et sur celle d’égalité, les conservateurs mettaient en avant la liberté individuelle, craignant le retour du big government sur la scène politique.

Entre phobies et compromis

Au cours de ce débat, Obama a souvent été accusé de ne pas avoir pris des positions suffisamment claires, laissant aux commissions du Congrès (cinq d’entre eux ont été chargés de proposer une loi, quatre ont déjà rendu leurs travaux) le soin de mettre en place la réforme en elle-même. Le discours du 9 septembre devant les deux chambres du Congrès avait pour but de rassurer le public et de présenter de manière plus détaillée la vision du président concernant le futur système de santé américain.

Obama s’est en effet davantage adressé aux Américains qu’aux législateurs, ayant à cœur de dissiper les malentendus et de souligner les principaux axes de la réforme : la mise en place de lois visant à protéger ceux qui disposent déjà d’une assurance-maladie (interdire aux compagnies d’assurances de refuser des clients sous prétexte de « maladies pré-existantes », inclure dans les polices d’assurance les visites de routine et la médecine préventive), d’un système permettant à ceux qui ne sont pas assurés de le faire (système qui ne serait pas assuré exclusivement à travers une option publique, mais à travers la création d’un nouveau marché) et d’une obligation pour tous les Américains d’être couverts. En faisant cela, il a pris en compte les réticences républicaines (en ne faisant pas de « l’option publique » une condition sine qua non de la réforme) tout en ne renonçant pas à une réforme relativement ambitieuse.

La question des coûts a également été abordée, de manière il est vrai assez floue ; la réforme sera en grande partie financée par la refonte du système actuel, la chasse au gaspillage (aussi bien chez les assureurs privés que dans les programmes publics que sont Medicare et Medicaid) et de nouvelles taxes imposées aux compagnies d’assurance (notamment sur leurs polices les plus chères).

Pression atmosphérique

À bien des égards, le président a voulu ménager la chèvre et le chou. Dans la presse, certains ont salué le retour d’Obama et la réaffirmation de son autorité (comme Adam Nagourney dans le New York Times), d’autres ont souligné les nombreuses imprécisions qui demeurent, et le risque que représente la recherche du consensus face à un parti républicain hostile et à des démocrates divisés (c’est le sens de l’éditorial du Washington Post).

Ce qui frappe néanmoins, surtout vu d’une perspective française, c’est cette peur du gouvernement qui continue, même dans la situation actuelle de crise économique, où plus de 30 millions d’Américains ne possèdent pas d’assurance-maladie, à être un des traits fondamentaux de la culture politique des États-Unis. L’option publique, telle qu’elle a été présentée hier par Obama dans son discours, est fort modeste ; elle ne sera qu’une possibilité parmi d’autres, et ne sera pas financée par le gouvernement, mais par les clients qu’elle saura attirer (un autre aspect frappant a trait au vocabulaire qui entoure cette réforme ; on parle rarement de « patients » ou de « malades », presque toujours de « clients » ou de « consommateurs »). Pourtant, il y a fort à parier que dans les semaines à venir, cette option publique sera une nouvelle fois au cœur du débat.

On est dès lors partagé entre le désir de critiquer la timidité du président et la nécessité de reconnaître que l’atmosphère politique dans laquelle il opère est des plus délicates (lui-même, du reste, n’a jamais été l’un des plus à gauche du parti démocrate), et que le « caractère américain » dont il a parlé à la fin de son discours est peut-être l’un des obstacles sur la route de la réforme, dans un pays où le concept de « marché » demeure applicable à tous les domaines de la vie en société.